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"Flic à la PJ" : la jolie réussite d’un récit policier signé Corbeyran

Par Charles-Louis Detournay le 19 août 2021                      Lien  
Une immersion dans la PJ, au travers d'enquêtes réelles, mises en scène par un Corbeyran stimulé par la précision du témoignage de son coscénariste. La série est inaugurée par le récit d'un démantèlement d'un trafic de drogue, un "go fast", qui profite d'une belle contextualisation.

Quand il était enfant, petit Réunionnais, Ludovic n’avait qu’une idée : devenir inspecteur de police en métropole... Aujourd’hui retraité de la fonction publique, il nous confie dans chaque album l’évolution du rêve de ce petit garçon et nous fait vivre les enquêtes qui l’ont particulièrement marqué durant sa carrière, souvent du fait de la personnalité des bandits qu’il cherchait à attraper...

En dépit d’un titre et d’une couverture peu engageants, nous avons une fois de plus fait confiance à l’expérimenté et doué Éric Corbeyran en ouvrant le premier tome de cette nouvelle série. Et avouons-le, le résultat dépasse nettement nos espérances.

"Flic à la PJ" : la jolie réussite d'un récit policier signé Corbeyran

Car le scénariste pléthorique s’est vraiment profondément impliqué dans ce récit, en adaptant donc le témoignage de son ami Ludovic Armoët : il dépasse le cadre de la simple chronique policière, pour livrer un tableau de la personnalité de cet inspecteur de la PJ. Un homme qui a commencé en bas de l’échelle sur l’Île de la Réunion, avec une double aspiration : celle, malheureusement pour lui, d’épouser une jeune femme faisant partie de l’élite de l’île ; de l’autre, celle de faire valoir son sens moral, envers et contre tout, en s’engageant dans la police.

On le retrouve donc une dizaine d’années plus tard, à la PJ d’Evry, sur cette affaire de "go fast". Certes, le déroulé de l’enquête est intéressant, mais ce qui vient réellement doper l’intrigue ne sont pas les chassés-croisés avec les trafiquants, mais bien les coulisses des opérations : la façon dont se déroulent les longues filatures dans le soum (le sous-marin), ce que rapportent les zonzons (les écoutes téléphoniques) et la façon dont s’organise la garde-à-vue pour créer le lien avec le gros poisson que l’on a appréhendé.

À tout cela vient s’ajouter l’ambiance entre collègues de la Police Judiciaire : ceux sur lesquels on peut compter et les pistonnés qui profitent de leurs prérogatives pour choper le numéro de téléphone des nanas ou dealer des prises de drogue. Ainsi que les petits délires d’équipe pour tenter de rythmer la vie de tous les jours lorsqu’on travaille depuis des mois avec des moyens ridicules face aux malfrats, ou lorsqu’on a fait une grosse prise. Sans parler de la difficulté parfois de rentrer à la maison avec ses problèmes de boulot, sans avoir vraiment le droit d’en parler avec celle qui partage sa vie.

Tout l’intérêt de ce témoignage authentique est parfaitement mis en images par Corbeyran. Il prend le lecteur par la main dès les premières pages, et ne le lâche plus jusqu’au terme des 64 planches, ponctuant ces différents éléments de flashbacks dans un excellent page turner, tout en faisant varier l’intensité de son récit. Notamment grâce à des hors-textes qui nous permettent de nous placer dans la tête du policier, avec ses petites réflexions pleines d’humour tout en apportant deux niveaux d’information dans la même séquence, conférant ainsi nettement le niveau nécessaire à celle-ci. L’expérience parle, et le lecteur jubile.

Du dessin de Luca Malisan, on peut dire qu’il "fait le job". Pas facile, il est vrai, de faire vibrer le lecteur sur autant de planches, alors qu’il ne dessine presque que des bâtiments et des personnages qui dialoguent. Du coup, lorsque l’une ou l’autre posture est un peu en deçà du reste, cela saute aux yeux. Mais il se rattrape nettement avec toutes les séquences réunionnaises, qui apportent un vent de fraîcheur au récit.

Au final, nous avons ici une excellente immersion dans les coulisses de la Police Judiciaire, aussi passionnante que drôle et bien rythmée. Et dotée de petits détails croustillants et des trucs d’enquêteurs qui apportent un véritable aspect authentique, au point qu’on pourrait se dire que les malfrats devraient le lire avant d’entrer en garde à vue. Les fans du genre apprécieront !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782413036791

Tous les visuels sont : © Éditions Delcourt, 2021 — Corbeyran, Malisan, Armoët

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16 Messages :
  • Couverture et colorisation façon années 90, personnages stéréotypés à mort, titre long et ampoulé pour une série qui se veut percutante et actuelle... pas très folichon tout ça. Même un bon scénario ne suffit pas toujours.

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    • Répondu par Onomatopée le 19 août 2021 à  09:19 :

      Pas d’accord avec Milles Sabords. La couverture me fait penser aux scènes hallucinantes du film Inception, où les décors de retournent et l’effet et réussi. Il y a quelques approximations dans les personnages, mais l’ensemble reste vraiment efficace (au moins on les reconnait d’une case à l’autre) et de bonne tenu grâce à la méticulosité des décors.

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  • Décors et voitures qui donnent l’impression d’être dans Google Streetview et SketchUp 3D, avec une colorisation Photoshop pompier. Le hiatus graphique est trop grand entre ça et les scènes avec personnages, ça manque de cohérence graphique.

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    • Répondu le 19 août 2021 à  13:38 :

      Je ne suis pas certain que le dessin fasse le job, en effet. Ça se veut une enquête réaliste mais c’est dessiné comme un thriller commercial.

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    • Répondu le 19 août 2021 à  17:12 :

      Il n’y a rien de plus dur et de plus ingrat que le dessin réaliste. Il faut rendre vivantes des scènes de la vie quotidienne, tout en ayant assez de recul et de force graphique pour imposer un style, une façon de raconter. Ca n’est pas pour rien qu’il y a de moins en moins de dessinateurs réalistes en France, c’est trop compliqué, trop long, ringardisé par la presse, mais les peu qu’ils restent sont souvent très bons, malheureusement trop souvent mis à l’écart, mais avec un public souvent nombreux et beaucoup de demandes. Ce dessinateur là est italien.

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      • Répondu le 20 août 2021 à  06:50 :

        C’est vrai, le dessin réaliste est une école de la difficulté qui prends du temps pour être pleinement efficace. Depuis des années, il a aussi été mis à l’écart par les éditeurs qui veulent plus de rentabilité et donc de la rapidité.

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      • Répondu par Milles Sabords le 20 août 2021 à  07:24 :

        Le problème avec toute cette génération d’auteurs et autrices venus d’Italie, au graphisme semi-réaliste (le graphisme réaliste c’est plutôt Loutte ou Jigounov) : Andréa Mutti, Mormile Christina, Giuseppe Matteoni, Giuseppe Manunta, Frédérico Nardo, Giuseppe Lotti, c’est qu’ils ont un style similaire, très marqué "Comics". Pas de style qui se détache plus qu’un autre. Quant à la génération montante, Vitt Moretta ou Zuzu, c’est pas terrible du tout.

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        • Répondu le 20 août 2021 à  11:25 :

          Vitt Moretta et Zuzu ne sont pas du tout dans le registre réaliste. Le problème de tous les autres que vous citez, mis à part Jigounov, c’est qu’ils appartiennent à la seconde voire à la troisième division des dessinateurs italiens. Ce sont de tout petits maîtres au style pompier et avec des références d’assez mauvais goût, les comics contemporains en effet, donc pas ce qui se fait de mieux. La plupart n’ont même pas le niveau technique en dessin réaliste pour travailler chez Bonelli. C’est dommage pour eux, car au moins Bonelli les publierait en noir et blanc, ce qui nous éviterait ces affreuses mises en couleur Photoshop avec des effets de matières et de dégradés plus que discutables (pour être gentil). D’ailleurs Photoshop est grandement responsable de la ringardisation de la BD réaliste depuis une vingtaine d’années. Il ne suffit pas de bien dessiner (ce n’est déjà pas le cas de la plupart), encore faut-il que quelqu’un ne vienne pas saboter votre travail avec des couleurs et des effets vulgaires.

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          • Répondu par Milles Sabords le 20 août 2021 à  12:10 :

            Je me doute que Moretta et Zuzu ne sont pas "réalistes", je dis juste que c’est la future nouvelle vague Italienne, pas franchement transcendante, alors qu’on a la même chose chez Cornélius, Six pieds sous terres ou Atrabile.

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            • Répondu le 20 août 2021 à  13:46 :

              Parmi les récents auteurs italiens, il y a Manuele Fior, Marino Neri, Giacomo Nanni et quelques autres qui sont très bons et ont une grande culture picturale.

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          • Répondu le 20 août 2021 à  12:18 :

            Photoshop s’est imposé dans la BD pour des raisons pécuniaires : une seule personne pour le dessin et la couleur (le dessinateur, donc moins d’intermédiaires) et pas de clichés de planches en couleur directes. Que des fichiers facilement téléchargeables par l’imprimeur. Les éditeurs ne sont pas des sentimentaux.

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            • Répondu le 20 août 2021 à  12:33 :

              On peut utiliser Photoshop avec bon goût. Moebius le faisait très bien. Bien sûr c’était Moebius. Mais il y a d’autres. Il faut avoir étudier la couleur et la peinture avant de se lancer à faire n’importe quoi.

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              • Répondu le 20 août 2021 à  13:17 :

                Pardon pour les fautes, j’ai tapé trop vite. Je déteste faire des fautes. Je voulais dire : des dessinateurs qui utilisent Photoshop avec bon goût, il y en a d’autres, il faut avoir étudié.

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              • Répondu le 20 août 2021 à  13:26 :

                Moebius était un génie et un homme très cultivé visuellement. Mais ses albums vendaient peu. Le grand public hélas adore souvent les mises en couleurs tape-à-l’œil avec des petits effets de modelés maniérés et des dégradés de couleurs partout. Beaucoup de gens pensent encore qu’une bonne BD est une BD avec pleins de petits détails qui fourmillent, qui donnent l’impression que l auteur a passé des heures sur chaque case. Ils ont l’impression ainsi d’en avoir pour leur argent. En matière de culture visuelle, l’amateur de BD en est resté trop souvent à la peinture pompier du XIXe, et encore je pense aux plus mauvais d’entre eux, car il y avait des illustrateurs merveilleux au XIXe siècle. Mais on n’étudie pas l’histoire de l’art à l’école et toute l’éducation du public reste à faire.

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                • Répondu par Milles Sabords le 21 août 2021 à  20:00 :

                  Le public n’a pas d’éducation à recevoir. Le public s’informe, fréquente les musés, les galeries d’art, se sert d’Internet pour parfaire sa connaissance, rencontre des artistes partout où cela est possible. Le public est beaucoup plus imprégné d’images que vous ne le pensez. Quant au petits détails qui fourmillent dans les cases, il y en a dans tous les genres de la BD. Je ne pense pas que les auteurs s’amusent à mettre du détail juste pour en donner pour "leur argent" au public. Votre analyse est clivante.

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              • Répondu le 20 août 2021 à  13:43 :

                C’est vrai qu’il y une dérive vers l’outrance et le kitsch numérique poussée à l’extrême dans le comics américain depuis 20 ans, comme par hasard à mesure que les ventes s’effondrent… mais il y a encore de bons trucs en cherchant bien. C’est vrai qu’il est déjà loin le temps des Mike Mignola et des Adam Hughes qui avaient de très belles mises en couleurs Photoshop. Mais ce sont des types de goût, qui comme par hasard se référaient énormément à la peinture et à l’illustration européenne.

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