Éric Hérenguel : « Lune d’argent sous Providence a été mon laboratoire créatif »

5 mai 2008 0 commentaire
  • En terminant un diptyque unanimement acclamé, le créateur de {Krän} démontre ses multiples facettes. Il revient sur les étapes de cette création, tout en présentant les remises en question de ces dernières années. Un périple à la fois chaotique et intéressant, d’un auteur décidément pas comme les autres !

Difficile de parler de Krän ou de Lune d’argent sous Providence sans évoquer vos séries précédentes …

Éric Hérenguel : « Lune d'argent sous Providence a été mon laboratoire créatif »Krän était un personnage dont j’ignorais totalement la destinée. Au départ, je ne pensais même pas dépasser le premier tome ! Je voulais en réalité produire rapidement les albums pour me casser la main au niveau des maniérismes accumulés durant six ans avec Ballade au Bout du Monde et Edward John Trelawnay. J’avais l’impression que je n’utilisais qu’une partie de mes capacités en laissant par exemple de côté le dessin instinctif. Pour cette dernière série parue chez Delcourt, j’avais trouvé l’inspiration en lisant un livre basé sur les corsaires et que je voulais transposer en science-fiction rétro. J’ai proposé à Dieter de collaborer à cette idée, mais notre erreur a été de trop respecter le livre au lieu de le trahir. Nous ne sommes donc pas parvenus à dépasser le récit initial, au contraire, on en a réduit l’intérêt. Cette série tendance Steampunk était très sympa à réaliser, mais est aussi arrivée trop tôt pour le public qui lisait peu de BD de ce style au moment de sa sortie. Je n’avais d’ailleurs pas la maturité nécessaire à l’époque, le dessin progressait trop violemment entre le début et la fin de la trilogie.

En définitive, ce premier essai de co-écriture plutôt raté vous poussera à vous installer seul aux commandes de vos futurs albums ...

Oui, en faisant Krän, je me mets alors à produire un pur délire, en collaboration avec une boîte de jeu vidéo basée à Lille, mais qui n’a pour finir pas eu de concrétisation. Mais comme j’avais pas mal de dessins réalisés, je me suis rendu compte que je m’étais aguerri à ce style. Comme j’avais une grande culture du jeu de rôle, je me rappelais que l’histoire ne tenait pas la place prépondérante, mais que ce sont les joueurs eux-mêmes qui provoquent les meilleurs moments. Je n’avais pas réellement retrouvé cet esprit dans les BD d’Heroïc Fantasy, qui s’inspiraient plus directement de Tolkien, en accordant par exemple plus d’épaisseur aux personnages. J’ai donc choisi le barbare comme trame de base, qui est le char d’assaut par rapport à la Ferrari, un type de personnage fort mis en avant par Conan. Puis je devais choisir entre soit une réalisation réaliste, et donc très sombre, soit une manière décalée, comme un Astérix plutôt trash.

Et comme la particularité du rôliste est d’incorporer son vécu dans son personnage, on retrouve alors dans votre série des blagues et références contemporaines dans des situations cocasses issues du médiéval-fantastique !

Ex-Libris pour la Librairie Bachi Bouzouk (Pau)

D’ailleurs, mon premier public et une grande partie de l’actuel provient du jeu de rôle. Chaque album a été vendu entre vingt et trente mille exemplaires. On peut sans doute améliorer légèrement ces chiffres, mais pas de beaucoup, car cela correspond au noyau dur des joueurs de jeu de rôle. Maintenant des facteurs secondaires comme la trilogie du Seigneur des Anneaux, et la quotidienne de Kaamelott soutiennent bien la série, mais après 8 tomes, je ne m’attends pas à une révolution.

Il y a tout de même une progression dans la série ?

Je n’avais aucun recul sur les 5 premiers, qui étaient assez trash, les oubliant aussi vite pour me relancer dans un nouvel opus Puis, je me suis alors rendu compte que j’avais accumulé une foule de personnages et d’expériences, et que si je continuais avec ce mode opératoire, je pouvais déboucher devant des incohérences, voire louper des situations intéressantes. Par exemple, mes internautes du monde barbare créés dans le tome 2 pourraient débloquer des problèmes postérieurs. J’ai donc voulu structurer cet univers en créant ce sixième tome, L’encyclopédie de Krän, qui est un faux album car il ne contient qu’un quart de BD pour 2/3 de texte. Pour cela, j’ai travaillé avec Benoît Clerc, une des pointures du jeu de rôle en France. Et comme cela s’était très bien passé, je souhaitais prolonger l’expérience sur le tome 7, mais ce n’était pas assez dans ses cordes selon lui. Je savais qu’Hervé Richez était tenté, et j’ai donc co-écrit la princesse Viagra avec lui. Mais de nouveau, j’ai rencontré un souci avec cette forme de collaboration car les compromis qui en résultaient me ralentissaient. Je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de mal à transmettre ce monde que j’ai créé. Je trouve que cet album manque de rythme par rapport à d’autres, et que je n’avais pas exploité toutes les situations possibles du personnage. En plus, les laboratoires pharmaceutiques Pfizer nous a envoyé une injonction judiciaire pour utilisation abusive du nom Viagra, ainsi que pour faux et usage de faux, et une demande de saisie des albums. Une négociation a été entamée, ce qui a donné le temps de vendre les 19.000 exemplaires, et on s’est rendu compte que nous n’avions pas complètement tort, car une jurisprudence établie lors du procès de Total contre Greenpeace donnait la possibilité de se moquer d’une marque. Nous avons donc pu transiger, et on a réédité en changeant le titre en Princesse de Mormoille, et en modifiant la couverture pour éviter les confusions.

Une mauvaise passe : un accueil plutôt tiède de vos lecteurs et une collaboration qui vous a de nouveau laissé un peu sur votre faim ! Est-ce que vous n’aviez pas pris autant de plaisir sur ce septième opus que sur les autres ?

Non, mais je ne m’en suis rendu comte que plus tard. D’ailleurs, en y repensant, j’ai surtout apprécié réaliser la dernière page, ce qui est souvent révélateur. En réalité, je me suis rendu compte qu’en ne me donnant pas de limites, je pouvais faire n’importe quoi : j’ai donc décidé d’arrêter la série au tome 10. De plus, j’ai arrêté de me reposer sur mon inconscient, qui selon moi, avait épuisé ses réserves, pour modifier ma façon de travailler : j’ai agrandi le format de travail de mes planches et j’ai changé mon encrage pour ajouter à cette étape des hachures et des petits détails, une façon de rendre hommage à Franquin, ma grande référence en terme de dessinateur ; avec Moebius-Giraud. Ils ne cessent de me fasciner. J’ai aussi modifié ma narration, et donc le nombre de cases par page.

Vous décidez également de vous investir sur un diptyque en présentant un thème fort...

Les lecteurs me renvoyaient souvent des questions pertinentes sur les personnages secondaires : les Huns, les Elfes, etc.. Il me fallait donc revisiter mon monde, et il était également temps de repartir vers un classique de l’Heroïc Fantasy : la quête. Ils débarquent donc dans la corbeille Window du monde de Torgnol où la défragmentation entraîne ce mouvement du paysage. Ce lieu qui est un mélange de n’importe quoi est la porte ouverte aux jeux de mots et aux mini-gags ! L’aventure reste donc omniprésente, mais avec plus de second degré pour les lecteurs fans de cet humour !

Vous avez lancé également une série parallèle : Krän Universe

L’âge du lectorat de Krän a tendance à baisser, mais certaines scènes sont parfois à ne pas mettre devant tous les yeux. En réfléchissant avec mon éditeur, on a donc imaginé cette extension de l’univers de Krän avec des gags en une planche, avec Pierre Loyvet au dessin. Cela reste bête et méchant, mais sans sexe, ni de violence exacerbée. Bien qu’après le premier tome, j’ai refais un virage dans le trash crétin. C’est plus fort que moi ! tant pis pour les d’jeuns !

Et concernant Lune d’Argent sous Providence, quelle est la genèse de ce projet ?

Comme je le disais, j’ai abattu quatre Krän en deux ans, dont un album tous les 6 mois, pour casser les maniérismes dans lesquels je m’étais englué. Grâce à cela, il m’était devenu impossible de dessiner comme je le faisais auparavant. Dès 1999, j’avais déjà les prémices de Lune d’Argent ; j’ai signé l’album en 2000, alors que je réalisais les premiers Krän, et je débute les premières planches en 2001, mais j’ai intercalé une dizaine de pages entre chaque Krän car je n’avais pas les moyens financiers pour finir à mon rythme ce récit. Lune d’Argent, c’est effectivement devenu un laboratoire car je passais 8 à 10 jours sur chaque planche ! Mais je n’ai jamais eu le sentiment de difficulté, car je me suis arrêté à chaque fois que je passais le cap du plaisir à la contrainte. Si je bloquais sur une scène, je préférais postposer plutôt que d’accepter un dessin qui ne me convenait qu’à moitié.

Vous avez également beaucoup travaillé votre scénario : critique de la xénophobie, développement des personnages secondaires, intervention du fantastique dans le western, …

Je voulais aborder les caractéristiques d’une société dite civilisée, et je pense que la religion est la première des divisions humaines. Selon moi, les couleurs et les races ne font que renforcer ces dissensions, mais la religion et le système sectaire qu’elle produit, souvent malgré elle, vont engendrer une culture propre, et donc l’acceptation de l’autre pour autant que nous détenons la même Vérité. C’est une théorie que j’ai toujours eu en veille, et qui se traduit d’autant mieux aux États-Unis, car en tant qu’Européen, nous avons tous notre part de responsabilité dans ce jardin d’Eden qu’on a saccagé une seconde fois, en l’exploitant à outrance et avec les dérives que l’on connaît. L’année 1880 n’est pas non plus le fait du hasard : il n’y a plus d’espace vierge à conquérir car l’Est et l’Ouest sont réunis, les Indiens sont parqués dans leurs réserves, et l’ère industrielle débute. On peut remarquer cela à la présence du vélo qui symbolise la mort du cheval et l’arrivée prochaine de l’automobile. C’est donc la fin de l’Ouest sauvage, et donc du personnage de Dixon, le chasseur, qui le rejette dès qu’il l’aperçoit. J’aime jouer sur la fragilité de ce type de personnage qui semble très fort, mais qui renferme une grande part de doute car son temps est révolu, et il ne pourra pas vivre au-delà.

Malgré cet antagonisme, il arrive néanmoins à fédérer la population autour de lui ?

Je considère que dans une situation ou les différences sectaires s’affrontent, les personnes vont tirer le mieux leur épingle du jeu sont celles qui vont prendre la parole au nom de tous pour désigner les soi-disant coupables. À ces moments-là, la majorité silencieuse laisse faire, et le populiste réunit les plus agressifs à sa cause. Plutôt que de mettre cela en avant avec un dictateur de pays, je voulais personnaliser cela sur un microcosme pour accélérer les évènements tout en augmentant l’identification. Ainsi, un meurtre dans une grande ville, c’est un fait divers, tandis que dans un village, c’est un crime odieux. J’ai donc doté les personnages d’une charge émotionnelle, venant de leur aspect politique ou religieux, ou de leur comportement social, afin qu’ils soient suffisamment crédibles pour demeurer présents à l’esprit du lecteur et qu’on puisse les imaginer vivre même lorsqu’ils ne sont présents dans les cases.

Dixon, le chasseur, cite néanmoins Perrault, la Bible et Rimbaud : étrange de la part d’un homme si violent ?

Pas vraiment : Hitler était également un être profondément mauvais, mais avait une intelligence telle qu’il pouvait expliquer les pires exactions et convaincre les timorés. C’est exactement ce que j’ai voulu faire transparaître avec ce personnage : on peut être foncièrement mauvais et doué d’une grande intelligence, cela le rend doublement dangereux.

Portons un regard sur le futur si vous le voulez bien : Allez-vous réellement arrêter Krän au tome 10 ? Comment avance votre collaboration avec Arleston ?

Comme Dany, Arleston m’a approché pour me demander de signer un album des Légendes de Troy. J’ai toujours été fasciné par les mondes qu’il développait, et j’ai été enchanté par sa proposition. J’ai toujours un amateur de BD grand public, et je serais aussi ravi de travailler avec des auteurs tels que Denis Bajram et Xavier Dorison pour pénétrer leur façon de travailler. J’ai reçu les premières pages du scénario qu’Arleston co-signe avec Melanÿn et je viens de terminer le crayonné de la page une, mais c’est encore un peu tôt pour vous dévoiler les prémices. En tout cas, je pars sur un dessin plus rond que Krän pour coller aux thèmes semi-réalistes de Troy. Les couleurs seront dans la droite ligne de Lune d’Argent. Il s’agira d’un diptyque (2 x 54 pages) centré sur les Baronnies du Nord. J’étais actuellement à la page 16 du neuvième Krän, mais ma priorité est donc pour cet album, Le Spectre du Baron Safran, pour lequel je travaille sur les croquis d’une héroïne, plutôt active.
Concernant les séries de Krän, comme je vous le disais, je veux m’imposer une limite pour que chaque album soit une réussite. À cette fin, je m’arrêterai donc après le tome 10 qui traitera de la jeunesse du Garou. Pendant ce temps, je suis en train d’écrire un album complet pour mon compère Pierre Loyvet, qui travaille actuellement sur le troisième album de gags de Krän Universe. Si ce tome 4 fonctionne comme nous l’espérons, il y a de fortes chances que je lui demande de reprendre les rênes de la série mère.
Sinon, je réfléchis à adapter un polar des années 40, et à me lancer dans un monde à la Philip K. Dick en exploitant un graphisme car j’avais élaboré pour Kiliwatch, une bande laboratoire que j’avais élaborée dans Lanfeust Mag, mais qui n’avait jamais dépassé la quinzaine de pages. Résultat, je ne m’ennuie pas (rires).

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Lire la chronique de Lune d’Argent sous Providence
- Lire la chronique de Krän Universe, tome 1

Tous les illustrations sont © Eric Herenguel.
Photographie en médaillon : © Nicolas Anspach

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