"Face au mur" : prison et cavale d’un ennemi public

14 avril 2020 0
  • Pour beaucoup de confinés, cette période s'apparente à une forme d'emprisonnement. Ce qui nous fait penser au diptyque racontant la vie et le véritable emprisonnement d'un braqueur français. A la clé : aventure, sensations fortes et... évasion !
"Face au mur" : prison et cavale d'un ennemi public
Laurent Astier
Photo : Charles-Louis Detournay.

Ce sont quelques mots glanés lors de témoignages lus ici ou là ou à la TV qui nous ont rappelé notre précédente rencontre avec Laurent Astier, scénariste, dessinateur et coloriste d’un incontournable western qui paraît actuellement chez Rue de Sèvres : La Venin. En évoquantt avec lui la construction de son personnage principal, (une femme, ce qui assez rare dans le genre western dans la bande dessinée), nous étions aussi revenus sur le travail étonnant qu’il avait réalisé avec Jean-Claude Pautot, quelque deux cents cinquante planches inspirées de la vie du braqueur multirécidiviste.

"J’ai rencontré Jean-Claude Pautot en janvier 2012, expliquait Laurent Astier. Je venais animer un atelier bande dessinée à la centrale de Saint-Maur, une des trois prisons de haute-sécurité françaises, située tout près de chez moi. [...] Sur les neuf inscrits, Jean-Claude était le seul présent. Le surveillant a fermé la porte derrière nous et nous avons passé quatre heures ensemble à discuter dans la minuscule salle de peinture. Le projet de Face au mur est né ce jour-là."

La séquence d’introduction de "Face au mur" T. 1

De cette matière brute, Laurent Astier a scénarisé et dessiné la vie de Pépé, un jeune Parisien versant dans la déliquescence dès son plus jeune âge, et qui entre à la Légion étrangère à seize ans après avoir braqué son premier convoyeur. Par la suite, Jean-Claude Pautot raconte sa vie dans le grand banditisme, ses braquages et leurs indissociables conséquences : 25 piges de cabane, 15 de cavale.

Jean-Claude Pautot
Photo : Casterman

"J’avais raconté à Laurent pas mal de scènes liées à ma propre vie, rajoutait Pautot, D’autres vues et entendues, histoire qu’il ait de la matière pour notre histoire. Je souviens surtout de la scène en Corse. [...] Lorsque j’ai vu sa planche d’essai qui racontait cela, j’ai été époustouflé par la justesse de ce qu’il montrait. Alors qu’il n’avait rien vu de tout cela, tout était exactement à sa place. La maison, les paysages, l’ambiance. Tout était là. C’est comme s’il était venu fouiller dans ma tête..."

À la qualité de la représentation graphique et à la mise en page efficace des planches, s’ajoute le vrai talent de conteur de Laurent Astier. Cette narration encore brute dans Cellule Poison (Dargaud), une histoire déjà associée au grand banditisme, qui s’enrichit d’une collaboration avec Fabien Nury et Xavier Dorison, deux des meilleurs scénaristes de notre époque, dans Comment faire fortune en juin 1940 (Casterman) ainsi que L’Affaire de l’affaire avec Robert Denis (Dargaud), un joli parcours qui lui a fait gagner en maturité.

Face au mur T. 1 : le personnage principal n’est pas un enfant de chœur !

Astier aime mélanger les époques (un procédé qu’il conserve dans La Venin), afin de maintenir l’attention des lecteurs malgré cette pagination dense. Même si on finit par ne plus toujours savoir à quel moment le personnage est en prison ou en cavale (un choix peut-être volontaire de la part de l’auteur ?), le récit est haletant de bout en bout, car le lecteur est curieux de connaître les circonstances qui ont forgé cette personnalité hors du commun, puis quels sont les dérapages qui l’ont ramené à chaque fois en prison, alors qu’il semblait enfin goûter au bonheur.

Comme il l’explique en fin de volume, Astier s’est réellement impliqué dans la restitution précise des faits, s’appuyant sur les PV de la police, les rendus de jugements, et sur d’autresles éléments du dossier pour bien comprendre la logique des cavales, des poursuites, des fusillades et des arrestations. Des armes utilisées aux scènes carcérales, rien n’est invention. Des éléments de vérité qui nous font prendre conscience que notre "chez-soi", aussi petit soit-il, ne peut être comparé à l’expérience de l’enfermement dans une prison. Ces pages sont traitées dans des séquences monochromatiques où l’auteur parvient à souligner des éléments cruciaux, gagnant en lisibilité en dépit d’un récit très dense.

Face au mur T1 : la Corse

De l’évocation à la glorification

Enfin, ce qui place Face au mur sans doute au-dessus des autres récits de ce type, c’est la capacité d’Astier à éviter le piège de l’apologie du crime et de l’argent facile. Une pente glissante qui nous avait justement dérangé à la lecture de Forban de François Troukens & Alain Bardet, l’autobiographie d’un autre braqueur multirécidiviste lui aussi longtemps en cavale qu’en prison, parue en 2018 au Lombard. Dans cet album, en dépit des remords exprimés en fin d’album par Troukens , l’ex-ennemi public numéro 1 belge devenu scénariste et présentateur de TV, semble éprouver un plaisir indécent à se rappeler ses années passées à se la couler douce, grâce à l’argent de ses crimes.

Face au mur T. 2 (planche 1)
Un exemple du talent de Laurent Astier qui parvient à nous faire passer tout le ressenti du personnage. : au défi et la révolte de la case 1 succède l’appréhension. Au travers du regard du personnage, en une seule planche, on perçoit la source de son angoisse : de simples vêtements.

Une considération en revanche bien prise en compte par Pautot, mais surtout par Astier et son exemplaire prise de recul. Par exemple, lorsque l’auteur décide de sucrer carrément un chapitre, ainsi qu’il l’explique dans la conclusion du second tome : "Je me retrouvais à montrer ce qui, dans la criminalité et le grand banditisme, fait rêver les jeunes en rupture, et le grand public au cinéma : le plein soleil, les belles villas, les grosses voitures, les pépées en maillot de bain au bord d’une piscine... J’allais me retrouver à faire du "Scarface", à faire l’apologie du crime alors que ce n’est pas du tout le propos de ce projet. Jean-Claude et moi voulions justement déconstruire cette mythologie du crime, en montrer sa face crue, sa vérité."

Un parti pris que l’on ressent également très bien dans tout le second tome : plus psychologique, plus humain, aucunement dans l’excuse, mais bien dans le contexte. histoire d’évoquer avec un vrai recul, la face sombre de la cavale, la détresse des victimes et les moments où l’on se rend compte du mal fait autour de soi au nom d’une révolte finalement dérisoire.

Face au mur T2 : l’attrait de la violence

A lire ou à relire, Face au mur vous propose une authentique évasion, sans nul doute une réussite dans le domaine, qui vous éloignera pendant une journée de votre propre "prison".

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Face au mur, tomes 1 & 2, par Jean-Claude Pautot & Laurent Astier, Editions Casterman.

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Les citations sont extraites des présentations par les auteurs eux-mêmes, en fin du premier volume de Face au mur, Ed. Casterman.

Pour ceux qui voudraient comparer, acheter Forban de François Troukens & Alain Bardet (Le Lombard) sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Laurent Astier sur ActuaBD, c’est aussi :
- "La Venin" : un Western au féminin

- Comment faire fortune en juin 1940

- L’Affaire des Affaires avec :

- Cellule Poison, les chroniques des tomes 1, 2, 3 et 5

- Aven - T1 : Les Lois de l’Attraction - Par L & S Astier - Vents d’Ouest

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