"Fante Bukowski. L’Échec était parfait" (L’employé du Moi) : Noah Van Sciver dessine l’antihéros par excellence

20 mai 2019 0 commentaire
  • Fante Bukowski, aspirant écrivain persuadé d'être doté d'un génie universel, traîne ses guêtres entre sa machine à écrire et les comptoirs des bars. La rudesse de la vie et l'ombre de son père ne risquent-elles pas de l'empêcher de faire valoir son talent ? Début de réponse dans cet ultime opus dessiné par Noah Van Sciver, au ton plus grave mais toujours aussi drôle que les précédents.
"Fante Bukowski. L'Échec était parfait" (L'employé du Moi) : Noah Van Sciver dessine l'antihéros par excellence
Fante Bukowski © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2015

Fante Bukowksi, nom d’écrivain de Kelly Perkins, est installé à Colombus, Ohio. Il a fui Denver, Colorado, dans l’espoir de trouver un terrain favorable à l’éclosion de son talent littéraire et à sa reconnaissance publique. Il espère aussi échapper à l’emprise de son père, riche et sévère directeur d’un cabinet d’avocats. Mais rien n’est facile, et sa vie oscille immuablement entre précarité et faux-semblants.

Fante Bukowski. L’Échec était parfait est le troisième et peut-être dernier volume racontant les déboires de l’écrivain maudit - ou du moins qui se veut comme tel - inventé par le prolifique dessinateur nord-américain Noah Van Sciver. Édité depuis 2015 par Fantagraphics Books aux États-Unis et par L’employé du Moi en Europe, la série Fante Bukowski est un joyau d’humour, d’ironie et d’autodérision. Mais elle témoigne également du regard à la fois lucide et humaniste de son auteur sur le monde qui l’entoure.

Fante Bukowski. Un poète américain © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2017

Fante Bukowski, dont le pseudonyme dit toute l’ambition, est lâche et velléitaire, prétentieux et agaçant. Mais il est également fidèle en amitié, a l’âme cabossée et se révèle très attachant. S’il frise la caricature de l’écrivain frustré, il peut aussi susciter l’admiration pour son opiniâtreté. Il est donc un personnage complexe, que nous découvrons au fur et à mesure des trois tomes : son histoire, sa psychologie et ses envies sont beaucoup moins binaires qu’il ne le laisse paraître au départ.

« Il faut souligner l’étonnant plaisir que nous pouvons ressentir en suivant les faits et gestes de ce poète hirsute et mal embouché. De prime abord antipathique, Fante emporte finalement le lecteur avec lui. » écrivions-nous à l’occasion de la parution du deuxième tome. Ces termes restent valables pour Fante Bukowski. L’Échec était parfait. L’écrivain devient même encore plus sympathique grâce aux retours sur son passé habilement placés au fil du récit.

Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019
Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019
Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019
Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019

Nous ajoutions par ailleurs que « Fante Bukowski agit aussi comme un révélateur des mascarades et hypocrisies plus ou moins latentes dans les milieux artistiques et littéraires ». C’est encore vrai dans ce troisième volume. Nous découvrons par exemple comment doit travailler un « écrivain fantôme », rôle endossé contre bonne fortune par Fante Bukowski. Nous avons aussi, grâce à son amie Norma Lee, un regard critique sur l’art contemporain à travers des épisodes burlesques à propos de performances.

Noah Van Sciver reprend donc, sans provoquer de lassitude, les ingrédients qui ont fait l’originalité des deux premiers tomes de Fante Bukowski. Cela lui vaut une sélection aux Eisner Awards de cette année dans la catégorie « Meilleure série humoristique ». Il a d’ailleurs bien conscience d’appartenir au petit monde qu’il décrit, puisqu’il s’y représente, ainsi que le dessinateur John Porcellino, autre éminent représentant de la bande dessinée alternative américaine contemporaine. C’est sans doute pour cela qu’il parvient à dessiner un récit grinçant en apparence, et pourtant tendre dans le fond. Il sait la difficulté qu’il y a à concilier la passion et la réalité économique, comme la contradiction qu’il y a, à vouloir être lu tout en étant plus timide que nous pourrions le croire.

Si l’humour domine dans Fante Bukowski. L’Échec était parfait comme dans le reste de la série, cet ultime volet - mais le sera-t-il définitivement ? - gagne en profondeur et en gravité. Les révélations sur le passé de Fante Bukowski, son évolution psychologique et ses choix lui donnent une densité qu’il n’avait pas auparavant. Il devient un antihéros à part entière, singulier mais ancré dans son époque, intéressant sans être un modèle. Un personnage irrémédiablement humain.

Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019
Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019
Fante Bukowski. L’Échec était parfait © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2019

(par Frédéric HOJLO)

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- Fante Bukowski vol. 1 - par Noah Van Sciver - L’employé du moi - traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Degrez & Philippe Venderheyden - édition originale : Fante Bukowski, Fantagraphics Books, 2015 - 96 pages couleurs - 12,5 x 19 cm - parution en septembre 2015 (nouvelle édition en janvier 2019).

- Fante Bukowski vol. 2, Un Poète américain - par Noah Van Sciver - L’employé du moi - traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Degrez - édition originale : Fante Bukowski Two, Fantagraphics Book, 2016 - 176 pages couleurs - 19 x 12,5 cm - parution en octobre 2017.

- Fante Bukowski vol. 3, L’Échec était parfait - par Noah Van Sciver - L’employé du moi - traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Degrez - édition originale : Fante Bukowski Three : A Perfect Failure, Fantagraphics Books, 2018 - 176 pages couleurs - 19 x 12,5 cm - parution en février 2019.

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