Falloujah. Ma campagne perdue – Par Feurat Alani et Halim Mahmoudi - Les Escales/Steinkis

30 mars 2020 0 commentaire
  • Écrire pour témoigner. Se souvenir et combattre l’amnésie collective. Seul ou presque face à l’omerta internationale, le journaliste-reporter Feurat Alani à qui nous devons le protéiforme "Parfum d’Irak" (Éd. Nova/Arte éditions), récompensé du prix Albert-Londres du livre 2019, inaugure avec "Falloujah. Ma campagne perdue" la collection "Témoins du monde", co-éditée par les éditions Les Escales et Steinkis. Une enquête sur les conséquences de l’usage d’armes toxiques en Irak en 2004, mise en images par le talentueux Halim Mahmoudi ("Arabico", "Un Monde libre").

Cette nouvelle collection, initiée et dirigée par le journaliste et producteur Michel Welterlin, a pour ambition de "saisir la réalité présente ou passée" et d’ainsi permettre aux auteurs et dessinateurs de se poser en "témoin de leur temps et du monde". Trois autres titres sont déjà prévus, réunissant le trio Jean-François Corty, Jérémie Dres et Marie-Ange Rousseau et les duos Mylène SauloyClément Baloup et Jessica OubliéNicolas Gobbi.

Falloujah. Ma campagne perdue – Par Feurat Alani et Halim Mahmoudi - Les Escales/Steinkis
© Les Escales/Steinkis

Dans son album, Feurat Alani nous conte son Falloujah, dressant des liens intimes entre la ville de son enfance (fin des années 1980) et celle qu’il trouve à son retour au pays en 2004. La guerre, déclarée par les États-Unis d’Amérique de George W. Bush quelques mois plus tôt, a travesti ses repères urbains et défiguré toute une population.

L’auteur du Parfum d’Irak, adjoint ainsi à son enquête journalistique une part poignante d’intime, relatant des détails et sensations propres aux souvenirs d’enfance comme lorsqu’il évoque la fumée de cigarettes des tribunes du stade de foot, converti en cimetière quelques années plus tard. Un humanisme profond entraîne le lecteur au cœur de l’horreur.

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En parvenant à pénétrer clandestinement la ville interdite aux journalistes et contrôlée par les forces armées américaines au lendemain de l’opération Phantom Fury, Feurat Alani recueille les dires de civils et combattants irakiens, parmi lesquels ses propres oncles. Cette succession de témoignages personnels et récits de combats, entrecoupés de paysages urbains dévastés et de souvenirs, nous mène progressivement au sujet de fond de l’enquête : l’utilisation d’armes toxiques par l’armée américaine et leurs conséquences sur les populations civiles et militaires, irakiennes ET américaines.

Le journaliste poursuit son enquête aux États-Unis et met en perspective les faits de contamination des populations au phosphore blanc et à l’uranium appauvri. Si la responsabilité de l’état-major américain dans l’empoisonnement de populations civiles irakiennes ne fait aucun doute, le recueil de témoignages de vétérans américains ayant pris part à l’opération Phantom Fury permet une prise de conscience des effets dévastateurs des armes toxiques sur les soldats eux-mêmes. Parmi ces derniers, une partie milite activement pour une reconnaissance de l’implication du Pentagone dans l’espoir d’une prise en charge de leurs soins et traitements.

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Malheureusement, aux États-Unis comme en Irak, les instances gouvernementales jouent les sourdes-oreilles, laissant le temps faire son effet. La situation sanitaire à Falloujah, où l’on enregistre une augmentation dramatique des malformations congénitales et des cancers, est par ailleurs extrêmement inquiétante du fait du dénuement des services de santé locaux. L’auteur documente un sujet tabou de la société irakienne et rappelle ainsi à qui veut bien l’entendre qu’au cours d’un conflit armé, rares sont les partis engagés à sortir réellement vainqueur…

« Nous refusons l’amnésie ! » proclame Nadem, responsable de la communication de l’hôpital de Falloujah. Falloujah. Ma campagne perdue participe à cet effort de mémoire, de dénonciation et de reconnaissance, et ce, en dépit des manœuvres d’étouffement pratiquées par les états américain et irakien.

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« Raconter le monde tel qu’on le voit, avec ses sens, avec sa liberté de parole ». Tels sont les mots de Feurat Alani figurant sur le rabat de la couverture de l’album. Si nombreux sont les auteurs à avoir loué les vertus de la bande dessinée de reportage et de non-fiction pour son pouvoir de reconstitution, Alani adjoint à la réflexion formelle une démarche artistique sensible changeant la nature même du témoignage sans toutefois le dévaloriser. Une telle entreprise ne saurait être viable sans la justesse des portraits et des postures dessinés par Halim Mahmoudi.

Reste un témoignage d’une importance capitale, un travail d’investigation tant remarquable que nécessaire, ainsi qu’un coup de crayon précis et expressif. Un lancement de collection réussi pour Témoins du monde, Michel Welterlin et les éditions Les Escales et Steinkis !

(par Thomas FIGUERES)

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