Fabien Toulmé : "Il est complexe de s’approprier le récit de quelqu’un d’autre sans pour autant trop s’en éloigner"

28 juin 2019 0 commentaire
  • Dans le cadre du Lyon BD Festival 2019, nous avons rencontré Fabien Toulmé, dont le dernier album, le deuxième volume de l'Odyssée d'Hakim, vient tout juste de sortir, pour revenir avec lui sur son œuvre déjà très diversifiée.

Votre premier album relevait de l’autobiographie, le deuxième de la fiction et le troisième de la bande dessinée du réel : vous sentez-vous aussi à l’aise dans ces trois genres ?

Chaque genre présente ses difficultés. Celle de l’autobiographie, c’est de doser dans sa propre vie ce qui peut ou non intéresser le public, ce qui est pertinent par rapport à l’histoire qu’on veut raconter. Pour la fiction, face à une telle liberté, il faut choisir quel chemin prendre pour faire vivre ses personnages, c’est à la fois une difficulté (car on a une multitude d’options) mais également quelque chose de très agréable car on est dans de la création pure. Le témoignage est simple car il est facile de suivre une voie déjà tracée, mais il est complexe de s’approprier le récit de quelqu’un d’autre sans pour autant trop s’en éloigner.

J’ai bien aimé les trois registres, même si, à priori, je ne pense pas revenir sur l’autobiographie, qui, dans le cas de mon premier album, s’expliquait uniquement par la volonté de raconter un moment très particulier de ma vie à savoir l’arrivée de mon enfant avec handicap.

Fabien Toulmé : "Il est complexe de s'approprier le récit de quelqu'un d'autre sans pour autant trop s'en éloigner"
Ce n’est pas toi que j’attendais

Jusqu’à maintenant, vous avez été globalement un auteur complet, gérant l’ensemble de l’album : est-ce que cela va évoluer ?

Je n’ai pas fait les couleurs des Deux vies de Baudouin (elles ont été réalisées par Valérie Sierro), parce que je voulais des couleurs "conventionnelles" un peu texturées : je voulais que toutes les couleurs de l’Afrique soient représentées, et je n’avais pas le temps ni les compétences de le faire de manière aussi poussée.

Je me suis en revanche chargé de celles de L’Odyssée d’Hakim, parce que j’ai fait le choix d’aplats assez simples. J’ai commencé à faire un projet comme scénariste seul, dont la prépublication dans Fluide Glacial a débuté avec le dessinateur CalouCalou. Ça s’appelle Cher dictateur, c’est une fiction racontant la chute d’un dictateur dans un pays fictif, et qui est emmené en exil à Paris par son assistant qui lui cache la réalité de sa destitution et lui fait croire qu’il y passe des vacances.

En revanche, sauf scénario coup de cœur, je pense que j’aurai beaucoup de mal à dessiner un texte écrit par un autre, parce que ce qui m’intéresse le plus c’est l’écriture de l’histoire, d’autant que le dessin est long, et une usure s’installe plus vite. Mais actuellement, je suis surtout sur le tome 3 de l’Odyssée d’Hakim qui sortira en mars ou avril 2020.

Dans l’Odyssée d’Hakim, pourquoi avoir fait le choix d’un témoignage unique, d’une part, et de vous mettre en scène en train d’interroger le témoin ?

Ce choix n’est pas conscient au départ, mais, avec du recul, l’idée était de montrer concrètement les mécanismes qui amènent quelqu’un à quitter son pays, à partir d’un cas individuel et réel, ce qui me semble beaucoup plus fort que de passer par le biais d’une fiction, par exemple, car ça accentue le pacte qu’on met dans l’histoire. Pour Ce n’est pas toi que j’attendais, j’avais au départ prévu de mettre des noms fictifs, avant, au final, de mettre les vrais noms de ma famille, pour dire à mon lecteur : « C’est bien nous, voilà comment ça se passe concrètement. »

Portrait de Fabien Toulmé. Photographie : T. Martine

Quand on part de faits réels et qu’on les transforme, il y a toujours un moment où le lecteur va douter de tel ou tel évènement. Ici, pour cette crise syrienne, l’idée était de montrer que cela était arrivé pour de vrai. De même, je me suis en mis en scène pour accentuer l’idée que ces gens sont proches de nous, qu’on peut discuter avec eux, qu’ils ont des choses à nous dire. Cela m’a permis aussi de mettre des anecdotes du réel, sur la vie d’Hakim aujourd’hui en France, sur son quotidien, comme lorsqu’il ne comprend pas ce qu’est l’assurance responsabilité-civile, ce qui est aussi une part de son odyssée.

Comment arriver à représenter le Moyen-Orient ? Y a-t-il un important effort de documentation ?

D’une façon générale, il faut arriver à capter des caractères urbanistiques, un peu comme la caricature d’un visage, à partir des principaux éléments que l’on accentue et qui permet donc qu’on reconnaisse telle ville. En Syrie, les climatisations aux façades, les paraboles, certaines formes particulières sont assez aisément reconnaissables. J’avais en plus voyagé en Syrie, Jordanie et Liban en 2002, donc j’avais des éléments en tête. Pour le reste, je ne suis pas allé en Macédoine, mais on trouve aisément en ligne des éléments de représentation urbanistique. Et puis mon dessin va vers la simplification, seule l’ambiance m’importe, pas tellement la disposition des fenêtres ou des rues.

L’Odyssée d’Hakim

Comment avez-vous rencontré Hakim ?

J’ai commencé par appeler différents centres d’accueil, mais les gens ne voulaient pas transmettre de contacts, et c’est par l’intermédiaire d’une amie journaliste, qui avait eu accès à son dossier de demande d’asile et qui me l’a fourni, que je l’ai rencontré. Elle lui a expliqué le projet, puis nous avons commencé directement.

L’Odyssée d’Hakim

À quel point vous autorisez-vous des libertés par rapport au récit de Hakim ?

Ce n’est pas mon histoire, je dois donc au maximum coller à ce qu’il me raconte. Il me donne un squelette d’histoire et moi je vais rajouter un peu de chair, le rendre plus vivant en mettant en scène les informations qu’il m’indique. Il ne lit pas le français, donc il n’a pas relu, mais il a regardé certains de mes dessins, sur lesquels il a fait quelques remarques d’ailleurs, d’ordre souvent esthétique : « - Telle robe de ma femme était en fait plutôt comme ceci... ». Ses commentaires étaient amusés, mais il m’a entièrement laissé libre de faire ce que je voulais.

Après de nombreux entretiens, j’ai fait une grosse partie du scénario avant de commencer à dessiner. J’ai rapidement compris qu’il me faudrait trois tomes, articulés de telle façon. J’avais besoin de savoir où j’allais en termes de pagination avant d’attaquer le dessin de manière cadrée.

(par Tristan MARTINE)

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