Félix et Gastine : "C’est vraiment le plaisir de la grande aventure, rien d’autre".

9 avril 2009 0 commentaire
  • Avec {L'Héritage du Diable}, les éditions Bamboo signent un retour réussi vers la grande aventure. Rencontre avec les jeunes auteurs de cette nouvelle série.

Votre scénario repose sur l’énigme de Rennes-le-château, pouvez-vous nous dire ce qui vous a attiré dans cette histoire ?

Jérôme Félix : L’énigme de Rennes-le-Château ou comment en 1887, un brave curé de campagne se met soudainement à entreprendre d’immenses travaux coûteux et sans commune mesure avec ses revenus. La légende dit qu’il aurait trouvé un trésor, celui des Templiers, celui des Cathares ? D’autres chercheurs parlent de parchemins secrets et codés découverts pendant la restauration de son église. Les aurait-il monnayés ? Quoi qu’il en soit, l’abbé Saunière utilisera cet argent pour rénover son église de manière à y coder un message secret uniquement compréhensible par des initiés.
Ce mystère est une source d’inspiration fabuleuse pour un scénariste car il comporte tous les éléments fondateurs des récits de grande aventure (trésor, parchemin crypté, tableaux mystérieux, passage secret, décors grandioses, secte secrète…) et puis surtout et malgré les centaines d’ouvrages écrits sur le sujet, personne ne peut encore aujourd’hui affirmer ce qu’a réellement découvert l’abbé Saunière.
Dan Brown ne s’y est pas trompé puisque son Da Vinci Code »n’est autre qu’une relecture de l’une des théories concernant le mystère de Rennes-le-Château.

Pour ma part, je me suis fortement intéressé à Rennes-le-Château au moment ou j’envisageais l’adaptation BD d’une aventure d’Arsène Lupin. J’ai découvert (et notamment à travers l’ouvrage de PatricK Ferté « Arsène Lupin, supérieur inconnu ») que Maurice Leblanc, l’auteur de Lupin, avait été mis au courant du secret découvert par Saunière. Que ce secret soit vrai ou pas, Maurice Leblanc y a cru, lui. Résultat, il a passé sa vie à le coder à travers les aventures d’Arsène Lupin. L’idée qu’un écrivain puisse passer 30 ans de son existence à faire en sorte qu’un secret puisse être un jour redécouvert à travers ses écrits m’a passionné. J’ai donc décidé de préparer un récit sur cette idée. En fait, je cherche toujours un angle, un point de vue inédit quand je décide de m’attaquer à un sujet et je trouvais celui-ci suffisamment novateur pour écrire sur Rennes le château.

C’est ma rencontre avec Paul Gastine qui a fait ressurgir l’idée d’une BD liée au mystère de Rennes-le-Château. Paul voulait une BD ésotérique. Je lui ai donc parlé de l’abbé Saunière, ce qui l’a enchanté. Mais comme Paul était très jeune, je voulais avant tout qu’il puisse mettre en valeur son dessin. C’est pour cela que je lui ai demandé de me dire ce qu’il avait envie de dessiner. Paul voulait de l’aventure, de l’action, des femmes fatales et aventurières (le Zeppelin, c’est moi, je plaide coupable…)… Bref, tout le classique du récit d’aventure. Mais plutôt que de lui dire que tout cela faisait un peu poncif, j’ai décidé de jouer le jeu.

Félix et Gastine : "C'est vraiment le plaisir de la grande aventure, rien d'autre".

La BD d’ésotérisme battait alors son plein avec des albums remarquables d’érudition mais avec parfois assez peu d’aventure. Du coup, j’ai suivi Paul dans son envie d’évasion et d’aventure et plutôt que de chercher à contourner les poncifs du genre, j’ai décidé de les utiliser comme Hergé dans Tintin ou comme Lucas et Spielberg avec Indiana Jones. J’ai tout de suite compris que la réussite de l’album ne serait pas dans l’originalité du propos mais dans le rythme, dans la notion de voyage et d’évasion mais aussi dans la sympathie qu’engendreraient les personnages auprès des lecteurs. L’héritage du Diable , c’est vraiment le plaisir de la grande aventure, rien d’autre. Notre histoire n’a vraiment aucune prétention, elle ne révolutionne rien, ne vous rendra pas plus intelligent… On veut juste qu’à travers elle, le lecteur retrouve le même plaisir qu’il avait quand, plus jeune, il dévorait Tintin ou Indiana Jones !

Cette histoire semble marquer votre retour vers la grande aventure…

JF : Olivier Sulpice et Hervé Richez avaient repéré les albums que j’avais faits aux éditions Soleil. Ils m’ont fortement invités à rejoindre les éditions Bamboo, ce que j’ai fait mais quand je leur ai présenté « L’héritage du diable ». Ils ont été assez surpris car mes histoires précédentes les avaient habitués à des récits plus intimistes, moins « superproduction hollywoodienne ».

Pour en revenir à votre question, je crois que Bamboo a accepté de publier « L’héritage du Diable » tout d’abord à cause du magnifique dessin de Paul mais aussi pour m’aider à reprendre confiance en moi. Il faut dire qu’à l’époque, j’envisageais vraiment d’arrêter la BD. Pour eux, signer cet album me remettait le pied à l’étrier. Au final, c’est à dire trois ans après, je pense qu’ils sont vraiment contents de l’album. Hervé et Olivier le prennent pour ce qu’il est : un album bien fait pour passer un bon moment de détente.
Je vous avoue que je souffle un peu aujourd’hui. L’ouvrage est vraiment bien accueilli. Des libraires l’ont même mis en coup de cœur.

Dans ce premier tome, l’abbé Saunière, personnage à l’origine du renom de Rennes–le- Château, reste plutôt en retrait …

JF : L’héritage du diable n’est pas la vraie histoire de l’abbé Saunière mais une relecture ludique. Du coup, tuer l’abbé Saunière au début de l’histoire l’indique clairement au lecteur. En remettant les parchemins cryptés à notre héros, il transmet le flambeau.

De plus, pour moi, dans l’affaire de Rennes le château, l’abbé Saunière a été utilisé par un autre prêtre nommé Boudet. Ce deuxième curé, désireux de rester dans l’ombre a, à mon avis manipulé Saunière à son insu. Du coup, notre série va plus s’intéresser à ce deuxième prêtre qu’au premier !!!

De Nicolas Poussin à Rennes-le-château, de la Gestapo aux Templiers en passant par l’abbé Saunière ou Emma Calvé, vous brossez très large. Ne craignez-vous pas de perdre le lecteur en cours de route ?

JF : On pourrait dire la même chose du Trésor de Rackham le Rouge d’Hergé et pourtant quel magnifique début d’aventure. Le danger, dans notre album, était que le rythme très soutenu perde le lecteur. Espérons qu’on a bien fait notre travail.

J’ai particulièrement fait attention aux données ésotériques. Dans l’idée de se montrer érudit, on peut vouloir expliquer des notions passionnantes mais compliquées. Personnellement, j’ai essayé de les réduire à leur plus simple expression. Concernant le codage du tableau « Les bergers d’Arcadie » par exemple, il existe des dizaines de théories vraiment fabuleuses. J’ai volontairement utilisé la plus simple et la plus visuelle afin de ne pas ralentir le récit par trois pages de théorie. Notre choix assumé de partir dans la grande aventure nécessite de tel aménagement et tant pis pour notre égo et notre envie de paraître plus intelligent. Dans une série comme Le triangle secret, mille fois plus érudite que la nôtre, l’option aurait sûrement été différente. C’est aussi ce genre de choix qui donne son identité propre à chaque série.

Constant, votre héros a un côté Tintin. Pensez-vous poursuivre la série avec d’autres cycles ?

JF : Au contraire de Tintin et d’Indiana Jones, Constant, notre héros, n’est pas un aventurier, c’est même tout le contraire. Il s’agit d’un personnage lunaire, un peu déphasé et même parfois, osons le mot, un peu « con-con ». Personnellement, je raconte toujours mes histoires du point de vue d’un personnage simple, suffisamment décalé pour faire un peu tache dans le casting. Cela permet de mettre un peu de comédie dans l’album.

L’idée de poursuive la série est tentante mais comme mes histoires amènent souvent mes personnages à évoluer, à grandir, cela en devient difficile. C’est ce qui s’est passé dans la série « L’Arche » réalisé avec mon grand copain Vincent Mallié. Emilio, le héros avait tellement évolué que continuer ses aventures tout en gardant le ton de la série devenait impossible. Et pourtant, on a cherché parce qu’on l’aimait vraiment bien ce couillon !!!

De plus, je pense qu’à la fin de la série, Paul aura tellement muri dans ses envies graphiques, qu’il voudra partir dans d’autres directions, d’autres défis.

Vos liens avec Paul Gastine semblent très proches et très anciens, vous avez été son professeur, en quoi cela a-t-il influencé votre travail ?

JF : Il se trouve juste que j’ai animé un atelier de BD ou des ados venaient un peu dessiner et beaucoup se détendre. Paul s’y est inscrit et en six mois, il savait déjà tout ce que j’avais à lui apprendre. Que les choses soient claires : Paul ne me doit rien si ce n’est que je lui ai permis de rencontrer très jeune mes copains auteurs comme Joël Parnotte, Vincent Mallié, Marc Bourgne… Eux avaient le niveau pour pouvoir le guider. Si Paul est vraiment un dessinateur qui met son talent au service de l’histoire, c’est notamment grâce à toutes ces rencontres.

L’histoire est remplie de rebondissements, le rythme y est haletant et rapide… Ne risquez-vous pas d’être contraint à une certaine précipitation dans la publication de la suite ?

JF : Selon Hervé Richez, notre directeur de collection, la suite est encore plus pêchue ! Notre volonté est vraiment de tenir ce rythme soutenu tout au long de la série, ce qui n’est pas si facile techniquement parlant car nous n’avons pas le droit de nous attarder trop longtemps dans une scène au risque de casser le rythme de l’ensemble. C’est pourquoi l’écriture se fait vraiment dans l’esprit des serials d’aventures, sans prétention, mais avec sérieux. Pour ma part, je vous donne rendez-vous en novembre pour deux albums Mort et entêté et Hollywood Boulevard dont vous pouvez déjà voir des morceaux sur les blogs de Gunt et d’Ingrid Liman.

Paul Gastine, c’est votre premier album et vous semblez posséder déjà une grande maîtrise. D’où venez-vous ?

PG : Je n’avais jamais fait de bande dessinée avant L’Héritage du Diable, si ce n’est celles que je griffonnais en cours sur les marges de mes feuilles. C’était plutôt des strips d’humour dont mes profs étaient à la fois victimes et héros, mes camarades de classe étant mes scénaristes. J’ai suivi une filière littéraire avec option lourde Arts plastiques et, vers 16-17 ans, j’ai rencontré Jérôme à un atelier BD qu’il animait le vendredi soir. C’est là que j’ai été initié à la mise en scène, au story-board, bref au travail de narration. A mesure que je progressais, Jérôme montrait mes travaux à ses amis et collègues dessinateurs, Vincent Mallié et Joël Parnotte. Des pointures ! Je me suis nourri de leurs planches et de leurs conseils avisés. Au bout de quelques années, nous avons envisagé de présenter un dossier à des éditeurs, et ça a payé !

Quelles sont vos principales influences graphiques ?

PG : Ayant eu la chance de côtoyer de grands dessinateurs durant ma "formation" à "l’école Félix", leur travail a dû fortement déteindre sur le mien. J’ai adopté naturellement tel type d’encrage ou de mise en scène. J’ai finalement réussi à trouver un style qui me soit propre, mais mes influences graphiques sont nombreuses. Plutôt franco-belges, elles vont de Dodier, Rossi, Le Gall, Springer à Marini, sans oublier l’incontournable Berthet. La gestion des noirs de Mignola m’a aussi fortement marqué, ainsi que l’esthétique noir et blanc de Frank Miller. Ce qui ne fait pas franchement de moi un cas isolé, je pense...

Si l’on en croit la couverture éditoriale de la sortie de cet album, l’éditeur semble beaucoup miser sur cette série, ce n’est pas trop lourd à porter pour un jeune auteur ?

PG : C’est vrai que c’est assez impressionnant ! Ils ont vraiment mis le paquet, c’est très intimidant. On se retrouve partagé entre une grande fierté et la peur de décevoir. Mais très vite le boulot reprend le dessus, d’autant que Jérôme m’a lancé pas mal de défis graphiques sur le tome 2 !

La mise en couleurs de Scarlett Smulkowski valorise beaucoup votre travail. Comment s’est passée cette collaboration ?

PG : Je suis fan de son travail. Face à une pro pareille, nous nous sommes contentés de donner les indications de base : heure, atmosphère, ambiance générale, couleurs spécifiques liées au scénario. Je l’ai rencontrée chez elle pour lui donner des indications. Elle a été très accueillante, c’était pour moi un grand moment ! Elle s’est alors mise au travail. À chaque nouvelle page colorisée, j’étais comme un gamin ! Sa collaboration a été déterminante sur le résultat final.

Les décors sont foisonnants, les personnages multiples… Qu’est ce qui vous a posé le plus de problèmes ?

PG : Les personnages n’ont pas été très difficiles à trouver à l’exception du héros, Constant. Les personnages féminins m’étaient déjà familiers, comme la voleuse, par exemple. Je la dessinais déjà depuis longtemps, c’est donc tout naturellement qu’elle a trouvé sa place dans ce récit.

Emma Calvé, la femme fatale !

La cantatrice Emma Calvé, est très inspirée par les femmes fatales de films noirs des années 1940. Je me suis beaucoup inspiré de Lauren Bacall, avec le sex-appeal de Jessica Rabbit et le sadisme de Cruella. Constant a été un vrai casse-tête, car c’est un personnage qui devait être suffisamment neutre pour que le lecteur s’y identifie. Finalement je lui ai donné le visage d’une connaissance. La réponse était juste sous mon nez. En ce qui concerne les décors, les plus ardus à dessiner ont été sans conteste Paris et le Zeppelin. L’architecture haussmannienne commence à me sortir par les yeux, mais c’est indispensable afin de restituer au mieux l’ambiance du Paris d’autrefois. Le Zeppelin est tout en courbes, ce qui est le cauchemar du dessinateur. Un trait de travers et tout s’écroule, mais je suis assez satisfait du résultat final.

La série comprendra trois albums, où en êtes-vous pour l’instant ?

J’entame en ce moment même la page 16 du tome 2. Je suis bien parti à ce rythme pour le conclure dans l’année.

Après Rennes-le-château, qu’aimeriez-vous dessiner ?

PG : À vrai dire, je n’y ai pas encore réfléchi. Pour le moment, je me consacre exclusivement à l’aboutissement de la série. L’enthousiasme de dessiner, de construire cette histoire est là, page après page, et c’est tout ce que je demande !

(par Patrice Gentilhomme)

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