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Erotix contre-attaque !

  • Si Glénat et Delcourt avaient rivalisé de sorties érotiques fin 2010, l'éditeur au triangle prend la pôle position début 2012 en publiant des classiques comme John Willie ou Magnus, mais aussi des nouveautés avec un surprenant McKean. Guy Delcourt himself nous explique les raisons de son opiniâtreté dans le développement d'œuvres du 'second rayon".

Certes, pas mal d’éditeurs spécialisés publient de nombreux et parfois de très bons ouvrages érotiques. Citons par exemple la très belle réédition de Blanche Épiphanie à la Musardine ou les récentes sorties éclectiques de Tabou.

Mais les grands éditeurs avaient repris récemment du terrain, comme nous vous l’avons raconté, en particulier Delcourt et Glénat qui semblaient désireux d’occuper un créneau traditionnellement rentable ! Ce début d’année donne un net avantage à la collection Erotix de l’éditeur, avec un florilège d’excellents titres, pour (presque) tous les goûts.

Erotix contre-attaque !
De son Donjon, Delcourt multiplie les innovations
Exposition "L’Empreinte Delcourt" au Centre Belge de la Bande Dessinée

« La bande dessinée érotique a eu son heure de gloire dans les années 1960, nous expliquait récemment Guy Delcourt. J’ai des souvenirs émus de Barbarella, mais également des petits formats d’Elvifrance. Le genre avait été remis en avant par L’Écho des Savanes dans les années 1980, mais je trouvais qu’il n’avait plus vraiment retrouvé ce souffle ces dix dernières années. Après les expériences concluantes de Filles perdues et de Premières fois, j’ai eu envie de relancer une collection qui lui serait dédiée. À mon grand étonnement, j’ai constaté que les droits de certains chefs d’œuvre de la bande dessinée érotique, comme Les 110 pilules ou Emmanuelle de Crépax, étaient d’ailleurs disponibles ! »

Dave McKean : sophistication artistique


Dans un autre domaine, on se souvient de Cages, un des albums-événements de Delcourt (qui sera d’ailleurs proposé dans une version limitée au mois de mai pour fêter les 25 ans de l’éditeur) qui permit au public francophone de mieux connaître l’artiste anglais [1].

Dave McKean multiple les techniques

Après divers livres et expositions, l’illustrateur préféré de Neil Gaiman revient avec une brique de 200 pages muettes, composée à la manière d’un impressionnant film-patchwork. Graphiquement parlant, McKean mixe une fois de plus les techniques pour exprimer toute la gamme des sentiments : collages, photographies, différents types de traits, etc.

Vous ne regarderez plus un fruit comme avant !

La thématique érotique permet cette créativité foisonnante : au gré des pages, le regard survole ou s’attarde sur telle ou telle page. Chacun y trouvera sans doute le sens qu’il voudra bien lui donner (d’où l’intérêt d’un album muet), mais on peut sans conteste affirmer que l’artiste touche à la solitude qui frappe notre vie sociale trop remplie, cause de délaissement, de difficulté dans l’étreinte, qui pousse ses personnages à s’enfermer dans le souvenir, le fantasme et la masturbation. Explicité ainsi, le livre peut paraître cru, voire triste, mais il n’en est rien. McKean déritualise le sexe pour envisager le plaisir sous toutes ses formes au cœur de la vie quotidienne. Ainsi, après avoir lu son livre, vous ne verrez plus les fruits de la même manière...

Avec ce très beau livre, McKean fera autant plaisir à l’amateur de beau graphisme, qu’à l’homme ou la femme qui en jouit. Les amateurs de hard passeront leur chemin, mais les férus d’érotisme artistique se laisseront porter par un récit qui distille ses mystères.


John Willie ou la pin-up entravée

Si certaines pratiques sexuelles furent décortiquées par de nombreux auteurs, aucune ne fut plus étroitement chevillée que le bondage chez John Willie. L’introduction de Vincent Bernière revient en détails sur la personnalité torturée de cet auteur remarquable à l’élégance inouïe.

Parodiant avec humour des films muets d’avant-guerre, John Willie innova avec force en liant ces femmes qu’il aimait tant. Loin d’être un jeu sexuel à part entière, le bondage est un agrément, autant scénaristique que graphique. Omniprésent chez cet auteur, il dévore l’âme de ses superbes créatures qui ne semblent pouvoir exister qu’entravées dans une position flattant telle ou telle partie de leur anatomie. Pas (ou peu) d’hommes, pas de relation sexuelle, pas d’érection ou de zoom orientée si ce n’est sur les hauts-talons surdimensionnés de ces dames.

Ce premier tome (un second paraîtra plus tard dans l’année) a donc le mérite de faire revenir en pleine lumière un auteur qui ne s’accordait pas lui-même les possibilités d’une célébrité. Nul besoin d’apprécier le bondage pour tomber sous le charme du dessin de John Willie. La perversité en est d’ailleurs presque absente : il s’agit plutôt de tomber sous le charme de sa naïve Gwendoline et de ses autres héroïnes. L’élégance et l’imagination débordante en matière de bondage rendent incontournables les dessins de John Willie presque hypnotiques.

À la suite de La Princesse perdue, Vincent Bernière a regroupé une série de dessins réalisés par l’auteur entre 1935 et 1958. L’éditeur explique comment ils ont dû traverser moult épreuves avant de trouver grâce aux yeux des lecteurs. Cette introduction aussi complète que passionnante, rappelle également que Claude Renard et François Schuiten réalisèrent les costumes d’une adaptation cinématographique de Gwendoline.

Magenta : l’humour fétichiste

Après la (fausse) candeur des femmes de Willie, faisons un grand écart vers Magenta et son associé Lucrèce, le duo de détectives privées le plus ravageur qu’on ait connu sous le nom révélateur des Shoking Stockings. Leur seule obsession : s’amuser avec les hommes, se venger de leur machisme et surtout, les faire passer pour de sombres idiots.

À contrario de John Willie (autre temps, autres mœurs), les scènes explicites sont pratiquement présentes à toutes les pages de ce recueil d’une vingtaine d’histoires courtes. Le fétichisme y atteint des sommets : bas (nylon, résille, couture), culte des hauts-talons et des pieds déchaussés, gants, porte-jarretelles et autres lingerie suggestives.

Les ’Oh’ et les bas du fétichisme

Pourtant, le réel intérêt de Magenta réside dans son humour permanent : si les héroïnes tournent perpétuellement les hommes en dérision, elles jouent également avec le lecteur et leurs propres auteurs, Celestino Pes & Nik Guerra. Les courts récits présentés n’ont de but que de divertir, multipliant les références pour mieux tourner en dérision certains genres de la bande dessinée. Enfin, l’hilarante traduction de Bernard Joubert permet de jouir de toute l’incongruité des situations présentées, donnant à l’ensemble un savoureux sentiment de cohérence.

Si ce duo d’enquêtrices perverses a déjà eu l’honneur de diverses éditions francophones (entre autres chez Dynamite, Erotix propose dans ce recueil des bandes inédites. Pas réellement besoin de combler son retard pour se lancer dans la lecture, mais une fois terminé, on ne pense qu’à chercher leurs premières aventures pour prolonger le plaisir.

Les auteurs de Magenta jouent avec les références du genre


Magnus : l’érotisme sous toutes ses formes

Mis à part Les 110 pilules, son chef d’œuvre déjà réédité dans la même collection, et Nécron, on connait assez mal ce magnifique auteur qu’est Magnus. L’Internat féminin et autres contes coquins nous propose de combler cette carence en nous présentant quatre récits que l’auteur avait réalisé à divers moments de sa carrière.

Plus érotiques que le sulfureux 110 pilules, les thématiques ici abordées sont aussi diverses que la forme que l’auteur leur a données. La première aborde contes et fables orientaux avec un certain humour, alors que la seconde évoque une malédiction germanique plutôt terrifiante. La troisième relate une épopée moyenâgeuse sur fond de vengeance passionnelle, alors que la dernière met en scène un étrange docteur dans un internat de jeunes filles.Si l’on prend plaisir à lire ces histoires, Magnus étonne autant par la qualité de son encrage que par sa facilité à faire varier les ambiances de récits bien différents.

Malgré donc l’excellente qualité de ce contenu, Erotix semble pourtant décider à continuer de préférer des volumes brochés et collés pour les récits type ‘Elvifrance’, alors que cette maquette ne rend malheureusement pas réellement justice à ces savoureux petits péchés. Elle se rattrape néanmoins par une nouvelle introduction aussi didactique que bien écrite.

Exposition "L’Empreinte Delcourt"

Avec ce panache de nouveautés et de rééditions d’excellents crus, la collection de Delcourt porte haut l’oriflamme du divin plaisir, un genre qui, dans la bande dessinée, avait failli disparaître des étals des libraires.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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L’Empreinte Delcourt jusqu’au 29 mai 2010 au Centre Belge de la Bande Dessinée

Rue des Sables 20

1000 Bruxelles (Belgique)

Tél. : + 32 (0)2 219 19 80

Fax : + 32 (0)2 219 23 76

visit@cbbd.be

Ouvert tous les jours (sauf lundi) de 10 à 18 heures.

[1Ce n’est pourtant pas son premier livre traduit, car Batman et Black Orchid firent également grand bruit, mais Cages sortit McKean du du strict domaine du comics pour entre dans celui du Graphic Novel, un tournant dans sa carrière.

 
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