Farid Boudjellal : « Dieu merci, mon album n’a pas fait de morts ! »

31 mars 2006 0 commentaire
  • {JuifsArabes} est la republication, augmentée et modifiée par l'auteur, de planches de BD parues chez Soleil. Elles trouvent une nouvelle destination ici, sous un label qui avait connu les débuts du dessinateur Farid Boudjellal : Futuropolis. Ironie du destin, Farid Boudjellal se retrouve ainsi, à double titre, en famille.

Croyez-vous que ce soit opportun de publier « JuifsArabes » en pleine affaire des caricatures de Mahomet ?

Farid Boudjellal : « Dieu merci, mon album n'a pas fait de morts ! »
JuifsArabes
chez futuropolis.

Quand cette affaire a éclaté en France, l’album était déjà bouclé. Le contexte pour ce type d’album est rarement opportun. Le premier tome de la première édition était paru au moment de l’affaire du cimetière de Carpentras. Imprimé en Espagne, il avait été retenu à la douane française. Il a fallu que Mourad fasse des pieds et des mains pour le faire libérer. Le second tome, « Intégristes », est paru dans le contexte de la première guerre du Golfe. Je me souviens qu’au festival d’Angoulême, de nombreuses personnes montraient le stand « Soleil » du doigt sans oser approcher. Le quatrième, « Conférence internationale » est paru trois mois avant la conférence de Madrid et a reçu de nombreux prix. Je ne vois pas de rapport entre mon album et les caricatures du prophète. Dieu merci, mon album n’a pas fait de morts.

Vous avez un point de vue relativement laïc, vous mettez toutes les religions dos à dos...

Je dirai plutôt nez à nez. Mes personnages sont des radicaux. S’ils étaient tolérants et pacifiques, ils seraient moins drôles. J’ai introduit également un curé intégriste pour souligner que personne n’était épargné par les extrêmes. L’humour se nourrit d’outrances et de tragédies. Ne pensez-vous pas qu’en réalité, les fanatiques sont tragiquement plus caricaturaux encore que mes personnages. Pour ma documentation, c’est souvent les essais les plus violents, les plus retranchés dans leurs positions, qui m’inspiraient les meilleurs gags.

Farid Boudjellal
Photo : Laurent Melikian

Dans JuifArabe, vous mettez face à face des catégories de gens relativement précises : le Juif est décrit avec les attributs d’un Juif religieux et le Musulman a les attributs traditionnels du "bled". Or, ce sont l’un et l’autre des Français peu représentatifs de leur communauté.

Vous trouvez ? Ce sont des « looks » qu’on peut voir encore assez fréquemment aujourd’hui, notamment du côté de Belleville à Paris, où je réside. Il est vrai que ceux qui arborent ce type de tenues ne sont pas forcément des activistes. Je le répète, JuifsArabes est une bande dessinée d’humour gros nez. Le choix de ces tenues est imposé par le style de cette série. Les personnages doivent être reconnaissables immédiatement.

Ce qui importe davantage, ce sont les idées véhiculées. Des idées de rencontre et de paix. La preuve, ils prennent leurs vacances ensemble et leurs enfants veulent se marier. Quand je mets le juif en scène, je suis juif, idem pour le musulman.

A partir de quand un dessin peut-il devenir raciste ou antisémite ?

Petit Polio 3 : Mémé d’Arménie
Ed. Futuropolis

Il l’est naturellement si son auteur est raciste ou antisémite.
Sans minimiser la violence de ces préjugés, il me semble dangereux de les voir partout. J’ai trop souffert des préjugés pour les prendre au sérieux. J’en ris volontiers, j’en plaisante avec mes amis de toutes origines. Il n’empêche que si j’entends dans la rue ou ailleurs une personne se faire insulter, mon estomac se noue. Comme paralysé, je suis dans l’impossibilité de réagir. Je redeviens l’enfant qui a subi. C’est terrible de tenir le rôle de la victime. Le racisme et l’antisémitisme sont polluants. C’est un sac de merde qui flotte au-dessus de nos têtes, nul n’est épargné. Si vous en avez humé le parfum enfant, le racisme et l’antisémitisme deviennent, ironie du sort, une culture et vous n’en sortez jamais vraiment.

Vous publiez chez Futuropolis une nouvelle édition de cet ouvrage paru précédemment chez Soleil. L’ironie est que vous avez faits vos débuts chez Futuropolis, aujourd’hui co-dirigé par votre frère Mourad Boudjellal, en association avec Gallimard.

La vie est vraiment imprévisible. J’avoue que je n’aurais jamais imaginé participer à la renaissance de « Futuropolis » avec des albums parus chez « Soleil ». Étienne Robial ne devait pas s’y attendre non plus. Je lui avais présenté Mourad qui lui avait proposé un album sur la guerre d’Algérie qu’il avait scénarisée (bien avant la création de « Soleil »). En le refusant, Robial ne se doutait pas que ce jeune homme aux origines douteuses, allait lui faire s’arracher les cheveux. J’adore ce métier. Mon rêve concernant « Futuro » ? Un 30X40 consacré à Blek le Roc. Après ça je pourrai mourir en paix.

Mourad et Farid Boudjellal
Complices. Photo : Laurent Melikian.

Soleil est assez durement critiqué par une certaine catégorie d’amateurs de bande dessinée. Ces procès d’intention faits à votre frère, cela vous blesse ?

Le grand polio s’en délecte. Je peux comprendre que tout le monde n’accroche pas à l’héroïc fantasy. Soleil s’est spécialisé dans ce genre. Et alors ? Il n’y a pas de genre limité, il n’y a que des auteurs limités. Il est loin d’être le seul éditeur à s’y intéresser. Parfois le débat me semble s’éloigner des divergences esthétiques et le nez me chatouille. Il me semble reconnaître une odeur familière. Comme si le sac de merde cité plus haut, était grand ouvert. J’ai 7 ans de plus que Mourad. Je peux vous assurer pour l’avoir pas mal fréquenté, qu’il n’est pas dans la bande dessinée par hasard. C’est un vrai passionné. Soleil s’est monté à une époque où personne n’aurait misé un kopeck dans le neuvième art. Il fait vivre aujourd’hui pas mal de monde (c’est à la fois un métier et un projet de vie). La bande dessinée lui doit énormément. J’en suis très fier. Notre nom au bas d’un contrat à côté de Gallimard, symbole culturel de la France, est l’acte le plus politique accompli par la bande dessinée depuis longtemps. Mourad n’a pas fini de faire jaser autour de lui. Je m’en réjouis.

« Le Petit Polio » qui sort presque en même temps est votre propre histoire...

Petit Polio
Ed. Futuropolis

Petit Polio est davantage un substitut narcissique. Pour moi, l’autobiographie ou le journal intimes sont des leurres, des effets de style. La seule réalité, c’est la page planche. Il me semble qu’exprimer son imaginaire, c’est livrer quelque chose de plus intime encore que raconter sa vie. En ce sens, j’admets bien volontiers que Petit Polio est ma propre histoire. Au moment de son élaboration, mes deux territoires, l’Algérie et Toulon étaient occupés par les extrémistes (GIA et Front national). Les racines du mal me semblaient se trouver dans la guerre d’Algérie et je me suis souvenu du petit Algérien handicapé que j’étais à l’époque. J’ai la chance que ma vie soit intimement liée à l’histoire. Pour un narrateur, c’est un formidable cadeau.

« Mémé d’Arménie » revient sur une partie de votre famille, chrétienne, originaire de ce pays. Va-t-il être republié aussi par Futuropolis ?

L’album sortira en septembre dans le cadre de l’année de l’Arménie qui débutera le même mois. L’album sera plus étoffé que la précédente édition.

Quels sont vos projets ?

Un Petit Polio : « le cousin harki » qui devrait paraître à la fin de l’année ou en début 2007. Il sera sensiblement différent des autres et se déroulera dans les années 70, dans une clinique consacrée aux maladies respiratoires.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 27 mars 2006.

JuifArabes de Farid Bousjellal
Proche-Orient : si proche...
Dessin de Farid bBoudjellal. Ed. Futuropolis.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Farid Boudjellal. Photo : Laurent Melikian.

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