Feroumont bouscule le catalogue d’Aire Libre

4 septembre 2013 11 commentaires
  • Bouleversement chez Aire Libre qui publie un livre broché en petit format destiné à un public adulte. "Gisèle & Béatrice" n'est pas seulement un conte érotique plein d'humour : c'est aussi une satire sociale finement réalisée. Une publication qui "décoince" un catalogue longtemps dédié au "tout public".

« Dans un voyage en absurdie, que je fais lorsque je m’ennuie. J’ai imaginé sans complexe, qu’un matin je changeais de sexe. Que je vivais l’étrange drame : d’être une femme. »

Même si elle se prête merveilleusement au conte érotique qui défraie le catalogue des éditions Dupuis, ce sont pas ces paroles de cette chanson de Michel Sardou qui furent le déclic pour Benoît Feroumont, mais plutôt d’une sexologue canadienne, Jocelyne Robert, qu’il entendit à la radio en 2005 : "Elle dénonçait joyeusement la pornographie, explique Feroumont. Elle raconte ses consultations. Comment les adolescents et les adultes sont perturbés, incapables d’avoir une vie sexuelle sereine en regard de tous les exemples et représentations véhiculés par la pornographie qui imposent des modèles pénibles et des diktats castrateurs souvent impossibles à reproduire à la maison. Trop de performances ! Les acteurs pornos sont des sportifs à haut niveau. À la fin de ce long entretien, Jocelyne Robert lançe un vibrant appel aux artistes : « Ne laissez pas la sexualité aux pornographes, emparez-vous de l’érotisme et représentez-le ! » Cet appel m’a touché. Message bien reçu, Jocelyne !"

Un conte érotique mais également social

C’est donc le point de départ pour l’auteur de Wondertown et du Royaume, également animateur et réalisateur de courts-métrages d’animation, lauréat de nombreux prix. Avec cette vision artistique plurielle, il s’attaque au mythe de la femme-objet substituant, dans Gisèle & Béatrice, le point de vue masculin par celui de la femme.

Comme beaucoup de femmes, Béatrice est moins payée et moins considérée que ses collègues masculins. Lorsque son patron passe au harcèlement sexuel, elle décide de le prendre à son propre piège. Grâce à une plante magique ramenée d’Afrique, elle le transforme en femme ! Devenu "Gisèle", sans statut, sans papiers, sans passé, il n’a d’autre choix que de rester chez Béatrice, qui en fait son objet sexuel, et accessoirement aussi sa femme de ménage...

Débarrassée de son patron macho, Béatrice accède au poste qu’il occupait. Toute à sa revanche, elle jouit d’abord sans bornes de sa nouvelle position de pouvoir. Quant à Gisèle, elle découvre la vie quotidienne d’une femme soumise, qui vaque entre les tâches ménagères, les journées passées à la maison et les fantaisies sexuelles de Béatrice, devenue sa maîtresse dans tous les sens du terme. Sans cesse surveillée, enjointe de se soumettre à tous les désirs de Béatrice, Gisèle va pourtant réussir à compenser, peu à peu, le déséquilibre originel de leur relation.

Feroumont bouscule le catalogue d'Aire Libre

On l’aura compris, tout ce conte est placé sous le signe de l’humour. Pour autant, Feroumont épingle le problème des étrangers et les différences qui demeurent entre hommes et femmes dans notre société moderne. Mais Gisèle & Béatrice est également un récit sur l’amour : l’amour physique avec la recherche du plaisir de l’autre, mais également l’amour plus spirituel, dans la recherche de l’autre, et le plaisir d’être deux, pas seulement au lit.

Coup double pour Dupuis

Avec cet album, Sergio Honorez, directeur éditorial de Dupuis, dépoussière substantiellement l’image de Dupuis. Non seulement, on ose y aborder des thèmes sous la ceinture (même si le livre parle d’amour et de rapports homme-femme autres que sexuels), mais l’image même d’Aire Libre prend un coup de jeune 25 ans après sa création.

La dernière collection qui demeure intouchable depuis la récente tabula rasa du catalogue présentait encore un profil d’albums plutôt intello, avec un graphisme parfois austère. Bien entendu, tous les titres ne ressortaient pas systématiquement de cette catégorie, mais chaque nouvel OVNI (bienvenu) confirmait peu ou prou cette tendance. Le fait de présenter un format plus petit, dans un encartage dédié, avec un dessin plus abordable, donne donc un sérieux coup de jeune à cette collection devenue une institution, mais qui peinait parfois à se distinguer de ses concurrentes plus jeunes et souvent plus innovantes.

L’album dans son étui.

Par ailleurs, Dupuis montre ainsi qu’elle est attachée à fidéliser ses auteurs, même dans un genre qui pourrait ne pas coller à son image : "Dupuis ne pouvait pas manquer "Gisèle & Béatrice", explique Sergio Honorez. Tout d’abord par fidélité à un de ses auteurs justement des plus fidèles, aussi parce dans ce monde masculin de la bande dessinée, il n’est pas interdit d’apporter le parfum de la féminité, mais aussi parce que la manière dont Feroumont aborde l’érotisme montre des qualités qui, ô surprise, s’accordent avec celles dont raffolent les éditions Dupuis : un joli dessin, de l’humour et de l’impertinence. Nous ne pouvions passer à côté."

Au final, Aire Libre, Dupuis & Feroumont nous offrent un bon livre, plein de liberté ! Oh, pas de quoi coucher dehors... Mais au contraire, de quoi vous motiver à rester sous la couette.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Gisèle & Béatrice - Par Benoît Feroumont - Aire Libre (Dupuis), réservé à un public adulte.

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A propos de Benoît Feroumont, sur ActuaBD :

> Benoît Feroumont, un dessinateur animé

> "La couleur est la musique d’une bande dessinée" (Entretien en novembre 2009)

> Le Royaume T1, T2

 
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11 Messages :
  • Feroumont bouscule le catalogue d’Aire Libre
    4 septembre 2013 10:57, par Oncle Francois

    Vous avez raison, cet album sympathique dépoussière l’image du vénérable (de lapin !°) éditeur !! Cette histoire est finalement morale : la femme harcelée (qui en fait aimerait une promotion et une augmentation sans passer par la casserolle, alors que d’autres collègues peut-être moins agréables à regarder mais plus efficaces en seront peut-être écartées) parvient à dominer son coquin patron. Elle abuse un moment de la situation (les scènes chaudes de Feroumont le sont vraiment, même s’il garde son style humoristique !!), puisque l’ancien patron devient une femme de ménage moldave !!
    Je recommande cet album, qui me semble présenter des scènes lesbiennes réussies, à un public averti

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  • N’est-ce pas J.L. Bocquet, le patron d’Air Libre ? Désavoue-t-il ce livre au sein de sa collection pour qu’il laisse en parler un collègue éditeur à sa place ? Le livre a l’air sympa en tous cas.

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  • Une femme aux cheveux bleus embrassant une autre femme, ça ne vous fait pas penser au "Bleu est une couleur chaude" ?

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    • Répondu par Geraud le 4 septembre 2013 à  22:03 :

      Salut,

      Bilal n’avait-il pas déjà fait ce coup-là ?...

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      • Répondu le 5 septembre 2013 à  08:46 :

        Une femme aux cheveux bleus, oui. Pour le reste, je ne sais plus. Et je n’ai pas d’albums de Bilal sous la main pour vérifier. Ne le dites à personne, mais je n’aime pas beaucoup Bilal. En revanche, j’ai adoré "Le bleu". ;-)

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        • Répondu par Oncle Francois le 5 septembre 2013 à  10:18 :

          Vous avez tort, la Femme-Piège (c’est vrai que ces deux mots vont bien ensemble) était un des derniers albums réussis de Bilal.

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          • Répondu le 5 septembre 2013 à  17:24 :

            O.K., je relirai la Femme-Piège. Tiens, au fait, est-elle lesbienne, cette femme pléonastique ? Et qu’avez-vous pensé du "Bleu" ?

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            • Répondu le 6 septembre 2013 à  01:41 :

              Pas lesbienne, elle se tapait un extraterrestre qui avait une particularité anatomique (un deuxième sexe dans la bouche je crois).

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  • Feroumont bouscule le catalogue d’Aire Libre
    5 septembre 2013 11:25, par Bob M

    Pour ma part, je ne vois en quoi cet album peut être un coup de boost pour la collection Aire Libre Dupuis qui à mon avis n’a pas besoin d’être dépoussiéré. Pourquoi ne pas respecter le format de la collection ? D’autres ouvrages comme le Dali de Baudoin cassaient déjà la charte de la collection. Pour quel bienfaît ? Je pense qu’à ce jeu la collection prend le risque de perdre son identité et donc de la personalité. Ces ouvrages peuvent très bien être éditer hors Aire Libre chez Dupuis.
    Quand au catalogue en lui même il a déjà connu des albums bien plus audacieux et sûrement mieux dessinés : "La porte du ciel", ou même le classique "Zoo" qui est loin d’être tout public.
    Remarquez que je n’ai rien contre Feroumont dont j’aime beaucou "Le Royaume".

    Enfin je soulève l’attention de Dupuis à propos du site de la collection "Aire Libre". Très bien tenu jusqu’ici, il est complêtement abandonné depuis des mois sans mise à jour. Une signe bien étrange sur l’attention portée à cette belle collection.

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  • Feroumont bouscule le catalogue d’Aire Libre
    5 septembre 2013 23:15, par Régis

    Surprise pour un aire libre : le format livre de poche avec un fourreau en carton.

    2ème suprise le prix : 18 euros

    18 euros pour un livre de poche, ils visent quel public chez Dupuis ?

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    • Répondu par Serge Buch le 6 septembre 2013 à  08:25 :

      Qui plus est broché et non cartonné !... Vu l’habituelle pléthore de publications prévue sur sept/oct/nov (davantage d’albums encore que les années passées !) il va forcément y avoir beaucoup d’invendus et de flops parfois immérités sachant que toutes les "grosses machines" et autres suites attendues feront sans aucun doute partie des priorités d’achat de la majorité des lecteurs et amateurs de bandes dessinées. Et vu, effectivement, les prix pratiqués par l’ensemble des éditeurs (qui semblent ignorer que la crise touche tout le monde),certains auteurs parmi les plus talentueux auront encore du souci à se faire quant aux tirages (limités par précaution)de leurs bouquins au détriment de la médiocrité qui submerge les rayons des libraires. Cela dit, l’album de Benoît Feroumont est plutôt réussi !

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