Fabien Nury & Jack Manini ("Necromancy") : "Gordon Devries voit son empire s’écrouler en trois jours suite à l’apparition du surnaturel dans son existence"

24 septembre 2008 0 commentaire
  • {{Fabien Nury}} et {{Jack Manini}} signent {Necromancy} un diptyque haletant, mélangeant les genres et les atmosphères. Cette histoire allie le polar noir de la période de la prohibition au fantastique, à la nécromancie. Un récit où un chef de gang est confronté à des évènements effroyables, qui feront vaciller son empire …

Gordon Devries est l’homme le plus craint de La Nouvelle-Orléans grâce au trafic d’alcool, au jeu et à la corruption. Grâce aussi à une poigne de fer et à une parfaite absence de scrupules. Jusqu’au jour où une bande de truands conduits par une femme surnommée Viper attaque l’un de ses convois, laissant quelques cadavres sur le carreau. Mais les cadavres sont aussi dans l’un des camions, où les hommes de Viper font une macabre découverte : des corps décomposés en lieu et place des bouteilles de whisky attendues…


Fabien Nury & Jack Manini ("Necromancy") : "Gordon Devries voit son empire s'écrouler en trois jours suite à l'apparition du surnaturel dans son existence"Comment avez-vous eu l’idée d’associer la prohibition aux USA, durant les années ‘20 à la nécromancie ?

FN : Mes idées viennent, d’une manière générale de livres, de films ou de mes recherches documentaires. Mes histoires ont le plus souvent pour cadre le vingtième siècle. C’est une période proche de nous, et donc extrêmement bien documentée. En lisant The Case Of Charles Dexter Ward, un texte de Lovecraft, je suis tombé sur une phrase qui m’a interpellé. Ce récit parlait de nécromancie. Un passage mentionnait que la pègre serait inquiète de toutes ces rumeurs non dénuées d’éléments fantastiques…
Écrire une histoire sur la prohibition me titillait depuis des années. J’avais là une idée originale pour un polar qui dériverait vers le fantastique. Toute la difficulté était ne pas marier l’huile et l’eau. Mes précédentes séries mélangeaient déjà des genres différents. J’avais donc déjà une certaine expérience pour écrire un récit intéressant et non-artificiel basé sur ces idées.
J’ai donc mis en scène la chute de Gordon Devries, un homme puissant et une figure de la pègre, qui voit son empire s’écrouler en trois jours suite à l’apparition du surnaturel dans son existence. J’ai trouvé assez facilement la phrase reprise en quatrième de couverture : « Nouvelle-Orléans, 1928. Un homme règne sur les vivants. D’entre les morts viendra sa chute. ». Tout était là, il ne me restait plus qu’à broder !

La narration de ce récit me semble plus aérée que vos précédentes productions

FN : L’intrigue est effectivement moins dense que dans West [1] ou Je Suis Légion. Ce récit se déroule en trois jours, ce qui implique un rythme élevé. J’ai écrit cette histoire, sous la forme d’un texte dialogué, en sachant où j’allais. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, Jack Manini et moi-même, nous avons rapidement élagué certains passages pour avoir un récit plus fluide. J’ai tendance à faire intervenir beaucoup de personnages dans des intrigues complexes. J’ai pris conscience de ce péché de jeunesse. J’ai travaillé dans ce sens là pour bâtir Il était une
fois en France
.
Jack a beaucoup de talent pour suggérer les ambiances, les atmosphères. Dans le second tome de ce diptyque, nous privilégierons donc les planches d’ambiances et muettes…

Fabien Nury, on remarque qu’avec cette série, et avec Le Maître de Benson Gates, que vous avez un goût prononcé pour les personnages troubles et noirs.

FN : Oui. Mes personnages sont souvent des anti-héros. Ce type de personnages essaie d’imposer ses propres règles du jeu au monde. Tandis que le héros est quelqu’un de juste. Ce sont des figures intéressantes…

Pour voir comment ils basculent du bien vers le mal comme, par exemple, Richard Benson, le personnage central du Maître de Benson Gates ?

FN : Oui. Il est victime de l’atavisme familial. L’existence de ce type de personnage est avérée. Il faut reconnaître qu’ils sont humains, mais sans pour autant les excuser pour leurs faits et gestes. Leurs histoires sont remplies de bruits et de fureurs.
Dans Necromancy, nous avons affaire à un gangster, à l’archétype du matérialisme. Il est terre-à-terre et sceptique par rapport au surnaturel. Il prend conscience qu’il est peut-être dans l’erreur, alors que son empire, qu’il a construit lui-même, s’écroule. Il est sceptique, mais ne peut qu’admettre ce qu’il se passe… Cette situation permet d’incorporer de nombreuses scènes fortes au récit : Les évènements font souffrir Gordon Devries. Et puis, ce dernier a des rapports extrêmement conflictuels avec son entourage. Généralement les gens de pouvoir, et donc les gangsters de haut-vol, écrasent et vampirisent leur famille. Gordon va payer une addition très salée par rapport à son comportement. … Et en un seul week-end !

Vous explorez également les rapports père-fils dans Le Maître de Benson Gates

FN : La figure du mauvais père est récurrente dans le roman noir. On m’a fait remarquer que j’utilisais également beaucoup les rapports entre frères. Mais qu’est ce qui peut apporter le plus d’émotion et de souffrance que le noyau familial ? J’aime utiliser ce ressort dans mes histoires et le mêler à des enjeux économiques, politiques, sociétaux dans des récits de genre (polar, western, etc).
Et puis, dans Necromancy, les rapports entre Gordon et son fils correspondent à une réalité : Je suis persuadé que les hommes de pouvoir, qui recherchent sans cesse à accroître leur puissance, sont de mauvais parents. Ils ont tendance à détruire leurs enfants …

Joseph Joanovici, le personnage central de Il était une fois en France semble pourtant être proche des siens…

FN : C’était un homme paradoxal. Il est prêt à tuer pour protéger sa famille. Mais il est incapable de vivre avec elle. Il trompe sa femme, délaisse ses filles, préfère dormir au bureau plutôt que chez lui. C’est une figure de pouvoir qui contient beaucoup de noirceur. Joseph Joanovici a peur de la vie réelle. Il y a chez lui une volonté de tout contrôler, qui lui interdit de considérer les autres à part entière…

Dans Necromancy, Gordon Devries est confronté à l’horreur absolue, bien pire que celles engendrées par ses activités criminelles…

JM : Effectivement. Il va subir le pire…

FN : La scène où Gordon a un cauchemar est ma scène préférée. Il voir le visage de sa femme, morte. Cet homme est hanté par ses fantômes. Il se cache derrière une figure de gangster matérialiste et autoritaire. Mais ses failles sont béantes. Et il craque quand il apprend certaines informations sur son fils…

Pourquoi cette couverture ?

JM : La femme de Gordon est un personnage emblématique de l’histoire. C’est à cause d’elle que ces évènements vont arriver. J’ai retravaillé une case de l’album pour cette couverture. Elle correspondait aux ambiances de la série : sa coiffure permet d’ancrer l’histoire dans les années ’20 dans l’inconscient du lecteur. Cette femme a un regard vide, de mort vivant…

FN : La principale difficulté était de ne pas tomber dans la caricature tout en suggérant un genre, une époque, et en évoquant l’intrusion d’un second genre dans le récit. La coiffure de ce personnage interpelle le lecteur. Il mettra du temps à s’apercevoir les traces de balles sur son buste, indiquant qu’elle est morte… Ces impacts et le regard du personnage symbolisent l’approche du fantastique dans ce diptyque.

Les impacts de balles sont représentés de manières assez légères…

FN : Effectivement. De même qu’il est suggéré sur la couverture du deuxième album qu’un autre personnage se tient derrière Gordon Devries. Les couvertures de Necromancy ont deux niveaux de lecture, à l’image de la série. Une bonne couverture doit représenter le moins d’éléments possible tout en évoquant le plus de choses possible…

Le choix de la palette chromatique était-elle facile ?

JM : La mise en couleurs dépend de la narration et va faire passer des ambiances différentes. Pour parfaire les atmosphères, je collectionne les photographies d’ambiances. Elles peuvent représenter l’intérieur d’une pièce, une montagne, un décor urbain, etc… En fonction des scènes, j’y puisse des idées pour les couleurs. Je travaille à l’aquarelle…

Fabien Nury, vous avez co-écrit avec Xavier Dorison l’adaptation cinématographique des « Brigades du Tigre ». Qu’avez-vous appris lors de cette expérience ?

FN : Le professionnalisme. La contrainte est très forte dans le cinéma, et il faut en permanence être capable de justifier ses idées de manière précise et concise. Le scénariste est en quelque sorte responsable d’un investissement de quinze millions d’euros. Différents intervenants (producteurs, réalisateurs, etc) vont donc vous questionner. Par rapport au cinéma, dans la bande dessinée, les scénaristes bénéficient d’une très grande liberté.
Le cinéma demande une réécriture constante. Parfois trop ! Grâce à cela, j’ai appris à analyser mon travail pour le rendre meilleur. Et puis, je fais également beaucoup de co-écriture en bande dessinée[[avec Xavier Dorison, sur West). Cela me permet de justifier mes idées et d’écouter celles des autres.

Jack Manini, vous êtes également le scénariste de la « Loi du Kanoun ». Quel plaisir éprouvez-vous à écrire pour d’autres…

JM : Ce sont deux casquettes différentes et les univers entre les différents récits sont séparés ! Mes envies divergent en tant que dessinateur ou scénariste. Je n’aurais pas pris de plaisir, par exemple, à dessiner La Loi du Kanoun. Alors que j’ai eu un plaisir fou à l’écrire. En fait, j’ai besoin d’illustrer des histoires mélangeant les scènes d’action et d’ambiance. En tant que scénariste, je recherche surtout à approfondir les choses. Je n’ai aucune envie de dessiner les histoires que j’invente. J’ai besoin d’être confronté à quelqu’un d’autre !

Quels sont vos projets ?

JM : Je signerai le scénario de Hollywood pour Marc Malès aux éditions Glénat. Le premier cycle comptera cinq tomes. Nous raconterons le début de l’industrie cinématographique, avec la fondation des premiers studios. L’un des personnages centraux de Hollywood sera Thomas Edison, qui était une vraie figure particulière. À côté de lui, le méchant de Necromancy, Gordon Devries, fait figure de gentil ! Thomas Edison est l’homme qui a soi-disant inventé l’ampoule électrique, le phonographe, et le cinéma aux USA…
Michel Chevereau (La Loi du Kanoun) et moi-même allons poursuivre notre collaboration. Catacombe commencera dans les années ’40 pour se terminer en 1968…

FN : Je signerai bientôt un diptyque horrible et drôle avec Thierry Robin qui s’intitulera La Mort de Staline. Ce récit paraîtra aux éditions Dargaud. Je viens également de conclure le scénario pour un XIII Mystery axé sur Steve Rowland. Nous recherchons un dessinateur. Je vais également signer une histoire chez 12Bis qui se déroulera dans les années ’20.

Jack Manini & Fabien Nury
(c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

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Illustration - Extraits de Necromancy T1 (c) Manini, Nury & Dargaud
Photos (c) Nicolas Anspach

[1Lire notre interview de Rossi à ce sujet.

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