Football, espionnage et RDA : un nouveau souffle sur la BD historique

22 août 2020 0 commentaire
  • Traiter d'histoire politique par le biais du sport est actuellement à la mode, et le nouvel album de Ph. Collin et S. Goethals nous montre toutes les possibilités offertes par ce prisme de lecture pour renouveler la bande dessinée historique.

Le Voyage de Marcel Grob avait été le succès inattendu de l’année 2018, avec plus de 120.000 albums vendus et une traduction dans cinq langues ; il fut aussi récompensé par le prix Historia 2019 et le Prix Découverte 2020 remis lors du dernier festival International de la bande dessinée d’Angoulême. Dans cet album, Philippe Colin, journaliste connu pour émissions comme Panique au Mangin Palace, de 2005 à 2010 sur France Inter, ou comme Personne ne bouge, sur Arte depuis 2012, livrait le récit de son grand-oncle, un Alsacien qui faisait partie des « Malgré-Nous », ces incorporés dans la Wehrmacht, l’armée régulière du IIIe Reich, ou dans la Waffen-SS.

Nous avions alors noté l’importance de cet album courageux : « Le succès public de cet album devrait permettre de remettre sur le devant de la scène, et notamment ailleurs que sur les rives du Rhin, cette question des « Malgré-nous », en montrant que la majorité d’entre eux n’étaient en aucun cas des engagés volontaires (on estime à 7.000 le nombre d’entre eux sur 130.000 Alsaciens ayant servi sous le drapeau allemand).  »

Nous avions surtout souligné les qualités graphiques et narratives de ce récit :

«  Pour un coup d’essai dans le neuvième art, Philippe Collin réussit un coup de maître. Le récit évite tout didactisme (le dossier historique de Christian Ingrao en fin d’album s’en chargeant parfaitement), il aborde avec finesse et refus de tout manichéisme cette question mémorielle délicate en proposant une narration rythmée et fluide. Quoiqu’un peu figé par moments, le dessin de Sébastien Goethals, auteur de plusieurs polars en bande dessinée, notamment Dans mes veines ou Ceci est mon corps rappelle celui de William Vance par un trait réaliste extrêmement maîtrisé. Il est ici servi par des couleurs essentielles, chacun exprimant un sentiment et ces lavis véhiculant très efficacement les différentes émotions, ainsi que le flou du passé qui resurgit douloureusement. »

Football, espionnage et RDA : un nouveau souffle sur la BD historique

Deux ans plus tard (et encore, la parution de l’album a été repoussée de quatre mois à cause du coronavirus), le duo Ph. Collin / S. Goethals nous revient avec un récit tout aussi intéressant : on franchit le Rhin puisque l’on s’intéresse désormais à une histoire purement allemande. La Patrie des frères Werner commence là où Le Voyage de Marcel Grob s’arrêtait : à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On découvre alors deux jeunes frères, orphelins de parents juifs, livrés à eux-mêmes dans une Allemagne en ruine.

Ce phénomène des « Wolfskinder », des « enfants-loups » au destin tragique, n’avait jusqu’à présent que très peu été abordé en bande dessinée, et il l’est ici avec justesse. Pour échapper aux camps de rééducation, les deux frères rejoignent les rangs de la Stasi et deviennent des « gardiens de la révolution mondiale » : même s’ils s’étonnent du fait que les juifs ne soient pas évoqués dans la mémoire des martyrs de la Seconde Guerre mondiale, seuls les résistants communistes étant mis en avant par la propagande soviétique, ils sont éduqués par un parti qui les formate.

P. Collin et S. Goethals. Photographie : Clément Leotard

L’album suit alors leur parcours d’espions, l’un est envoyé en Allemagne de l’Ouest comme « agent dormant » et trouve une place dans l’équipe nationale de RFA, dans l’objectif de la désorganiser en exacerbant les tensions internes, tandis que l’autre frère est devenu kiné de l’équipe nationale de RDA, dans le but d’espionner joueurs et encadrants.

L’essentiel de l’album tourne en effet autour du football et d’un match bien particulier : en juin 1974, la 10e coupe du monde a lieu en Allemagne de l’Ouest et s’affrontent durant le dernier match de poule les deux Républiques ennemies : la RDA et la RFA. Au-delà de l’enjeu sportif, c’est bien sûr un enjeu symbolique et politique qui domine : il faut, pour les frères Werner, tout faire pour prouver la supériorité du régime socialiste sur le monde capitaliste.

On retrouve les mêmes qualités que dans le premier album du duo : un scénario parfaitement rythmé, des dialogues et un ton très justes, une utilisation intelligente de la documentation qui ne verse jamais dans le didactisme, grâce, une fois encore, à un dossier historique bien construit en fin d’album (par Fabien Archambault). Le dessin, toujours très nerveux, a gagné en expressivité et il est toujours parfaitement servi par des couleurs efficaces et expressives.

Après avoir marqué les esprits il y a deux ans, le duo Ph. Collin/ S. Goethals transforme avec brio l’essai et l’on se demande avec une véritable curiosité dans quelle direction ces deux nouveaux maîtres de la bande dessinée historique vont se diriger.

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

  Un commentaire ?