Ersin Karabulut change notre vision du monde

2 octobre 2020 0 commentaire
  • "Extraordinaire" est le seul mot qui vient à l'esprit pour évoquer cet album. Car ses petits récits comportent ce décalage qui nous emporte en dehors de notre réalité. Mais aussi parce que ce recul nous pousse à avoir un autre regard sur le monde qui nous entoure, ce qui est plus que salutaire.

Qu’adviendrait-il de notre société si elle renonçait à ses libertés à cause de croyances, des nouvelles technologies, d’un virus ou même du carcan familial ? Voilà sans doute un point de départ pour évoquer ce superbe album que publie Fluide Glacial en cette rentrée chargée.

Dans une pagination libre, l’auteur turc Ersin Karabulut entraîne le lecteur dans une vision parallèle de notre société. Chaque point de départ pourrait presque paraître amusant, mais le ton employé permet de ne pas prendre le récit au premier degré. Le fil tiré à chaque fois suit une logique passionnante !

Quelle société absurde imposerait à tous de porter une pierre tout au long de sa vie ? Comment un homme peut-il trouver une pièce secrète de sa maison où se cache à son insu sa petite amie ? Un bébé continuant à grandir plusieurs années dans le ventre de sa mère pourrait-il lui dicter sa conduite ? Les technologies de nos smartphones servent-ells d’autres desseins que de répondre à nos attentes ? La prise de recul et la culture vont-ils de pair avec la maturité ? Comment réagirait notre société si un virus touchait uniquement les conservateurs extrémistes ? Si la gravité disparaissait ? Ou si un fils se mettait à ressembler à ce point à son père qu’on ne puisse plus les distinguer ?

À chaque récit, le soin apporté à la construction, la mise en page, le dessin et les dialogues impose directement le ton : rien n’est laissé au hasard dans ces petits contes, ce qui pousse le lecteur à directement s’impliquer dans le récit. Derrière le destin de ses personnages, qu’est-ce que l’auteur veut nous évoquer ? Au fur et à mesure que l’on suit leurs pérégrinations, nous mettons en parallèle notre propre société avec les réflexions des personnages, notre rapport aux autres, à nos parents, nos enfants, à notre religion, à la technologie et la société toute ensemble. Une prise de recul toujours salutaire et très bien aiguillée par Karabulut.

Ersin Karabulut change notre vision du monde

Ces mécréants qui déshonorent la nation...

La réussite de ces récits classe Jusqu’ici tout allait bien comme un excellent album de réflexion sur notre société. Mais pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas le parcours d’Ersin Karabulut->art26480], la préface signée par Pierre Christin propose une piqûre de rappel bien nécessaire : « J’ai connu pas moins de cinq [coups d’état en Turquie], plutôt laïques et militaires, mais à la coloration de plus en plus religieuse jusqu’à l’arrivée d’Erdogan, explique Pierre Christin. Avec à chaque fois et quelle que soit la nature du coup, le même cortège de destitutions, d’arrestations, de bannissements dans des lieux reculés, sans parler des morts. Le tout frappant surtout les intellectuels, les journalistes, les artistes. À chaque fois, je me disais : ce pays au potentiel formidable est foutu. Eh bien j’avais tort. Il s’est toujours relevé grâce à des gens comme Ersin Karabulut dont les histoires à la fois nostalgiques et cruelles participent au refus de la résignation dans une société qui veut continuer à aller de l’avant, à créer, à vivre. »

La lecture s’enrichit alors d’un degré complémentaire. Car si l’auteur évoque à certains moments des questions (voire des maux) qui touchent toutes les sociétés, une bonne partie d’entre elles prennent une autre dimension en lien avec le régime actuel turc. Par la magie et l’intelligence de ses images, Karabulut nous donne une autre vision de son pays, à la fois plus proche et plus compréhensible à nos yeux.

Avec ces Contes ordinaires, Fluide Glacial renoue avec une bande dessinée impliquée, où l’angle nous fait non seulement réfléchir sur notre propre vécu, mais nous donne également un aperçu sur la réalité d’un pays pas si loin de chez nous, comme avait pu le faire d’une certaine façon Carlos Gimenez dans son traitement dans Fluide de la dictature de Franco.

Jusqu’ici, tout allait bien est sans conteste l’un des albums incontournables de cette rentrée. Et nous n’écrivons pas ceci parce que Didier Pasamonik en a réalisé l’adaptation en français !

(par Charles-Louis Detournay)

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Les Contes ordinaires T. 2 : "Jusqu’ici tout allait bien" - Par Ersin Karabulut - Éditions Fluide Glacial - 72 pages couleurs - 16,90€. Adaptation française de Didier Pasamonik.

À ce propos, lire également :

- notre interview d’Ersin Karabulut pour Jusqu’ici tout allait bien : « Pas facile de rester les pieds sur Terre »
- La fabuleuse Histoire de la bande dessinée turque
- Gurcan Gürsel et Ersin Karabulut : 40 ans de création et de répression dans la presse satirique turque
- la chronique du premier tome : Les contes pas si ordinaires d’Ersin Karabulut et son interview en 2018 : « Si on ne porte pas la bonne couleur… »
- une précédente interview en 2015 : "Si demain quelqu’un s’en prend à une mosquée, nous serons de ceux qui dénonceront cet acte en écrivant et en dessinant. Tout comme Charlie Hebdo."
- La Bande Dessinée turque enchante la Foire du Livre de Francfort en 2008

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