Francfort 2018 : quand la BD francophone rayonne…

15 octobre 2018 0 commentaire
  • Avec ses 286 000 visiteurs et ses 7 503 éditeurs venus de 109 pays du monde, la Foire du Livre de Francfort, la fameuse « Buchmesse », reste le rendez-vous professionnel du livre en cette fin d’année. C’est là que se « dealent » les best-sellers que vous vous apprêtez à lire dans les mois à venir ; c’est de là aussi que rayonne la BD francophone à l’international. Petit tour de piste.

Dans le grand stand du Bureau International de l’Edition Française (BIEF), le stand collectif de l’édition française, le coin des bandes dessinées est sans conteste le secteur le plus actif : plus d’une centaine d’éditeurs venus de tous les horizons défilent auprès de leurs homologues français. Là, mais aussi dans les stands individuels des grands éditeurs : Mediatoon (Dargaud, Dupuis, Le Lombard…), Casterman, Glénat (toujours dans le hall des Américains) ou des Humanoïdes Associés.

Est-ce encore nécessaire au temps de l’Internet et des vidéoconférences de se rencontrer ? Apparemment oui, le face à face reste quelque chose d’essentiel d’autant que les stratégies et les opérations commerciales s’affinent et se font désormais en profondeur, sur un portefeuille existant d’éditeurs comme dans la conquête de nouveaux territoires.

Francfort 2018 : quand la BD francophone rayonne…
Le Bureau International de l’Edition Française à Francfort.

« Comics biographies »

Une fois encore cette année, ce sont les bandes dessinées documentaires, la « non-fiction », les biopics -les « comics biographies »- ou les ouvrages à connotation historique ou scientifique qui intéressent les éditeurs du monde entier. Mais pas seulement : les grands classiques continuent à structurer les catalogues.

« Il y a une vraie diversification de fond, analyse Jérôme Baron chez Casterman. Il n’y a pas un genre qui prenne le pas sur l’autre. Les documentaires, les témoignages et les biographies continuent à rencontrer beaucoup de succès à l’international. C’est une bonne porte d’entrée pour les non-lecteurs de BD vers la bande dessinée. Mais cela amène aussi vers la bande dessinée des éditeurs généralistes qui ne font pas de BD. On peut espérer élargir leur catalogue ensuite. »

L’agent Sylvain Coissard reçoit une éditrice étrangère. Quelle BD va-t-il bien pouvoir lui vendre ?

Le lancement chez Casterman d’un biopic sur Andy Warhol, Andy, un conte de faits par Typex, un album constitué de 10 chapitres, 10 « quarts d’heure de célébrité » de la vie d’Andy Warhol, a fait l’objet d’une coproduction simultanée à la nouveauté en six langues avec un éditeur anglais, allemand, italien, espagnol, néerlandais et Casterman pour la langue française. Cette production illustre bien cette nouvelle façon de faire : « On est à 50 000 exemplaires pour un livre de 560 pages pour un prix qui varie entre 25 et 45€ selon les pays. C’est un bel exploit et un beau projet de maison parce que cela fait se rejoindre à l’international l’éditorial, la production, la presse… Cela fait trois ans que l’on travaillait dessus » s’enthousiasme le responsable des droits de chez Casterman.

Avec leur Andy Warhol, Jérôme Baron et Casterman connaissent leur petit quart d’heure de célébrité à la Buchmesse de Francfort.

Pour Sylvain Coissard, l’agent de Gallimard BD, Futuropolis, Denoël Graphic, Sarbacane et 21g, les biopics innervent le marché tant au niveau européen, qu’américain ou chinois. Ainsi, l’ouvrage qui a suscité le plus d’intérêt aux éditions Sarbacane est Servir le peuple d’Alex W. Inker, adaptation en bande dessinée d’un roman chinois de Yan Lianke qui raconte l’histoire de l’ordonnance d’un colonel de l’Armée Populaire chinoise qui, devenu le soldat-modèle du régiment, a l’obligation d’accéder à tous les désirs de la belle épouse de l’officier supérieur. Et quand on dit tous, il s’agit bien de tous… « Cela nous pose cependant des petits problèmes, nous dit l’agent, car c’est un livre érotique. Quant aux droits pour le territoire chinois, on n’y pense même pas ! Mais dans le reste du monde cela intéresse beaucoup. »

Cet intérêt se retrouve, selon Sylvain Coissard, dans Le Voyage de Marcel Grob de Philippe Collin et Sébastien Goethals chez Futuropolis. Le grand-oncle du scénariste avait été, comme Alsacien, engagé de force dans la Waffen SS. « Cela intéresse beaucoup les éditeurs européens » nous dit-on. De même que Eldorado de Damien Cuvillier et Hélène Ferrarini, La Déconfiture de Pascal Rabaté et surtout le prochain livre de Luz, Indélébile, dont l’agent a les bonnes feuilles avec lui.

Chez Gallimard BD, c’est un collectif réalisé sous la houlette de David Rault, L’Histoire de la typographie en bande dessinée, « un ouvrage chronologique assez pédagogique sur l’histoire de l’écriture et de la typographie  » qui intéresse beaucoup nous dit Sylvain Coissard. Il y a aussi le nouvel album de Nejib, Swann, qui décrit les aventures d’une jeune femme dans les milieux artistiques de l’Impressionnisme.

Chez Denoël Graphic, il y a la nouveauté d’Altaribba et Keko, Moi, fou, qui suit le chemin de Moi, Assassin vendu en sept langues. Et puis Herzl de Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, déjà traduit en hébreu et bientôt en russe.

Selon Etienne Bonnin (Ed. Glénat) les collections "Ils ont fait l’Histoire" et "La Sagesse des mythes", déjà traduites en sept langues, ont atteint une taille critique qui leur permettent de rayonner à l’international.

«  Les grandes collections comme "Ils ont fait l’Histoire" ou "La Sagesse des mythes" ont atteint aujourd’hui une taille critique suffisamment importante pour vraiment intéresser les éditeurs », nous dit Étienne Bonnin aux éditions Glénat. Les collections de l’éditeur grenoblois sont traduites maintenant dans cinq pays tandis que, par ailleurs, Timothé Le Boucher commence à faire son trou à l’international, son prochain ouvrage étant très attendu. La série Conan qui vient d’être lancée suscite également beaucoup d’intérêt.

Chez Rue de Sèvres, ce sont clairement les classiques qui tirent le chiffre d’affaires à l’export. Le Château des étoiles, la série Steampunk d’Alex Alice, est traduite, avec seulement trois tomes, dans dix langues : anglais, chinois, néerlandais, allemand, japonais, italien, espagnol, polonais, ukrainien et russe, l’auteur revenant à l’instant de la Comic Con Russia 2018 de Moscou où le quatrième tome de la série est paru quelques jours à peine après la sortie française.

Un carton pour Rue de Sèvres : Selon Agathe Bourachot, "Le Château des étoiles" d’Alex Alice est traduit en dix langues !

Âge d’or…

Chez Mediatoon, la structure qui, depuis 2009, coiffe les activités de vente à l’étranger et des produits dérivés de Média-Participations (Dargaud, Dupuis et Le Lombard…) a favorisé le développement à l’étranger. Son chiffre d’affaires, en neuf ans, a été multiplié par six !

Cette année, c’est L’Âge d’or de Cyril Pedrosa & Roxanne Moreil qui focalise toutes les attentions tandis que Kivu de Jean Van Hamme et Christophe Simon dont l’un des personnages principaux est le Dr Denis Mukwege qui vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix, remporte un joli succès dans le nombre de traductions, favorisant un redéploiement des productions de Jean Van Hamme. « Nous avons fait un joli mailing juste avant le salon, nous explique Sophie Castille, la grande responsable des droits à Médiatoon. Il a porté ses fruits au-delà de la vente de ce dernier titre : nous publions en ce moment dans "La Gazetta" en Italie une collection dédiée à Jean Van Hamme. »

L’autre fait commercial majeur de Mediatoon depuis l’année dernière est la prise en charge du catalogue des éditions Ankama. Media-Participations est en effet actionnaire (minoritaire) de la société de production de jeux vidéo et de dessins animés et a pris en charge le domaine des droits étrangers de l’éditeur nordiste. « Radiant de Tony Valente a un succès assez incroyable, nous dit Sophie Castille, parce que, après avoir été publié au Japon par un petit éditeur qui en a vendu tout de suite 20 000 exemplaires du premier tome, un producteur japonais en a acheté les droits pour la télévision. Via le réseau Europe Comics, l’album a été fortement conseillé chez Viz et publié aux USA. Tony Valente est parti là-bas, très heureux de ça. On a vendu la série un peu partout dans le monde… » Qui aurait cru qu’un « manga » français…

Avec un potentiel best-seller international comme "L’Âge d’or" de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, Sophie Castille (Mediatoon) peut voir venir !

Europe Comics et French Comics Association

Il faut dire que l’initiative Europe Comics dont nous vous parlerons plus longuement prochainement est pour beaucoup dans ces nouveaux développements. Faisant le constat que les éditeurs étrangers lisaient les ouvrages surtout dans la langue anglaise, cette plateforme a été créée sur une idée de Mediatoon avec le soutien financier de la Communauté Européenne. Elle consiste à offrir la possibilité aux éditeurs étrangers de lire les titres des éditeurs membres en anglais, indépendamment de toute exploitation dans cette langue. Constitué aujourd’hui de 13 éditeurs incluant Casterman, Dargaud, Delcourt, Dupuis, Gallimard BD, Glénat, Le Lombard, Rue de Sèvres et Soleil elle est aujourd’hui un des fers de lance de la BD franco-belge à l’international.

Elle a pour pendant un autre « club » : la French Comics Association qui rassemble les membres de Europe Comics et qui cible sa communication sur les USA. Soutenu par le Centre National du Livre (CNL), le Bureau International de l’Édition Française (BIEF), le Syndicat National de l’Édition (SNE) et les services culturels de l’ambassade de France à Washington, il a permis de mener plusieurs actions de rencontres avec les éditeurs américains à New-York, Los Angeles et San Diego et de favoriser leur venue au Festival International de la BD d’Angoulême. «  Sans cette initiative, nous n’aurions pas pu vendre le dernier album de Ruppert & Mulot chez Fantagraphics par exemple » nous dit Sophie Castille.

L’Eldorado chinois

Il faut remarquer le parcours original des Humanoïdes Associés qui, en plus d’une bonne activité à l’international (Carthago dessinée par Éric Henninot et écrite par Christophe Bec est publié en Allemagne, Hollande, Espagne et Chine) est depuis plusieurs années directement en anglais au travers de sa filiale américaine, Humanoïds.

Mais ce label se déploie également au départ du sol américain : « Nous sommes des éditeurs de US Comics, martèle Edmond Lee, responsable des droits internationaux de cet éditeur. Ce ne sont plus seulement des traductions mais des créations originales. »

L’apport d’un catalogue complémentaire comme celui de La Boîte à Bulles, représenté par Edmond Lee et les Humanoïdes associés, a redynamisé les ventes à l’étranger.

Un peu comme pour Ankama et Mediatoon, le rapprochement de l’éditeur de Moebius avec le petit label de La Boîte à Bulles a permis une explosion de ses ventes à l’étranger. « Nous avons signé 50 000 euros de contrats rien qu’en Chine » nous dit son éditeur Vincent Henry qui n’en revient toujours pas. Une collection développée avec Belin, « Toute l’éco-socio », profite de tirages chinois initiaux de 15 000 exemplaires, un chiffre parfois difficilement atteint en France !

La Chine, justement. Moteur de l’export de la BD franco-belge ces dernières années, elle continue à acheter et à publier mais avec un bémol : le gouvernement, qui dispose seul le droit d’émettre des numéros d’ISBN a tendance à en réduire la distribution pour les produits étrangers. «  Il faut dire aussi que c’est un marché arrivé à maturité, analyse Laurence Leclercq, responsable des droits étrangers chez Delcourt. Les éditeurs qui avaient beaucoup acheté les années précédentes ont du stock. Ils ne se contentent plus de remplir un catalogue, ils font désormais leur programme sur des vraies décisions éditoriales. »

Avec son catalogue très diversifié, Delcourt fait des merveilles. Mais c’est le best-seller jeunesse "Les Carnets de Cerise" qui se démarque à l’international.

La permanence des classiques

Les classiques aussi peuvent faire l’objet d’une réflexion en profondeur afin de redéployer leur intérêt au niveau international. C’est le cas par exemple pour Corto Maltese chez Casterman. «  Il y a eu au départ une clarification de l’offre, nous raconte Jérôme Baron : entre les éditions en noir et blanc et en couleurs, les historiques entre les différents pays, tout le monde était un peu perdu... On a donc remis tout cela à plat : les formats, les différentes éditions. Puis il y a eu la nouveauté en 2015, une autre deux ans après, et cela a permis de renouer le succès avec une série qui vient de fêter les 50 ans de sa création. »

En jeunesse, c’est évidemment Lucky Luke (Mediatoon) qui continue à se vendre plus vite que son ombre, en Allemagne principalement. Mais grâce à l’album « Spirou à Berlin » de Flix [1], le « plafond de verre » de 20 000 exemplaires de vente en Allemagne pour un titre de Spirou a été pulvérisé par Mediatoon. « Cette opération qui devait se limiter à cette année anniversaire pour Carlsen a tellement bien marché qu’elle sera reconduite l’année prochaine avec une production de six titres par mois.{} »

Parmi les pays qui aiment les auteurs franco-belges, on retrouve grosso modo toujours les mêmes : l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne suivis par les pays de langue anglaise (USA, Angleterre…), la Chine, la Hollande et les pays de l’Est : la Pologne, l’Ukraine, la République Tchèque très active en ce moment et la Russie qui commence à investir dans la BD jeunesse comme la BD « mainstream », la BD de genre, d’aventure ou de science-fiction… mais aussi dans les romans graphiques au travers du secteur documentaire.

Ce qui distingue la BD franco-belge ? Une grande diversité et une constante qualité sans laquelle notre création ne peut pas être universelle.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : D. Pasamoinik (L’Agence BD)

[1Il est annoncé en France en… 2021, après la publication du Spirou par… Émile Bravo.

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