François Boucq (1/2) : « Le scénariste doit abandonner son récit, car le dessinateur en est le réel metteur en scène »

15 décembre 2009 1 commentaire
  • Véritable personnage de la bande dessinée, François Boucq prouve chaque jour qu'il méritait son Prix d'Angoulême. Alors qu’il dessine actuellement des séries bien implantées comme Bouncer et Le Janitor. Cela ne l’empêche de cultiver l’absurde dans d’autres sagas comme celles de La Mort ou Jérôme Moucherot.

François Boucq (1/2) : « Le scénariste doit abandonner son récit, car le dessinateur en est le réel metteur en scène »Dans votre dernier tome paru de la Mort et Lao-Tseu, excepté le retour de votre mortelle favorite, vous évoquez pas mal de situations d’actualité, telle que le show-biz, la chirurgie esthétique ou la communication à outrance …

Beaucoup de ces thématiques proviennent des Fluide Glacial dans lequel ma série est prépubliée, et je m’y plie assez volontiers. C’est d’ailleurs une stimulation de devoir évoquer un sujet imposé. Avec un personnage aussi emblématique que celui de la Mort, c’est assez facile : il suffit de la faire réagir avec son point de vue aussi saugrenu qu’universel, car elle touche tout le monde.

Elle est accompagnée par un cochon muet, que vous présentez comme la réincarnation de Lao-Tseu. Cela doit être une gageure permanente de les mettre en scène ?

Je passe bien plus de temps à réaliser les scénarios, qu’à dessiner leurs aventures. Je lâche bien sûr plus mon trait que dans Bouncer ou le Janitor. Concernant le cochon, l’avantage en bande dessinée où l’image véhicule sa propre narration, c’est qu’on peut éviter l’obligation de la parole. Le fait qu’il existe, ses postures, donnent du sens à la situation évoquée. La Mort semble d’ailleurs bien le comprendre grâce à ses mimiques et ses grognements. J’aime également beaucoup travailler sur ces registres d’expression et de présence sans langage à proprement parler. Lao-Tseu est donc un faire-valoir, mais c’est leur relation, leurs échanges qui font passer le message au lecteur.

Pas mal d’autres faire-valoir tels Milou, Jolly Jumper et d’autres personnages d’abord muets, se sont finalement retrouvés doués de parole. Comptez-vous franchir le cap ?

Je l’ignore, mais ce personnage est différent, car en appelant mon cochon Lao-Tseu, on lui définit tout un passé. Normalement, un philosophe ne cesse de parler, et sa réincarnation ne piperait plus un mot ! Par choix ou par obligation, tout le paradoxe est là, mais grâce à cette épaisseur du personnage, sa seule présence suffit à donner du sens ou du relief à une scène. Son comportement est d’ailleurs basé sur le plaisir de vivre, comme s’il avait fait le tour des questionnements pour jouir de la vie, tout simplement.

Vous jouez d’ailleurs beaucoup sur ce mélange d’absurde et de surréalisme pour faire réfléchir le lecteur avec, par exemple, ce malade qui se fait refaire toute la tuyauterie avant de s’enfermer dans son mausolée. Un canevas que vous avez souvent utilisé avec Jérôme Moucherot

Il y a bien entendu un lien entre les deux séries et les deux personnages, par le type d’humour qui est abordé. C’est sans doute ma signature, mais je ne la développe pas consciemment, car en écrivant une histoire, je me focalise sur les éléments que je désire y placer, sans me demander par quel biais je vais les intégrer. Je désire surtout évoquer que l’humanité souffre aussi de l’idée qu’elle se fait de la vie. Si on change de point de vue, on place alors une distance dans notre regard, sur notre vécu.

Globalement, nous avons tous une idée de ce que devrait être notre existence personnelle et celle des autres. Nous raccrochons alors à cette vision, en combattant perpétuellement pour y parvenir ou la maintenir. En voulant corriger ce qui va à l’encontre de cette projection, on crée des situations ubuesques de souffrance. On ne vit donc plus, on se confronte juste à l’opinion que l’on a. Le pire, c’est que cette vision qui nous emprisonne, n’est que le résultat de schémas qu’on nous a légués. On perpétue malgré nous les idées des autres. Avec mes récits décalés, je tente de faire passer ce type de message, de placer un autre regard sur notre vie, pour en faire ressortir une saveur différente.

Cela se traduit surtout dans vos albums de Jérôme Moucherot, dans lequel ce courtier en assurances vit dans un monde apparemment sans logique.

La bande dessinée est une sorte d’incantation : à travers l’histoire qu’on raconte, je tente de résoudre les problèmes d’opinion de la vie. Quand on utilise le dessin pour véhiculer des idées, on emploie plus la forme que les mots, qui sont parfois trop conceptuels, vaporeux. Le texte peut induire un flou dans le message à faire passer, mais en bande dessinée, on créée des limites par le trait et le sens de cette image sera basé sur la forme que je vais précisément lui donner. Cette incarnation provoque une intimité de langage, comme une sorte de ‘forme-pensée’.

Je communique donc avec le lecteur via ces ‘formes-pensées’ pour lui traduire les sentiments de mon récit. Comme la jungle urbaine de Jérôme Moucherot par exemple. Dans ce type d’histoire, je m’autorise des formes-pensées les plus vastes possibles. Mon personnage peut donc rencontrer toutes les images possibles de la réalité qu’il côtoie. Si le monde extérieur lui paraît comme préhistorique, voire jurassique, il se fera à cette idée sans que cela puisse le perturber. Voilà donc le canevas de Moucherot, il s’ébat dans un monde, le sien, où tout est possible : la civilisation comme la sauvagerie, ainsi que la rigueur administrative grâce à laquelle il tente d’ordonner toute cela, et désespérément, il n’y arrive pas !

Par rapport à la Mort, les aventures de Jérôme Moucherot sont des récits complets. La façon de travailler est toute autre, mais comment vous fixez-vous le cadre de ces péripéties ?

Le souci est de pouvoir donner une cohérence à l’ensemble du récit. Même à l’intérieur de l’absurde, il faut un fil conducteur qui permette au lecteur de s’impliquer dans l’histoire. Cette logique de l’absurde est plus difficile à maintenir sur la longueur d’un récit de quarante-six pages, par rapport à une histoire courte de la Mort, c’est ce qui en fait l’intérêt. Actuellement, je travaille sur l’idée que Jérôme aille à la découverte de lui-même. Je cherche donc à matérialiser tout cela, jouant sur des péripéties, sans perdre mon lecteur. J’ai entamé cette réalisation, et je vais montrer les premiers épisodes à Thierry Tinlot, pour qu’il puisse juger des premières rencontres de mon personnage, et voir si on va le pré-publier dans Fluide Glacial. Actuellement, tellement de personnes se demandent : « Qui c’est qu’c’est, moi-même ? » Les librairies sont pleines de types qui vont vous expliquer comment vous découvrir. Pour ma part, je vais donc me moquer un peu de cela tout en tentant d’ouvrir une brèche, utilisant mes ‘formes-pensées’ afin de faire naître quelque chose au sein de chaque lecteur.

Si vous êtes reconnu depuis des années avec des albums assez innovants, on se rend compte que depuis quelques temps, vous êtes devenu à la mode avec San Antonio, Bouncer, Janitor, voire même ‘bankable’ puisque vous allez réaliser un XIII Mystery

Quand je suis arrivé dans le monde de la bande dessinée, mon dessin était peut-être un peu agressif. Je montrais des êtres tels que je les voyais, sans les embellir. Cela pouvait sembler dérangeant pour certains, mais petit-à-petit, mon dessin et mon style ont été mieux tolérés. Le lecteur accepte maintenant de regarder derrière le masque des gens, admettant l’ingratitude que je pouvais souvent évoquer.

Ce n’est bien sûr pas le seul aspect caractéristique de votre graphisme, mais quel type de récits cherchez-vous spécifiquement alors à dessiner ?

Mon écriture est très visuelle et j’essaye de mettre en scène des histoires qui ne pourraient pas être racontées autrement qu’en bande dessinée. Avec les années d’expérience, je comprends de mieux en mieux les techniques pour faire passer les sentiments, et je les utilise donc avec peut-être plus de justesse. Lorsque je déforme des rochers pour évoquer les personnages ou leurs pensées, cela fait partie de ce mode de communication unique. On n’est pas dans un univers photographique, ni cinématographique, on doit s’en inspirer pour raconter une histoire, et déformer ce qui doit l’être, jouer sur cette spécificité de la bande dessinée pour faire passer le récit.

Mais avec trois ou quatre albums menés de front, plus de l’illustration, vous parvenez à suivre vos différentes séries avec assez de régularité ?

Je ne me pose pas la question ; je le fais, c’est tout. Quand on raconte une histoire, il faut une certaine rapidité dans l’exécution. À l’époque, Uderzo pouvait parfois dessiner huit planches en une semaine. Aujourd’hui, les jeunes dessinateurs ne parviendraient pas à tenir ce rythme. Cette rapidité t’oblige à ne pas laisser trop de temps entre la conception et la réalisation. Sinon, tu ne restes pas en phase avec ton propos, tu pars dans des digressions qui te font oublier ton histoire proprement dite. Certains dessinateurs se focalisent ainsi parfois trop sur l’esthétique de leur case, avant de penser au message qu’ils doivent transmettre. Il faut donc rester vigilant, maintenir un certain équilibre, car l’extravagance d’un détail de l’arrière-plan pourrait accaparer le regard du lecteur. Il faut constamment se rappeler qu’on raconte avant tout une histoire pour quelqu’un !

C’est d’ailleurs le dessinateur qui est le réel metteur en scène, qui créée les personnages et les ambiances. Si on donne le même scénario à Juillard et Bilal, on aura deux histoires différentes, avec deux profondeurs différentes. C’est pour cela que le scénariste doit pouvoir abandonner son récit au dessinateur, car ce dernier doit la raconter comme il l’a ressentie, et pas comme le scénariste l’a écrite, ceci pour autant que le dessinateur ait perçu un point de vue narratif sinon, ce n’est que de la restitution. Mais si cette magie opère, alors on peut créer tout un univers dans l’esprit du lecteur, même si tout n’est pas dessiné, car il comblera de lui-même les pans qui l’intéressent, fabricant alors sa vision bien plus permanente que n’importe quel dessin.

Lire la seconde partie de cette interview

(par Charles-Louis Detournay)

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