Espagne : plus de 300 auteurs protestent contre l’attribution du Grand Prix du Festival de la BD de Barcelone à un éditeur et historien de la BD

  • En Espagne, ce ne sont pas les luttes syndicales ou la question de la parité qui agitent le milieu de la BD, mais le fait que l’on ait attribué le Grand Prix du Festival de la BD de Barcelone (FICOMIC) à un… historien et éditeur de bande dessinée controversé.
Espagne : plus de 300 auteurs protestent contre l'attribution du Grand Prix du Festival de la BD de Barcelone à un éditeur et historien de la BD
L’éditeur et historien de la BD Antonio Martin
Photo DR

Le lauréat ? Antonio Martin, éditeur et historien pionnier de la bande dessinée en Espagne. Né en 1939, il a fait tout un parcours dans l’édition jeunesse avant de lancer en 1968, sous l’impulsion de Francis Lacassin et de Claude Moliterni, l’équivalent du CELEG, le Grupo de Estudios de las Literaturas Populares y de la Imagen (GELPI) et la revue Bang ! qui se situait dans la lignée de Linus en Italie et de Charlie Mensuel en France. Comme historien, on lui doit une imposante Historia del comic español : 1875-1939 (1978), pionnière du genre.

Il travailla comme éditeur pour les groupes Euredit et Planeta. Dans ce dernier groupe, il occupa le poste de directeur éditorial entre 1983 et 2000. Il finit directeur général du groupe et œuvra à sa retraite pour Glénat Espagne. Il a cependant laissé une impression mitigée pour avoir attaqué en justice un jeune dessinateur, David Ramirez, qui avait eu le malheur de faire de lui une parodie qu’il avait jugée offensante.

La vénérable revue Bang !
Merci Patrick Gaumer

Corporatisme ?

Le principal reproche des pétitionnaires ? « Ce n’est pas un auteur de BD ! » proclament plus de 300 auteurs hispaniques (parmi lesquels Paco Roca, Alfonso Zapico, David Rubín, Miguel Gallardo ou encore David Aja) et quelques associations d’auteurs comme ARGH ! (Association professionnelle des scénaristes de bande dessinée), AGPI (Asociación Galega de Professionais da Ilustración) ou APIC (Associació Professional d’illustradors de Catalunya) dans une lettre ouverte.

Le FICOMIC, qui a eu lieu cette année sur support numérique, maintient cependant l’attribution de son Grand Prix mettant en avant l’indépendance et la qualité de son jury composé de membres éminents comme le scénariste Antonio Altarriba (Grand Prix 2019), l’autrice Ana Galvañ, la critique de BD Cristina Hombrados (Asociación de Críticos), Ulises P. López, représentant de l’Association des auteurs, Albert Mestres (libraire), Álvaro Pons (directeur de la chaire de bande dessinée de l’université de València), l’autrice et théoricienne de la BD Marika Vila et le critique et scénariste de BD Antoni Guiral, par ailleurs commissaire des expositions du Festival.

Le FICOMIC rappelle également que le Grand Prix récompense le lauréat « pour ce qu’il a apporté au monde de la bande dessinée », ce qui est le cas du récipiendaire de 2021. Il ajoute cependant qu’il entend les doléances qui lui sont faites et qu’elles permettront sans doute de faire évoluer le prix à l’avenir.

En réponse, plusieurs auteurs appellent au boycott de la manifestation…

Une situation qui fait écho à la crise entre les auteurs français et le Festival d’Angoulême où, là encore, les auteurs remettent en cause la représentativité du Grand Prix et entendent imposer leur point de vue tant dans l’organisation du Festival, que sur le mode de scrutin de ses récompenses.

Le FICOMIC à Barcelone
Photo DR

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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8 Messages :
  • Il y a deux ans, Claude Guth recevait le Grand Prix du festival BD de La Réunion. Claude n’est pas un auteur, c’est un coloriste. Et pourtant, non seulement son prix n’a choqué aucun des auteurs présents, mais -autant que j’ai pu en juger- il les a au contraire réjouit, car ils sont conscients du rôle primordial joué par un coloriste dans la réalisation d’une BD.
    https://www.clicanoo.re/Culture-Loisirs/Article/2019/11/30/Un-coloriste-remporte-le-Grand-Prix-du-festival-Cyclone-BD
    À mon avis, les auteurs espagnols qui protestent se trompent de combat. Croire que la BD est faite par les scénaristes et les dessinateurs seuls est particulièrement présomptueux et surtout complètement faux, elle est aussi faite par les coloristes, les éditeurs, les historiens...

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    • Répondu par Ozanam Antoine le 10 juin à  06:46 :

      Cher Marc,
      Franchement, je crois qu’il faut resituer tous les combats... Je ne pense pas un seul instant que les collègues espagnoles se trompent de combat. Si le grand prix d’Angoulême était attribué à Jacques Glénat ou Guy Delcourt, pas mal d’auteurs ne verraient pas ça d’un bon oeil. Alors que si on refilait le prix à Marie-Paule Alluard, il n’y aurait pas autant d’incompréhension...
      Autre chose, il faut voir qui vote pour ce prix. Si c’était les auteurs, ils ne râleraient sans doute pas...

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      • Répondu par Marc Bourgne le 10 juin à  07:27 :

        Vous n’avez pas bien lu l’article, le jury de Barcelone est majoritairement composé d’auteurs. Et si le Grand Prix d’Angoulême était attribué à Jacques Glénat ou à Guy Delcourt, ça ne me choquerait pas, bien au contraire. Leur apport à la BD est incommensurablement plus grand que celui de la plupart des auteurs. Sauf que le Gand Prix d’Angoulême récompense un auteur, comme il est spécifié dans son règlement, ce qui n’est pas le cas du Grand Prix de Barcelone.

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        • Répondu par Nicolas Anspach le 10 juin à  09:27 :

          Tu as tout à fait raison Marc. Il y a certaines personnes dans des professions de l’ombre qui ont eu un apport non négligeable à la reconnaissance de la bande-dessinée, ou qui ont apporté un renouveau dans la BD. Je pense à des éditeurs (ayant leur Maison d’édition, ou travaillant pour d’autres), à des journalistes, à des coloristes, ...
          Le Festival de Blois récompense ces personnes oubliées par une médaille en chocolat. Le Prix Saint Michel, à Bruxelles, distingue également des figures de l’ombre.
          Un éditeur comme Guy Vidal aurait mérité un prix à Angoulême par exemple.

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        • Répondu par Ozanam Antoine le 10 juin à  09:50 :

          j’ai tout à fait bien lu, merci... Mais si je dis ça, c’est que je connais assez bien le pays, le festival et les potes auteurs espagnols...

          Pour l’apport des éditeurs... ont-ils vraiment besoin d’un prix ? (ou alors un prix, rien que pour eux, et alors qui seraient les votants ?) est-ce que mélanger toutes les professions ne vient pas à rendre totalement inutile cette reconnaissance ? Peut-on -et doit-on- comparer l’apport d’un éditeur à celle d’un coloriste ? Ont-ils vraiment les mêmes armes pour se battre ?

          Je n’ai jamais aimé l’idée des récompenses, ça classifie les auteurs entre eux... ça donne l’idée que telle personne vaudrait mieux qu’une autre... Mais ne pas tenir compte d’une spécificité me parait totalement absurde.
          Si en plus de ça, l’éditeur est sulfureux, je ne vois pas l’intérêt de se mettre à dos la plus part des auteurs espagnols.

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    • Répondu par ataru le 10 juin à  07:22 :

      Cher Marc,
      Veuillez porter un peu de crédit aux motivations de 300 auteurs espagnols parmi les plus célèbres. Évidemment, si ce prix nous a choqué, c’est parce que c’était la goutte qui faisait déborder verre. Le lauréat est quelqu’un de polémique, qui avait déjà motivé une grande mobilisation des auteurs en 2003 sous forme d’un revue pour apporter de l’aide financière au très jeune auteur qu’il attaquait en justice pour une caricature. Quant à son passage à la tête de Planeta, il a laissé une équipe quasiment en stress post-traumatique. Le prix qui lui a été attribué à donc été ressenti par les auteurs comme un camouflet venant de la part du monde éditorial, qui contrôle l’organisation du festival, l’attribution des récompenses, et avec qui les relations sont en général tendues du fait des conditions de travail très précaires.
      Il est assez facile de montrer de la condescendance envers les petits espagnols quand on connaît mal le contexte....

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      • Répondu par Marc Bourgne le 10 juin à  09:55 :

        Je cite l’article, "principal reproche des 300 signataires : "ce n’est pas un auteur de BD"." Le problème n’est donc pas la personnalité critiquable du récipiendaire mais bien sa qualité de "non-auteur". C’est pour cela que je me permets, sans condescendance, de dire que les signataires de cette pétition se trompent de combat. C’est contre ceux qui nuisent à notre media que nous devons lutter, par contre ceux qui le font ou le défendent. J’ajoute que, si j’estimerais personnellement que J. Glénat ou G. Delcourt mériteraient amplement un prix , il en serait de même pour des historiens de la BD tels que Numa Sadoul, les Pissavy-Yvernaut ou Didier Pasamonik... mais bon, ce n’est que mon opinion d’auteur.

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      • Répondu par Marc Bourgne le 10 juin à  10:06 :

        J’ajoute, cher Attaru, que si vous aviez idée de l’admiration et du respect que j’ai pour la BD espagnole, vous ne me soupçonneriez pas de considérer ses auteurs comme "petits" ou d’avoir de la condescendance envers eux. J’en profite pour conseiller la lecture de l’impressionnant "Contrapaso" de Teresa Valero (Dupuis), ma lecture préférée de ces derniers mois.

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