Éric Cartier ("Route 78", Delcourt) : "Mon album est bio, c’est une vraie bio..."

5 juin 2015 0 commentaire
  • C'est une des perles de ce semestre, l'un des romans graphiques les plus touchants qu'il nous ait été donné à lire en cette saison, un "road movie" empreint de nostalgie, de poésie, de sensibilité, d'intelligence. Nous avons rencontré son auteur,
Éric Cartier ("Route 78", Delcourt) : "Mon album est bio, c'est une vraie bio..."
Route 78 par Éric Cartier & Audrey Alwett.- Éditions Delcourt

Cette formidable nouveauté nous permet de redécouvrir Éric Cartier, créateur éclectique, singulier, libre comme l’air...

D’abord versé dans l’humoristique, il est influencé par Crumb et Shelton et constitue en quelque sorte une des figures de l’Undergroud français, publié d’abord chez Futuropolis avant de passer de petit label en petit label, allant même jusqu’à faire lui-même l’éditeur au besoin (Éditions Stakano) non sans un détour par les éditions Nocturne ou par Soleil, le temps d’illustrer un scénario de son copain Arleston.

On le retrouve ici chez Delcourt dans un roman graphique qui lui a pris trois ans de travail et pour lequel la scénariste Audrey Alwett a servi pour ainsi dire de "sage femme". Ce dessinateur qui dort quatre mois par an sous un moustiquaire à la belle étoile, campant notamment dans son (immense) jardin près d’Aix-en-Provence, a bourlingué en Asie, en Afrique, en Amérique du Nord et en Amérique centrale avant que la mondialisation n’en fasse des produits de consommation de masse. Un passé révolu.

Route 78 par Éric Cartier & Audrey Alwett.
(c) Éditions Delcourt

Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter votre périple aux États-Unis dans vos années de jeunesse ?

La faim, comme tous les artistes ! Je rigole. il fallait bien que je fasse un nouveau bouquin. Au cours des années, je n’ai jamais eu de série, un album succédait à un autre sans véritable lien. Sauf que, même quand je faisais de l’autoédition dans Stakano, je commençais à suivre l’âge de mes gamins : j’ai dessiné des livres pour la maternelle quand ils étaient tout petits, j’ai fait les Diégo de la S.P.A. (Fluide Glacial) quand ils étaient à l’école primaire pour qu’ils soient fiers de leur papa. Quand ils sont devenus ados Christophe Arleston m’a demandé de dessiner L’Expédition d’Alunÿs dans le cycle des Légendes de Troy (Soleil), c’était génial ! Et là, ils ont vingt ans cette année, ils s’envolent tous les deux, c’est des jumeaux, il fallait que je leur raconte mes vingt ans, les histoires que je raconte tard le soir pour évoquer ma jeunesse de baba-cool.

Pourquoi les USA vous fascinaient-ils ? Vous ne les voyiez pas à l’époque comme un gros pays de fachos ?

Oui, mais je venais moi-même d’un gros pays de fachos puisque mon père avait envahi l’Indochine ! Cela ressort dans le bouquin sans que je me sois rendu compte en réalité. Il y a une réflexion par rapport à cette période qui est marquée par le Viêt-Nam, en effet.

En réalité, c’était l’Underground qui m’attirait. J’avais lu Actuel et Crumb, j’avais lu Shelton, et c’était dans le prolongement logique d’une initiation à la Gotlib, à la Mandryka. Il y a eu à ce moment une explosion d’une bande dessinée qui parlait non pas de l’imaginaire, mais du quotidien. Jano et Tramber quand ils faisaient Kebra chope les boules, c’était réel.Cela me fascinait. Je voulais aller au pays des Freak Brothers, en Californie, parce que c’est là qu’on était libres, qu’il n’y avait pas les parents qui faisaient chier, c’était aussi simple que ça. C’était la lecture de Sur la route de Jack Kerouac, Guiseppe Bergman de Manara... Le mythe de la route. Et je préférais fumer des colombiennes en Californie que des Shilums à Goa !

Eric Cartier dans son atelier
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD=

Vous arrivez sans un radis à New-York, sans vous documenter avant...

Cela semble bizarre, hein, vu de maintenant ? On avait l’habitude de bouger et de faire du stop,et on avait donc une adresse où dormir. On arrivait dans une ville, on trouvait d’autres babas aux cheveux longs. C’était plus marginal et d’autant plus facile, en raison de cette marginalité. Dans n’importe quelle ville, on repérait le bistrot où il y avait des cheveux longs et le soir on savait où dérouler son duvet... On était de la même tribu. Ça existe toujours aujourd’hui, je crois. Quand on est arrivés, on était déstabilisés. J’étais élève à l’École Normale et on était payés pour faire nos études à l’époque. Et il y avait eu une grève longue de deux mois où on a découvert ce qu’étaient deux mois de découvert, deux mois de lutte sans paye, camarade ! On est arrivé au moment des vacances avec, en grattant, de quoi payer le billet d’avion mais on n’avait plus de ronds. Mais on était jeune, on s’en foutait.

Vous la découvrez comment, New York, c’est une ville dure ?

Ouais, je l’ai à peine esquissée dans le bouquin, c’est beaucoup plus dense que cela parce que l’on n’a que 150 pages et que l’on ne garde que des choses qui font avancer l’histoire, qui servent le propos. J’ai abandonné les anecdotes digressives ou qui auraient pris trop de temps et qui m’auraient empêché de progresser. On a dormi dans les parcs mais pas seulement, et cela je ne le dis pas. Il n’y avait pas la place dans l’histoire. À l’époque, on vendait des petits dessins pas chers dans la rue pour survivre, des dessins sans prétention : on vendait un sourire en fin de compte. 2,5,10$ !.. À côté, il y avait des gars qui faisaient de vraies toiles avec un paysage du Maine à l’automne ! Ils vendaient ça des centaines de dollars !

Le plus étonnant, je l’ai gardé dans l’histoire, ça a été l’épisode de la canicule. Les converse collaient à la chaussée. Quand ma copine s’est sentie mal, j’ai demandé un verre d’eau et le type m’ proposé le choix de sodas qu’il avait, pas un verre d’eau ! C’est là que je me suis dis : houlà, où est-ce qu’on a mis les pieds ? Cela a été sain, c’était arrivé juste au moment où il fallait, comme un avertissement. Il y a quand même là-bas un chacun pour soi généralisé, chacun son business. Mais on trouvait quand même cool qu’on te resserve du café gratuitement. Mais le danger dans les villes, c’est que tu as un compteur qui se met en route, elles coûtent de l’argent, c’est pourquoi on les évitait systématiquement. Tout était exotique !

Route 78 par Éric Cartier & Audrey Alwett.
(c) Éditions Delcourt

Vous quittez New York mais vous n’allez pas en Californie en ligne droite...

On pensait que c’était une histoire de quelques jours. En fin de compte, ça n’avançait pas, cela n’allait jamais à l’Ouest. Il y a beaucoup d’états où on n’avait pas le droit de faire du stop sur les autoroutes ! Tout d’un coup, cela devient une vraie galère car tu es obligé d’arrêter sur les rampes d’autoroute où il y a moins de bagnoles, où les gens ne s’arrêtent pas ou qui s’arrêtaient à la sortie d’autoroute suivante. Il y a des jours où personne ne s’était arrêté. Il n’y avait pas de règle. En fin de compte, le voyage a duré plus de deux mois ! On a passé 15 jours à New-York, une dizaine de jours à la Nouvelle-Orléans et une grosse semaine à San Francisco. Le reste, c’était sur la route.

Dans le Sud, il y a un moment où vous avez chaud...

Oui, dans tous les sens du terme ! Ils sont fous ! On se retrouve dans un film ! OK, on aime bien Easy Rider [1], mais ça finit comment Easy Rider ? C’est ça, la naïveté ! On a du mal à imaginer l’immensité que c’est. Si on quitte la route qui traverse les coins perdus, on est vraiment perdus ! C’était dangereux mais on a l’humilité de dire qu’il ne nous est rien arrivé ! S’il était arrivé quelque chose, il n’y aurait pas de bouquin ! On a tendu le pouce et tout nous est arrivé dans la gueule : les bons trucs et les mauvais trucs. Ce livre est un prétexte pour rassembler des moments qui nous ont marqués. Quand je vois mes gamins, je me dis : mon Dieu, qu’ils sont petits ! Mais on était grands comme eux aujourd’hui ! La bêtise, l’innocence, l’insouciance, tout cela mélangés ! Mais une fois que tu y es, tu y es !

Route 78 par Éric Cartier & Audrey Alwett.
(c) Éditions Delcourt

C’est une Amérique qui a fini de rêver ?

On allait chercher du rêve, et il en restait : on rencontrait des Hippies, il y a toujours un joint qui s’allume... Mais il y avait une désillusion. Et puis après, il y a eu les années Reagan qui ont été une période de marasme énorme.
Je croyais que l’on allait en Amérique, mais il y a plusieurs Amériques, c’est un continent avec des tas de pays dedans : l’Est n’a rien à voir avec l’Ouest, ceux qui y sont allés le savent bien. Entre les deux, on ne peut pas imaginer.

L’inverse est vrai aussi : ils ignorent tout de la France...

Oui, pour eux, la France était un endroit où il n’y avait pas de PQ ! Je ne sais pas d’où vient cette légende, mais je l’ai entendue plein de fois ! Peut-être d’un touriste américain qui avait la tourista en 1978 et qui se retrouvait dans un chiotte à Belleville... Nous avons une image de manque d’hygiène, et une image culturelle, mais pour peu de gens. C’était "Moaurice Chevalier, La Vie en roaose, voualez-vous coucher avec moa ce soar..." C’étaient les clichés. En même temps, j’ai beaucoup apprécié, ce sont des états où j’aime retourner. Ils sont détachés du temps, dans leur temps à eux. Dans une station service, il y avait le fils, le père, le grand-père avec la même casquette publicitaire, la même salopette usée au même endroit. Rien ne bougeait. On est comme dans une nouvelle de John Fante.

Vous remontez par le Sud...

Oui, en faisant des retours quand on rencontrait des gens sympas. Il est comme cela ce bouquin : tout y est bio, c’est une vraie bio ! Depuis des années, j’avais avancé sans regarder en arrière. On a des souvenirs au fond de la poche que l’on ressort dans un dîner avec les copains comme on montre ses plus jolies billes. Ce sont des souvenirs que l’on polit comme des pierres, que l’on les taille, que l’on romance...

Votre ouvrage est cependant cosigné par Audrey Alwett...

C’est elle qui a allumé la mèche pour ce livre. À une soirée avec des potes, on se connaissait déjà depuis un bout de temps, j’ai raconté tout cela. Deux jours après, elle s’est pointée devant moi avec un bout de texte tiré de ce que j’avais raconté. Je suis parti sur les vingt premières pages de ce qu’elle m’avait écrites. Elle a fait un pré-choix avec une séquence d’ouverture que je n’aurais jamais faite. Moi, je l’aurais jouée plus Underground. La différence de génération entre elle et moi a fait qu’elle a chopé la bonne façon de raconter, au premier degré, comme une histoire...

Puis il y a eu une zone de marécage, car j’avais des souvenirs qui remontaient. à la surface. On se voyait, on papotait, elle enregistrait, elle prenait des notes, et on avançait. Elle sauve le travail d’écriture que je faisais. Je voyais des scènes, des images. On se souvient d’une impression, mais au moment de faire l’image, il faut la doc. Pour chaque passage, j’ai articulé les scènes comme dans un film, pour recréer la réalité.

Eric Cartier dans son magnifique jardin.

En Californie, il n’y a pas que de maisons bleues..

Eh non, mais les maisons étaient belles. On s’est retrouvés dans une espèce d’hôtel à la Bukowski où les gens habitaient à l’année ou à la semaine. C’était délabré à souhait mais il y avait une famille, cet esprit des collines de San Francisco. Il y avait de tout : des clodos, des vétérans, un fou de science-fiction qui lisait un bouquin par jour...

Pourquoi êtes-vous revenus, ne restiez-vous pas là ?

Parce qu’il y avait de la tension, parce que c’était trop tôt... Moi, j’avais envie de rester. Le Grand Duduche timide que j’étais, au bout de deux mois de route avec Patricia, était sur un nuage. La véritable histoire de ce bouquin est là, dans la rencontre avec Patricia. Et c’est en ça qu’elle est maline : elle m’a accompagné tout au long de sa gestation, en retrouvant les anecdotes, en donnant son point de vue. Sur le chemin, on avait rencontré des couples bizarres, des formes d’amour bizarres. Ce passé post-1968, et le fait que l’on avait eu tous les deux des parents militaires a fait qu’on n’avait pas eu besoin de baratiner, on vivait notre époque en diagonale. Patricia était plus de tendance "quart-monde" comme on disait alors, moi j’étais plus pour assister aux grands concerts, mais il y avait un terrain d’entente.

On en revient blindés. On part comme une personne juste dans son monde. On sort de ce monde, de ses repères, on se retrouve dans des situations où on l’apprend à être patient, à ne pas s’engueuler avec sa copine. Dans les coups de speed, on apprend à régler les situations ensemble. C’est pourquoi c’était intéressant de raconter ces deux mois avant ma période "baba". Sans ce voyage, il n’y aurait pas eu tous ceux que j’ai faits avec Patricia ensuite.

Il y a la séquence finale avec vos deux fils. C’est quoi le message ?

Il est totalement égoïste, il est cadeau : votre papa le dessinateur vous dessine dans un de ses livres. C’est direct, c’est naïf. Ce n’est pas un cadeau pour leur vingt ans. C’est un cadeau pour dans vingt ans, ou plus encore. C’est un travail sur le temps. Je ne sais pas ce qu’est la BD, mais c’est ça, une manière de vivre.

Au niveau de la technique, c’est du papier et du crayon ?

Oui, c’est ça. L’ordinateur pour la couleur. Aucun retouche. Sur 900 cases environ, l y a eu deux collages de cases où je me suis vautré. Au niveau de la ressemblance, je me suis dessiné plus crétin que je ne suis. J’ai forcé le trait sur la naïveté. C’est ça aussi, ce livre : j’ai réfléchi pendant trois ans à ce que j’étais dans ces années-là.

La mise en couleurs de Pierô Lalune mérite d’être saluée !

C’est un copain qui vient du monde du jeu. C’est un très bon illustrateur de jeux de plateau, de jeux de cartes, qui a fait des BD quand il était jeunot. C’est la première fois qu’il fait une colorisation de bande dessinée. Il a été au-delà de ce que je lui demandais, il a rajouté un travail de lumière exceptionnel. Il arrive bien à donner des volumes dans les ambiances de clair-obscur. Il est formidable.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Éric Cartier n’est pas peu fier de montrer le dessin que son ami Robert Crumb a fait dans son carnet.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Un film culte réalisé par Dennis Hopper en 1969. NDLR.

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