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Frank Chiche (réalisateur du film "Je vous ai compris") : « Nous ne voulions pas faire les choses à moitié ».

26 février 2013 2 Interviews par Thomas Berthelon
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  • Entretien avec le réalisateur et le producteur du film graphique "Je vous ai compris", se déroulant pendant la Guerre d'Algérie. Le film, diffusé sur Arte début février, est adapté en e-Bd sur tablettes.

L’action du film se passe en avril 1961. Alors que le putsch des généraux fait trembler le gouvernement de De Gaulle, nous suivons les destins de Jacquot, jeune appelé, de Thomas, journaliste boiteux infiltrant l’OAS, et de Malika, combattante pour l’indépendance de l’Algérie.

Le film réalisé par Frank Chiche et produit par Laurent Thiry, bénéficie de la musique de Rachid Taha. Il s’agit d’un film graphique dont les scènes ont été tournées sur fond vert, et dont les décors et effets visuels ont été créés numériquement.

Rencontre avec le réalisateur et le producteur du film au festival d’Angoulême 2013.

Comment s’est montée la production de ce film ?

Laurent Thiry  : Il y a très longtemps que Frank et moi collaborons ensemble, il est venu me présenter un concept très original, qui consistait à raconter le parcours de trois personnages pendant un moment de l’histoire de la Guerre d’Algérie : le putsch des généraux. À partir de là, nous avons développé ce projet, Frank s’est engagé auprès des différents interlocuteurs que nous avions, à adapter le projet dans les différents formats qui nous étaient demandés.

Frank Chiche : Le principe du scénario était de ne pas prendre parti pour l’un ou l’autre camp, et en même temps de prendre parti pour tout le monde. C’est-à-dire que quand nous suivons Malika, jeune algérienne qui se bat pour l’indépendance de son pays, nous prenons le parti de Malika. Lorsque nous sommes avec Thomas, qui essaye de se faire un nom en infiltrant l’OAS et qui veut garder l’Algérie française, nous essayons de comprendre quels sont ses arguments et les raisons de ses actes. Nous voulions ne pas prendre parti, en posant le même regard de compréhension sur tous nos héros, de façon à mettre en avant ce qu’ils ont d’humain avant d’être les uns et les autres ennemis, victimes ou tortionnaires, ni pour les excuser ou absoudre leurs actions, mais au contraire pour essayer de comprendre quelle folie a pu les amener à agir de la sorte.

Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors de la réalisation et l’écriture ? Notamment pour gérer tous ces personnages ?

FC : La première difficulté était que dans le cadre d’un film de télévision et de son budget, nous nous sommes rendus compte qu’il était très difficile de reconstituer l’Algérie que nous racontions dans notre scénario. Par faute de moyens bien sûr, car la ville a beaucoup changé depuis 1961. Nous aurions dépensé la quasi-totalité de notre budget en reconstitution de qualité, cohérente, crédible. Nous avons alors pensé à aborder le film autrement, et à en faire un film graphique, c’est-à-dire emprunter les techniques de l’animation, celles du film live, de proposer un compositing original. Cela nous a permis de recréer l’Algérie que nous souhaitions raconter, et de trouver une liberté dans la façon de la montrer. Si nous avions été en live, encore une fois pour des raisons de budget, la production m’aurait dit : "Mais Frank, tu peux juste prendre 10 mètres de cette rue, nous allons enlever quelques voitures". Mais il m’aurait été impossible de tourner en plan large, tel que l’histoire le nécessitait. La démarche graphique de notre film nous a redonné cette liberté formelle et visuelle.

Frank Chiche (réalisateur du film "Je vous ai compris") : « Nous ne voulions pas faire les choses à moitié ».
Le réalisateur Frank Chiche, et le producteur Laurent Thiry.
Photo © Thomas Berthelon

Une question au producteur : est-ce qu’il ne faut pas être un peu maso pour se lancer dans une production au rendu si spécial, qui peut fédérer autant que perdre quelques téléspectateurs ?

LT : Maso, je ne pense pas. Je dois suivre la vision d’un réalisateur, et lui donner les moyens de mettre en image l’histoire qu’il souhaite raconter, c’est mon travail. Je me suis donc attelé à la tâche très tôt, pour accompagner au mieux cette vision, certes particulière mais pas tant que cela. Moi producteur, j’ai envie d’aller dans cette direction, pour me dire que nous n’allions pas revisiter la Guerre d’Algérie de la même façon que nous l’avons déjà vue dix fois. Et même si Frank est très mobile, très réactif, c’est à moi d’accompagner cette réactivité.

L’affiche du film "Je vous ai compris"
© Magnificat Films

Des difficultés pour boucler les financements du film, compte-tenu du sujet ?

FC : Au contraire, j’ai l’impression que de ce point de vue, les choses se sont faites assez simplement. Notamment parce que nous avions décidé d’un parti pris graphique, qui permettait de montrer cette histoire de France d’une façon inédite. Alors c’est vrai, le parti pris est radical, mais nous n’allions pas faire les choses à moitié, faire semblant d’emprunter telle direction. Le spectateur est peut-être gêné au début, mais au-delà de la technique, nous avons une très belle histoire...

Et cela permet d’oublier la technique à un moment...

FC : Et c’est le propos !

Justement, pouvez-vous expliquer le processus technique. Vous avez tourné en prise de vue réelle, sommes-nous dans la rotoscopie pure, ou est-ce encore une autre technique ?

FC : Nous nous sommes inspirés de la technique de la rotoscopie qui consiste à filmer une situation dans le réel, puis de reprendre les images tournées et redessiner par-dessus tel un calque sur l’image, et ensuite d’enlever le support qui nous a permis de dessiner, en ne gardant que les traits et le graphisme additionnel. Malgré tout, cette technique d’animation image par image représente un travail considérable sur 90 minutes, et donc un budget conséquent. Du coup, nous avons essayé de trouver une astuce qui nous permettait d’affirmer clairement notre figure graphique, mais en respectant les délais du budget. Nous nous sommes dit : "Que se passe-t-il si nous peignons directement au moment du tournage, avant de filmer, sur nos comédiens : sur leur costume, leur visage, sur les morceaux ou éléments de décors qu’ils doivent manipuler". Voilà quel était le principe, et évidemment, derrière, il a fallu fabriquer les décors en 3D ou en 2D, en image de synthèse ou directement en dessins, selon le besoin de la narration et de la réalisation, et l’ensemble de ces éléments ont été assemblés dans un compositing final, qui fait davantage appel aux techniques des effets spéciaux.

Cela veut donc dire que les couleurs, les murs, les aplats sur les vêtements, étaient déjà modifiés dans l’optique de cette technique-là, pendant le tournage ?

FC : Tout le style graphique opéré sur les personnages existait effectivement dès le tournage. Des artistes ont vraiment travaillé sur chacun des vêtements, chacun des visages, sur les cheveux qui ont été repeints, redessinés, et à partir de ce style établi, nous avons élargi ce style au graphisme global du film, et donc au décor.

Le journaliste Thomas, en pleine infiltration de l’OAS.
© Magnificat Films

Une petite critique concernant la technique : à cause des éclairages et des ombres, on a l’impression que les personnages sont couverts de taches de peinture blanche, avec des ongles sales, et du rouge à lèvre. Aviez-vous vu ces détails ?

FC : Clairement, ce sont des éléments que nous avions vus et repérés dès le moment du tournage, mais comme je le disais tout à l’heure, nous avons mis au point ce traitement graphique au fur et à mesure de notre avancée dans le film. Maintenant, je ne suis pas là pour regretter telle figure de style ou pas, au contraire, je l’assume totalement. Qu’il nous faille, à l’occasion d’un prochain projet, améliorer notre technique, riches de l’expérience que nous avons aujourd’hui, oui bien sûr ! J’ai bien vu qu’en grande majorité, le public plongeait dans le film, mais qu’il y avait malgré tout une petite minorité qui avait du mal, même s’ils reconnaissaient la force de l’histoire, à faire le pas vers sa force visuelle. Mon propos en tant que réalisateur, s’il n’est pas de plaire à tout le monde, il est en tout cas d’essayer le plus possible de donner du plaisir au spectateur. Donc oui, nous allons améliorer notre procédé. Est-ce que les lèvres seront encore rouges ou pas, j’aurais tendance à dire : c’est la prochaine histoire que nous raconterons, qui nous dira comment nous la traiterons graphiquement.

Concernant les lèvres, le rendu évoque le cinéma expressionniste allemand...

FC : Et si je vous parle de Charlot ? Il y a un petit peu de cela. Cela découle de notre volonté d’être si radical graphiquement. Par rapport à l’histoire tellement dure que nous racontons, il nous a semblé que ce parti pris graphique qui allait parfois tenir le spectateur à distance, allait aussi tenir à distance la violence qui lui était assénée. Et par effet boomerang, il rentre encore plus fort dans le film.

Malika, combattante pour l’indépendance de l’Algérie.
© Magnificat Films

Le film se trouve prolongé en application pour tablettes. Laurent Thiry, avez-vous aussi supervisé cette étape-là ?

LT : J’ai assuré la production du film comme j’ai assuré la production de l’e-Bd. C’est une adaptation du film tout en étant une œuvre entière, qui a nécessité de créer, d’un côté pour Frank, les outils pour fabriquer cette nouvelle forme narrative, et pour moi en tant que producteur, de découvrir les modes de financement, de fabrication, et éventuellement des interlocuteurs. Nous sommes donc un peu pionniers, parce que ce genre de produit n’existe pas sur les tablettes. Nous découvrons, nous enfonçons des portes qui demeurent fermées chez certains, et qui chez d’autres sont complètement ouvertes, car ils sont subjugués par l’objet. Notre volonté est à la fois de ne pas révolutionner, et de révolutionner. Ne pas révolutionner car il y a des business qui marchent comme tout ce qui se fait en papier, en télévision et en animation. Et d’un autre côté, dé révolutionner ce qui ne se fait pas encore sur la tablette. L’expérience est très enrichissante.

Une image extraite de l’e-Bd

Cette adaptation en e-Bd était-elle prévue en amont, ou bien l’idée est-elle venue pendant les premiers tests graphiques ?

FC : C’est venu au fur et à mesure de la réalisation du film, lorsque nous avions bouclé la fabrication de 80% des plans. Je me suis alors rendu compte de la richesse du matériel que nous avions à disposition, et régulièrement, j’ai regretté le cadre étriqué en mono-image, de la fiction classique. Il me semblait évident qu’en éclatant le format et en démultipliant la narration, comme le fait la bande dessinée au travers de ses cases, il y avait quelque chose à inventer, et surtout un vrai plaisir d’œuvre nouvelle à recréer totalement. Cela a été associé à cette frustration liée à un objet télé, qui serait diffusé deux fois sur Arte [1], puis ensuite sur TV5 Monde, et comme tout téléfilm, arrêterait sa vie.

Et en DVD sur les étagères des collectionneurs...

FC : Et en DVD, vive le DVD ! Nous voulions faire perdurer encore cette histoire, la présenter à de nouveaux publics sous une forme différente.

Image extraite de l’e-Bd : une autre manière de raconter l’histoire, en détachant les éléments des décors.

Vous êtes dans quelle optique : "C’est trop dur d’être précurseur, nous devons toujours nous justifier sur le choix du média", ou bien cela ouvre-t-il un océan de perspectives de projets pour la suite, notamment dans le multimédia pour le réalisateur, ou des productions d’un genre nouveau pour le producteur ?

LT : Dans le domaine de la production, ce projet m’ouvre à des partenaires qui n’imaginaient pas qu’il puisse y avoir un marché pour des e-Bd. On va pouvoir lui donner plein de noms, comme des "motion graphics BD". Il y a en tout cas un immense potentiel pour des gens curieux, comme pour des gens qui ne font pas du tout partie de ces métiers-là, qui ont envie de découvrir et d’être partenaires d’opérations. Après, c’est un chantier, il faut le défricher, nous allons ouvrir des voies, nous verrons bien celles qui perdureront. Je pense que Frank, en tant que narrateur, cinéaste et bédéphile, aura des histoires à raconter...

FC : Je crois que nous sommes au tout début de cette nouvelle forme de narration. J’ai l’impression qu’il y a à nouveau un potentiel de créativité exponentiel, la proximité qu’induit la tablette dans la façon de regarder un film normal, mais surtout une œuvre spécialement adaptée pour la tablette, fait que nous allons pouvoir raconter des histoires comme nous n’en avons encore jamais racontées, être à la croisée de tous les codes. Aujourd’hui, c’est le cinéma et la bande dessinée, mais pourquoi pas aussi les codes du jeu vidéo ! L’idée est vraiment de pousser plus loin l’intéractivité, nous n’en sommes qu’à un galop d’essai qui nous semble déjà de très belle qualité, mais ce qui arrive derrière sera explosif.

Le lecteur de l’e-Bd peut accéder à des bonus (documents d’archive, cartes de l’époque, créations graphiques originales)

Donc vous avez d’autres projets avec ce procédé ?

FC : L’idée me concernant est de transformer l’essai bien sûr, mais aussi d’aller plus loin. L’e-Bd ayant été initiée une fois que le film était complètement tourné, nous n’avions pas toutes les ouvertures graphiques possibles. Mais si, et c’est le cas aujourd’hui, nous considérons d’emblée l’écriture de cette e-Bd, au moment de l’écriture du film, alors nous pourrons associer le spectateur à la narration-même de la fiction, il pourra intervenir, nous pourrons lui donner les commandes. Il sera peut-être dans le véhicule du héros, ou dans sa course-poursuite, il y a tout à inventer.

L’e-Bd se décline en trois épisodes, de près de 1,5 Go chacun.

Voir en ligne : Le site du film "Je vous ai compris"

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’e-Bd "Je vous ai compris" est disponible en trois épisodes. Le 1er épisode est en libre téléchargement sur l’Apple Store, les épisodes 2 et 3 seront accessibles fin février pour 3,99€.

[1Le film fut diffusé sur Arte le 1er février 2013 à 22h15

 
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2 Messages :
  • Si l’on met de coté le rendu graphique qui peut séduire ou repousser, il y a dans cette œuvre hybride beaucoup d’innovations de lecture.

    Notamment la prise en compte du fait que notre cerveau ne lit pas de la même manière les images fixes et les images animées. J’aime beaucoup, par exemple le statut narratif des images qui, après avoir été en mouvement, se figent et restent sur la planche.
    Sur un autre plan, le mélange ’textes à lire’ et ’texte lu’ est aussi plein de promesses.

    Naturellement, beaucoup de lecteurs seront déroutés, énervés de ne pas toujours maitriser la vitesse de lecture (hybridation de la lecture et du spectacle)
    Mais en tant qu’expérimentation narrative, cet objet est tout à fait fascinant.

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    • Répondu par Roland Cottet le 24 août 2014 à  21:58 :

      Je suis réalisateur de documentaires diffusés sur les chaînes.
      Cette approche nouvelle est absolument fascinante. Je suis incapable de lire une BD et là, je suis scotché. Je suis inapte à adopter cette nouvelle approche.Mon âge et ma culture ne me le permettent pas.Mais je suivrai avec beaucoup de plaisir les évolutions que Franck Chiche va nous proposer.Bravo.C’est est une véritable avancée.
      Roland Cottet

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