"Fantasio se marie" : Benoît Feroumont s’explique.

27 juin 2016 0 commentaire
  • L'auteur du "Royaume" ainsi que du sulfureux et décapant "Gisèle et Béatrice" livre sa vision de Spirou, entourée de femmes, et livré au regard aussi admiratif que sarcastique de Seccotine. Un album qui dépoussière la série et qui contient quelques surprises !

Après vos précédents projets, Gisèle & Béatrice et votre vision de la télé-réalité, le lecteur sera surpris que vous donniez votre vision de Spirou. Comment a débuté ce projet ?

"Fantasio se marie" : Benoît Feroumont s'explique.Il s’agissait d’une proposition de Sergio Honorez et Benoît Fripiat, respectivement directeur éditorial et éditeur chez Dupuis. Pas une réelle demande, et surtout pas une commande, mais ils m’invitaient à réfléchir sur ce que je pouvais réaliser autour du personnage de Spirou : une petite graine dans ma cerveau.

Quelle fut votre première réaction à cette proposition assez inattendue ?

Je m’autorisais pas vraiment à l’envisager. Je me disais : « Une Aventure de Spirou et Fantasio vue par… est un travail pour les grands auteurs. » Mais cette idée a finalement fait son chemin : Spirou est un héros que j’apprécie, et que j’ai beaucoup lu étant enfant, surtout ceux de Franquin.

Spirou dans une course-poursuite au coeur de Bruxelles, un cadre incontournable pour Benoît Feroumont.

Savez-vous pourquoi les éditeurs de Dupuis vous ont suggéré cette aventure ? Une volonté de rajeunir l’image de Spirou ?

Ils avaient surtout apprécié mon travail sur Le Royaume, et désiraient me faire connaître à un plus large public. Je pense qu’ils voulaient apporter une touche plus particulière à Spirou, sans pour autant dynamiter le cadre général. Juste se rendre compte de ce que je pouvais en faire.

Dupuis désirait donc souligner votre travail ! C’est assez élogieux, surtout avec un personnage aussi illustre. N’avez-vous pas ressenti une quelconque appréhension ?

Non, car je suis de nature optimiste, voire naïve, surtout à propos de mon travail. Au moment même, je n’ai fonctionné que sur base d’envies. C’est maintenant à postériori que je ressens plus l’importance du personnage et de la mission que j’ai acceptée.

Quel était donc votre vision du personnage ? Vos précédents albums parlent beaucoup de la condition féminine, vouliez-vous traiter cette thématique au travers d’un personnage aussi emblématique ?

J’avais envie d’un Spirou moderne, qui réagit face à des femmes. Je voulais maintenir l’image du Spirou héros, en particulier au travers de deux de mes aventures préférées que Le Prisonnier du Bouddha et Les Voleurs du Marsupilami. Or ce sont des aventures où on ne retrouve que très peu de femmes, alors mes personnages centraux sont plus souvent féminins comme vous l’avez précisé. Je ne suis pas féministe, mais plutôt égalitariste, et je traite donc souvent de la condition féminine. Je me suis d’ailleurs rappelé l’accroche de la série Mad Men qui présente des hommes des Sixties qui s’adressaient aux femmes d’une manière scandaleuse. Et un des éléments qui caractérise la modernité de notre époque, c’est juste la place de la femme : leur place, leur indépendance, le fait qu’elle travaille, bref tout ce qui a évolué depuis les années soixante. Je me suis parti de cette idée assez simple de mettre notre héros, Spirou, uniquement face à des femmes.

Il fallait alors casser le duo Spirou & Fantasio : D’où l’idée de marier Fantasio ?

Exactement : Fantasio est fiancée, un cap, ce que Spirou ne franchira sans doute jamais. Fantasio a donc quitté leur garçonnière de Waterloo, et la nouvelle partenaire incontournable de Spirou ne peut être que Seccotine. À partir de là, l’ensemble du projet s’est inscrit dans un double axe dramatique : les étapes de l’équipe de voleuses (cela aurait pu être des voleurs, mais j’en ai fait des voleuses), puis l’évolution du regard de Spirou vis-à-vis des femmes.

Seccotine traduit d’ailleurs les pensées du lecteur, lorsqu’elle explique à Spirou qu’il est démodé, surtout en critiquant le mobilier dessiné par Franquin, qui était très moderne à son époque !

Seccotine trouve Spirou (et son mobilier) très charmant, mais désuet. Et j’ai construit l’histoire pour que Seccotine en soit le moteur. Sachant cela, c’est d’ailleurs assez drôle de relire l’histoire avec ce prisme. Spirou lui reconnaît d’ailleurs sa place de partenaire, d’égal à égal. Il a envie de continuer à travailler avec elle !

Si vous jetez Spirou au milieu de toutes ces femmes, vous provoquez un petit séisme en présentant la mère de Spirou. N’avez-vous pas craint d’aller un cran trop loin avec le cadre du personnage ?

L’image maternelle était un passage obligé si l’on suit la thématique initiale. J’en ai donc logiquement discuté avec l’éditeur et il m’a donné son aval sur l’image que je m’en faisais. J’avais d’ailleurs écrit un très long dialogue, une dispute entre Spirou et sa maman. Je l’ai en partie coupé, mais j’en ai gardé l’idée principale : une profession de foi de Spirou, qui revendique ses choix face à sa mère. À mes yeux, il manquait de réelles raisons à porter ce costume de groom et à passer son temps à aider les autres.

Spirou... et sa mère !

Vous présentez donc une rédemption de Spirou face à un passé familial peu reluisant…

Une rédemption, et surtout les raisons de ses motivations qui le mettent en valeur ! C’est un vrai chic type qui essaie de rattraper les erreurs du passé de sa famille. Et dans l’album, je joue avec cet aspect d’héros de l’âge d’or, car il saute dans l’aventure sans savoir pourquoi : c’est sa nature. Et cette explication permet de relire tous les albums précédents avec un aspect complémentaire ! Bien entendu, certains puristes pourraient s’en offusquer, mais pour moi, cette révélation lui donne de l’épaisseur. Puis, je voulais construire une réelle émotion finale à la fin de l’album, tout en restant respectueux du personnage.

L’autre image de la condition féminine au sein de votre album est représenté par le cadre étroit véhiculé par la presse et la mode, que vous n’épargnez pas !

Il me fallait un cadre féminin, y compris dans les métiers. Le sujet de la mode, de la presse féminine et de leurs injonctions paraissait incontournable. Pour des raisons marketing, nous devons supporter ces messages répétés à tour de bras. Or l’image de la femme est ailleurs ! Seccotine trouve d’ailleurs que les mannequins ne sont que des cintres. À la différence, Fantasio tombe amoureux d’une jeune femme aux antipodes des mensurations de mannequins. Il me paraît essentiel qu’on arrête d’admirer ces femmes. Et j’ai voulu plonger Spirou au milieu de toutes ces femmes, afin de montrer comme il pouvait être mal à l’aise dans un milieu qui n’est pas le sien.

Un autre élément essentiel de votre album réside dans l’aspect des coulisses, tel que ce repas d’amis pris dans l’appartement de Fantasio et sa fiancée. Vouliez-vous sortir du carcan de l’Aventure ?

Le plus normalement du monde, on invite des amis à manger à la maison, et à cause du stress, on se dispute juste avant que les invités ne sonnent. Ce sont des situations de couples assez traditionnelles, tout en présentant le nouveau duo formé par Seccotine et Spirou.

De manière plus générale, au travers du Royaume, de Gisèle et Béatrice et de ce Fantasio se marie, est-ce que vous vous faites le vecteur du regard des femmes sur l’empreinte macho qui caractérise encore notre société ?

Je préfère imaginer que je traite des relations entre les hommes et les femmes, au travers des regards des femmes : comment elles sont considérées, ou plongées dans des situations dans lesquelles elles peuvent prouver aux hommes qu’elles sont également légitimes.

Cela va-t-il se ressentir dans vos futurs projets ?

Ce sera justement l’inverse dans le court-métrage que je réalise actuellement : il s’agit volontairement d’une histoire d’amitié entre deux hommes afin de travailler un autre sujet. Mais mon prochain album reviendra sur cette thématique, en reprenant les héroïnes de Gisèle et Béatrice !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

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