« Esprit de Dupuis, es-tu là ? »

19 mars 2006 2 commentaires
  • Les réactions des auteurs dans notre forum démontrent que ceux-ci se sentent pleinement concernés par les événement qui se jouent à Marcinelle. Sommés, presque malgré eux, de devoir choisir entre les options d'avenir qui s'affrontent, certains d'entre eux ont décidé de prendre parti: celui d'en rire, en attendant la résolution d'un conflit où l'on a bougrement perdu le sens de l'humour. Dans un "blog", "Esprit de Dupuis es-tu là?", ils s'expriment.

Près de 120 auteurs avaient signé la semaine dernière une lettre à Claude de Saint-Vincent, le directeur général du groupe Média-Participations. Ils y exprimaient principalement le bonheur qu’ils avaient eu à travailler avec Dimitri Kennes et Claude Gendrot.

Même si les revendications des auteurs sont un peu confuses pour le moment, les éditeurs en général et Média-Participations en particulier, ne pourront plus ignorer le malaise qui s’exprime aujourd’hui. Les raisons en sont probablement plus profondes qu’on ne le pense. Elles procèdent d’une inquiétude face aux mutations, non pas du marché de la bande dessinée, mais du métier.

Pour l’heure, certains auteurs réclament purement et simplement une réintégration de leur éditeur Claude Gendrot, licencié pour « faute grave ».

D’autres restent neutres, constatent le malaise et n’ont pas ressenti une mainmise de Média-Participations sur leur éditeur. Ils souhaitent néanmoins avoir des garanties de l’indépendance de Dupuis à la suite de ces événements.

Enfin, une troisième tendance plus jusq’au-boutiste encourage très fortement le rachat de l’entreprise par les managers de Dupuis menés par Dimitri Kennes, le DG démissionnaire.

En attendant la journée de lundi, le personnel a fait grève sur la base d’un appel syndical et a prévu une réunion ce lundi à Marcinelle où de nombreux auteurs seront présents (y compris un contigent de Français qui prendra le Thalys pour Charleroi ce lundi à 6h25 à la Gare du Nord de Paris).

Afin de s’exprimer dans leur domaine de compétence, et sans que cela puisse être ressenti comme un acte agressif pour l’un ou l’autre camp, des auteurs Dupuis se sont ouvert un espace d’expression sur le Net, histoire de remettre un peu d’humour dans une négociation qui en manque furieusement.

(par Nicolas Anspach)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Image en médaillon (c) Johan De Moor.

 
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2 Messages :
  • > « Esprit de Dupuis, es-tu là ? »
    19 mars 2006 19:23, par Claude Gendrot

    Cher(e)s Ami(e)s,

    Beaucoup d’entre vous, dans un entretien personnel, connaissent évidemment mon opinion sur la crise que traverse aujourd’hui Dupuis. Mais jusqu’alors je ne me suis pas exprimé publiquement. Voici donc.

    Commençons par une lapalissade : depuis plus de dix-sept ans que j’y sévis, j’aime Dupuis, profondément, pour ce que qu’il a été, pour ce qu’il est aujourd’hui, et pour ce que j’aimerais qu’il soit demain : une maison d’édition, et non pas un catalogue qu’on exploite comme un (riche) filon. Il faut avoir pour une maison d’édition les yeux de Chimène et pas ceux d’Harpagon. Dans une maison d’édition, il y a d’abord des personnes : les auteurs d’abord, les éditeurs, et tout le personnel qui va de la finance au commercial, en passant par l’informatique, la logistique, le marketing, etc. Ce sont les relations entre ces personnes qui font la maison d’édition, des relations de confiance mutuelle, confiance qui repose sur la création des uns et les compétences des autres, dans un esprit de profond respect. Des relations tout simplement humaines. La relation contractuelle et financière, indispensable, vient en second. Mais cette relation financière entre les auteurs et l’éditeur doivent aussi reposer sur un respect mutuel, et les auteurs, comme l’éditeur, doivent gagner leur vie correctement.

    Tout au long de son histoire, et jusqu’à il y a quelques mois, malgré certains errements, des erreurs commises et des années moins fastes que d’autres, Dupuis a finalement toujours été une maison différente des autres - je ne dis pas meilleure, je dis différente. Jalouse de son indépendance éditoriale, de son fonctionnement interne, de sa relation privilégiée avec les auteurs. Et depuis vingt ans, Dupuis est une maison solide, saine, qui s’est toujours développée sur fonds propres, peu endettée, dynamique et sereine.

    Ce dynamisme et cette sérénité sont aujourd’hui mis à mal par le nouvel actionnaire, Média Participations. L’autonomie éditoriale, promotionnelle et commerciale de Dupuis est battue en brèche par une série d’actions qui, considérées ensemble, forment une véritable entreprise de démantèlement de Dupuis, de sa singularité, de son accrochage historique à Marcinelle, de son identité, ou de son âme comme vous voulez.

    Voici quelques exemples pour étayer mon propos.

    Sur les treize ou quatorze représentants Dupuis en France, cinq sont désormais « mixtes », c’est-à-dire qu’il vendent non seulement les livres édités par Dupuis, mais aussi ceux publiés par Dargaud, Kana, Le Lombard, Blake et Mortimer, Lucky Comics. Il n’y a plus de chef de ventes Dupuis, mais des chefs régionaux mixtes. C’est peut-être une bonne chose (même si j’en doute), mais cette décision a été prise unilatéralement, sans que le directeur général de Dupuis ait même été consulté. Cela revient à dire que la politique commerciale est assumée de fait par le directeur de la diffusion, entité autonome au sein de Média, et non par la direction générale de chacune des maisons du Groupe. Le directeur du Marketing Dupuis , installé à Paris, loin des éditeurs et du directeur général, basés à Marcinelle, est toujours payé par Dargaud, et dépend, dans les faits, du même directeur de la diffusion. À plusieurs reprises, j’en atteste, le directeur de la diffusion est intervenu avec insistance auprès de moi pour me faire changer d’avis sur mes choix concernant les formats et les couvertures de certains albums. Donner un avis est une chose, qui pourrait même être profitable, mais l’insistance réitérée est une ingérence inacceptable dans mes prérogatives d’éditeur. Le directeur de la diffusion dépend directement de Claude de Saint-Vincent. Ce même Claude de Saint-Vincent a convoqué, en janvier 2006, un comité éditorial regroupant les différents directeurs généraux et éditoriaux de Dargaud, Dupuis et Le Lombard. À l’ordre du jour de ce comité : un échange de points de vue sur chacune de nos politiques éditoriales et, surtout, l’analyse de contrats d’auteurs communs à nos trois maisons.

    J’ai répondu personnellement à Claude de Saint-Vincent que ce comité éditorial et son ordre du jour étaient en contradiction totale avec l’indépendance éditoriale de Dupuis et d’ailleurs de chacune des autres maisons. La politique contractuelle et financière est indissociable de l’indépendance éditoriale. J’ajoutais même que si les auteurs apprenaient la tenue d’une telle réunion, ils pourraient légitimement penser que nous nous mettions d’accord pour leur tondre la laine sur le dos. Enfin, je concluais en lui disant que j’assisterai à cette réunion puisqu’il m’y conviait, mais pour affirmer haut et fort mon désaccord. Claude de Saint-Vincent ne m’a jamais répondu, mais a fait savoir à Dimitri que compte tenu de ma « susceptibilité » il annulait purement et simplement ladite réunion. En réalité, elle a tout de même eu lieu mais sans Dimitri ni moi. Claude de Saint-Vincent a raison : je suis très susceptible pour tout ce qui touche à l’indépendance éditoriale de Dupuis.

    Dans ce contexte, voici les faits tels qu’ils se sont déroulés chronologiquement.

    Premier acte.

    Après en avoir parlé à plusieurs reprises à Claude de Saint-Vincent, administrateur délégué de Dupuis, à Vincent Montagne, principal actionnaire et Maître Jonet, président du conseil d’administration du Groupe Média Participations, Dimitri Kennes écrit une lettre détaillée aux trois personnes susnommées, ainsi qu’à l’ensemble des administrateurs de Média. Dans cette lettre :

    Il demande un certain nombre de garanties pour asseoir définitivement, AU SEIN DE MÉDIA PARTICIPATIONS, l’autonomie de Dupuis en ce qui concerne le marketing, le commercial, les droits dérivés. Si ces garanties sont clairement affirmées, et que la confiance de l’actionnaire lui est confirmée, il indique dans quels termes il poursuivrait sa mission comme directeur général de Dupuis.
    Si ce point 1 est refusé, il propose à l’actionnaire un MBO (Management Buy out ), c’est-à-dire le rachat à Média de Dupuis par ses cadres, toujours pour garantir l’indépendance éditoriale et commerciale de la Maison.
    Si les deux points précédents n’agréent pas l’actionnaire, il considère que son contrat le liant à Média est rompu et qu’il est contraint à la démission.
    Aucune réponse, aucune amorce même de discussion, ne lui a été proposée. Dimitri en a tiré la seule conclusion qui s’imposait : la démission.

    Deuxième acte.

    Dans un entretien, j’annonce à Claude de Saint-Vincent qu’il m’est difficile d’assumer mes responsabilités éditoriales dans un tel contexte. Je lui demande comment Dupuis, dont Média est désormais propriétaire, compte accompagner mon départ. Il n’a jamais été question que je démissionne. Claude de Saint-Vincent me répond qu’il ne souhaite pas que je parte, que je suis un pilier de la maison, etc.

    Troisième acte.

    Les membres du comité de direction, unanimes, établissent un document comprenant une série de questions précises à l’actionnaire, concernant l’autonomie éditoriale et commerciale de Dupuis. Ce document est remis à Claude de Saint-Vincent, qui n’en tient aucun compte. Outrés devant ce qu’ils considèrent comme du mépris, les membres du comité de direction, après de longues discussions, considèrent tous, sauf un qui se désolidarise (et c’est son droit le plus strict), que désormais la seule façon de garantir l’autonomie de Dupuis est de proposer son rachat à l’actionnaire. Nous reprenons contact avec Dimitri qui, dans un premier temps, nous met en garde : un e telle demande, c’est clairement mettre nos postes en péril. Nous insistons et nous lui demandons qu’il participe avec nous à ce chantier.

    Quatrième acte.

    Nous faisons part de tout cela (MBO) à Vincent Montagne et à Maître Jonet, en présence de Claude de Saint-Vincent et de François Pernot, administrateur délégué de Média Participations. Refus de Média, sans autre proposition concrète. Ou l’on se soumet ou l’on se démet.

    Cinquième acte.

    Licenciement sec, sans préavis ni indemnité, d’Alain Flamion, directeur de l’informatique et de la Distribution, et de votre serviteur pour faute grave, sans que nous sachions encore quelle est la nature de la faute.

    Que faire maintenant ?

    Le mépris souverain qu’a manifesté Média à votre égard, vous les auteurs qui avez manifesté votre soutien à Dimitri et à moi-même, en vous répondant par mon licenciement ; le même mépris affiché par Média aux membres du comité de direction en ne répondant pas sur le fond, et en menaçant de licenciement ceux qui « n’adhèrent pas au projet » Média (« D’autres départs ne sont pas exclus », François Pernot dans Le Soir, daté 18-19 mars 2006), est la seule attitude actuelle de l’actionnaire. Quel est son projet ? Nous ne le connaissons pas. Nous, nous en avons un. Et qui est de poursuivre la politique que nous menons au moins depuis vingt mois, dans la confiance réciproque que nous avons les uns des autres. Et avec les résultats que l’on sait. Pour dénouer la crise, il n’y a qu’une seule solution : négocier. Sur la base de notre projet (autonomie éditoriale et commerciale, pour l’essentiel). Et cette négociation doit se faire avec Dimitri, garant de la politique menée depuis vingt mois, et qui a toute notre confiance. En ce qui me concerne, et je crois pouvoir dire qu’il en est de même pour les autres membres du comité de direction, toute autre solution n’aurait pas mon agrément.

    J’ai été long, trop long sans doute. Mais je voulais être précis et clair. J’espère y avoir réussi.

    Quoi qu’il en soit, sachez que votre soutien me touche, que vos marques d’affection m’émeuvent, et que je serai toujours à vos côtés.

    Claude Gendrot

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  • > « Esprit de Dupuis, es-tu là ? »
    21 mars 2006 10:14, par Padawan Flo

    "Tout ce qui n’est pas donné est perdu".
    Proverbe Hindou ?
    Esprit Dupuis !

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