Expositions, livres... : le dessin de Blutch au sommet

10 mai 2019 6 commentaires
  • Dans le cadre des Rencontres de l’illustration de Strasbourg 2019, qui se sont tenues en mars dernier, Blutch a été distingué notamment par quatre expositions et deux ouvrages. Ce fut l'occasion de revenir sur son travail d'auteur de bandes dessinée, mais aussi sur son œuvre d'illustrateur, relativement moins connue et pourtant époustouflante.

Faut-il revenir sur l’ensemble de la carrière de Blutch ? Sans doute pas : sa trajectoire est connue, de sa découverte par Fluide Glacial à ses réinterprétations des classiques pour Dargaud et Dupuis en passant par son éclosion chez L’Association et Cornélius, il a montré qu’il savait aborder tous les genres avec maestria, en renouvelant constamment son trait virtuose.

Expositions, livres... : le dessin de Blutch au sommet
Dessin sans titre, vers 1990, pastels gras sur papier, 42 x 32,5 cm, collection de l’artiste © Blutch

Pour ne pas se perdre dans une bibliographie aussi foisonnante que passionnante, les Rencontres de l’illustration de Strasbourg ont décidé de se concentrer majoritairement, mais pas exclusivement, sur le travail d’illustrateur de Blutch. Cela ne signifie évidemment pas que ses bandes dessinées n’ont pas été évoquées, tout étant lié chez lui, que ce soit de façon thématique ou graphique. Au contraire, les correspondances ont été mises en lumière, avec pour idée de mieux faire connaître les pans parfois un peu négligés de l’œuvre.

Deux ouvrages permettent de prolonger ces (re-)découvertes. Le premier, édité par Dargaud, s’intitule Un Autre Paysage et accompagne trois expositions qui se tiennent à Strasbourg jusqu’au 30 juin. « Blutch. Un Autre Paysage. Dessins 1994-2018 », au Musée Tomi Ungerer-Centre international de l’illustration, présente les dessins d’illustration dans toute leur variété. Cinéma et jazz, littérature jeunesse et presse, Blutch a abordé de nombreux registres tout en poursuivant le dessin d’inspiration libre. « Blutch. Art mineur de fond », au Musée d’Art moderne et contemporaine de Strasbourg, montre une sélection d’œuvres issues des collections des Musée de Strasbourg. Les choix ont été faits par Blutch lui-même, qui les a ensuite confrontées à ses propres dessins, dans une friction tantôt conflictuelle, tantôt apaisée, toujours féconde. Enfin, « Blutch. Pour en finir avec le cinéma », à l’Aubette 1928, se concentre sur l’amour que le dessinateur porte au 7e Art, auquel il a consacré un livre entier et qui irrigue l’ensemble de son œuvre.

"Battling Siki", dessin pour "Drawn & Quarterly" n° 3, 2000, crayons de couleur sur papier, 29,7 x 21 cm, collection de l’artiste © Blutch
Dessin sans titre, 2009, crayons de couleur sur papier, 59 x 42 cm, collection de l’artiste © Blutch

Un Autre Paysage tient à la fois du catalogue d’exposition, de la monographie et de l’essai. C’est tout d’abord un catalogue de qualité, présentant un nombre important de dessins dûment référencés et offrant un panorama sinon exhaustif du moins révélateur du travail de Blutch. Nous pouvons y observer des illustrations réalisées grâce à différentes techniques - pastels, crayons de couleur, stylo bille, stylo pinceau... - et dans des optiques variées - commande, préparation, délassement... Le tout permet à ceux qui n’auraient pas visité les expositions de Strasbourg d’en avoir un bon aperçu, certes incomplet puisqu’il manque les œuvres qui ne sont pas signées par Blutch et qui pourtant entrent parfaitement en résonance avec les siennes, mais qui palliera un peu la frustration.

Dessin pour l’affiche du film "Les Herbes folles" d’Alain Resnais, 2009, pastels sur papier, 51 x 36 cm, collection de l’artiste © Blutch

Cet ouvrage revêt également un aspect monographique. Grâce aux compléments introductifs réfléchis et à une bibliographie sélective, Un Autre Paysage est un ouvrage de référence sur le dessinateur. Thérèse Willer, conservatrice en chef du Musée Tomi Ungerer, s’intéresse aux registres du dessin. Elle met ainsi en avant les origines et les influences de Blutch, qu’elles soient graphiques, littéraires ou cinématographiques. Nous y constatons son éclectisme comme son érudition, sa volonté de fuir l’ennui mais aussi de cultiver des thèmes de prédilections, et son insatiable envie de tout dessiner.

Dominique Radrizzani, directeur du festival Lausannois BDFIL, qui eut Blutch comme invité d’honneur en 2015, s’exprime comme ami et admirateur. Son texte plein d’affection donne chair à l’artiste. Celui-ci n’est pas pur esprit et implique donc tout son être et tout son corps lorsqu’il dessine. La façon dont il fait, qui évoque le mollusque à Dominique Radrizzani, ce qui n’est pas péjoratif et il explique pourquoi, traduit sa personnalité comme sa conception de son travail. La tension entre le bouillonnement interne, la timidité et l’ouverture sur le monde le conduisent finalement à « penser avec la main » - Dominique Radrizzani repend l’expression de Jean-Luc Godard qui lui-même l’a empruntée à Bill Viola - c’est-à-dire à parvenir à la quintessence du dessin.

Dessin pour l’affiche du film "La Chambre Bleue" de Mathieu Amalric, 2014, pastels sur papier, 51 × 36 cm, collection de l’artiste © Blutch

Un Autre Paysage contient enfin un long entretien avec Blutch, mené par le journaliste Emmanuel Abela entre septembre et novembre 2018. Le dessinateur ne s’exprimant que rarement par ce biais, ces pages sont précieuses. Nous y lisons tout ce qui passionne de nombreux amateurs de dessin : l’envers du décor. Les influences, les choix et les contingences, les rencontres et les doutes, la façon de travailler et la nécessité, vitale pour Blutch, de se renouveler sont évoqués, expliqués, remis dans le contexte. S’il est conseillé de déjà bien connaître les bandes dessinées de l’auteur pour mieux apprécier cette somme d’informations, elle peut également permettre d’introduire son œuvre et d’y guider le lecteur quelque peu novice.

Dessin pour le coffret "Le Petit Christian" (L’Association), 2015, stylo pinceau, crayons de couleur & lavis d’encre sur papier, 29,7 x 21 cm, collection de l’artiste © Blutch

Ces textes contribuent à faire d’Un Autre paysage un essai sur l’œuvre de Blutch. L’ouvrage propose en effet un parcours et donc des clés de lecture, forcément discutables mais fructueuses. Les dessins sont ainsi regroupés en plusieurs chapitres renvoyant autant aux thèmes qu’à leurs interprétations. « Figure », « Variation », « Musique », « Panorama » notamment, sont aussi bien des étapes dans ce parcours que des pans de la création du dessinateur. L’ensemble constitue cet « autre paysage » au cœur des Rencontres de l’illustration de Strasbourg comme du présent livre, à savoir le versant « illustration » de l’œuvre.

Or, cet aspect, loin d’être négligeable, peut être vu comme le terreau des bandes dessinées de Blutch, tout en formant un corpus à part entière. Se dévoilent dans ses illustrations toutes ses passions, ses admirations, mais aussi ses recherches et réflexions. Et nous comprenons alors que le dessin est une quête infinie et une soif inextinguible pour Blutch : il veut non pas capter le réel, mais en donner une interprétation graphique qui soit dans le même temps vraie et subjective. Nous y revenons donc : il veut « penser avec la main ». C’est peut-être finalement ce qui explique la variété des styles graphiques qu’il couche sur le papier mais aussi la virtuosité avec laquelle il le fait, résultat d’une aporie consciemment admise : le dessin parfait n’existe pas, mais il faut sans cesse le dessiner.

Détails du dessin "Tortillas pour les Dalton", 2015, encre, stylo pinceau & stylo bille sur papier, 29,7 x 21 cm, collection de l’artiste © Blutch
Projet de couverture non retenue pour "Variations" (Dargaud), 2017, encre, stylo, pinceau & collage sur papier, 42 × 22,7 cm, collection de l’artiste © Blutch
Dessin extrait de "La suite Vidy", série de sept dessins réalisée pour le Théâtre Vidy à Lausanne, 2015, encre & stylo pinceau sur papier, 21 × 29,7 cm, collection particulière © Blutch

Un autre livre, de moindre ampleur mais tout aussi questionnant, a été édité à la suite de l’exposition « Reprise - Dialogue de dessin », au Shadok, exposition sise fin mars à Strasbourg. Y étaient confrontés les dessins d’Anne-Margot Ramstein à ceux de Blutch, dans une discussion inventée pour l’occasion grâce à l’association et festival Central Vapeur et aux Éditions 2024. L’ouvrage reprend ses dessins en pleine page. Chaque page tournée fait alors passer d’un style à un autre, ménageant cependant des passerelles iconographiques.

Couverture de "Reprise" © Anne-Margot Ramstein / Blutch / 2024 / Central Vapeur 2019

Les personnalités des artistes se trouvent rehaussées par la confrontation. Donnant chacun leur interprétation de motifs communs, ils parviennent à s’associer tout en conservant tout leur singularité. Les formes d’Anne-Margot Ramstein se font plus simples et franches que celles de Blutch. Ses couleurs douces se différencient et pourtant s’accordent aux textures extrêmement travaillées du dessinateur. Lui privilégie la sensualité, la palpitation et le mystère quand elle se concentre sur la géométrie et le flou des figures, sans pour autant négliger le vivant.

L’ensemble provoque étonnement et fascination. Les deux univers se répondent mais ne se confondent pas. La reprise par l’un, d’une page à la suivante, d’un motif de l’autre, permet la continuité, donne une direction, empêchant la rupture que pourrait créer l’affrontement de ces deux personnalités graphiques très marquées. Mais, une fois encore, chacun « pense avec la main »... Ce qui permet in fine l’échange artistique et la création, moteur de ce projet, comme de toute la vie de Blutch.

Dessin extrait de "Reprise" © Anne-mMargot Ramstein / 2024 / Central Vapeur 2019
Dessin extrait de "Reprise" © Blutch / 2024 / Central Vapeur 2019

(par Frédéric HOJLO)

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6 Messages :
  • A l’exposition au Musée d’art moderne, il y avait des planches de Blutch avec des filles sur un bateau qui s’échouait sur une île. Il me semblait n’avoir jamais vu ces planches auparavant. J’ai cru lire alors qu’elles étaient référencées comme appartenant à l’album Vitesse moderne, mais quand j’ai feuilleté cet album chez moi je me suis rendu compte qu’il n’en était rien. Quelqu’un a-t-il une information à ce sujet ?

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 10 mai à  16:10 :

      S’il n’est pas dans Vitesse moderne, ce dessin n’est pas non plus dans les catalogues Un Autre paysage et Reprise. Il nous faudra approfondir les recherches.

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    • Répondu par JF. le 10 mai à  18:11 :

      De mémoire ces belles planches étaient en bonus dans une édition limitée de "Vitesse moderne", éditée en 2008 et désormais épuisée.

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      • Répondu par Frédéric HOJLO le 10 mai à  18:18 :

        Ce qui paraît logique, puisque nous pouvons voir des bateaux et des femmes dans les dernières pages de cette bande dessinée !

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        • Répondu par RD le 11 mai à  09:20 :

          Merci pour cette info.

          Et zut alors pour ces planches qui étaient très belles. Dans mon édition de Vitesse moderne, en 2002 (déjà !), l’histoire se termine avec un couple qui fait du pédalo.

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      • Répondu par lorenzo le 10 mai à  23:23 :

        Vous avez raison, c’était un tirage réalisé à l’occasion des 20 ans de la collection air libre. C’est l’édition que je possède. Les planches sont imprimées horizontalement par double page.

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