François Boucq (2/2) : « Bouncer est né de mon envie de faire un Blueberry »

16 décembre 2009 0 commentaire
  • Seconde partie de l’interview, dans laquelle on aborde plus en détails la naissance et les caractéristiques de Bouncer, ainsi que les différences de dessins et les motivations du Janitor.

Nous évoquions les ‘formes-pensées’, je suppose que ces réflexions doivent vous rapprocher de Jodorowsky, dans sa conception de la construction humaine ?

Bien sûr, on s’entend très bien sur ces thèmes-là, mais Alexandro Jodorowsky est plus axé sur la thérapie transgénérationnelle qu’il a contribué à créer. Cela se sent dans son personnage du Bouncer, qui se meut entre autres à cause de sa mère, de son père, de son grand-père, voire encore plus haut. Pour moi, c’est la première série où il l’aborde pleinement, car si la lignée était fort présente dans la Caste des Méta-Barons, on ressentait moins clairement cette influence. Même si Bouncer est un western, la série se veut plus réaliste et doit donc comporter des éléments de la réalité qui nous parlent. Cette notion transgénérationnelle est dont plus explicite, que les métaphores et les allégories de la Caste des Méta-Barons.

Le second cycle des tomes trois à cinq met bien cela en avant, avec une première libération du Bouncer lorsqu’il accepte son héritage.

Tout-à-fait ! On s’aperçoit d’ailleurs que nos problèmes proviennent bien souvent de mensonges. On se constitue face la vision qu’on a de soi-même, basée sur ce qu’on vous en a dit lorsque vous étiez enfant. Pour le Bouncer, cette construction s’écroule entre autres lorsqu’il apprend que son père n’est pas celui qu’il croit, mais un type qui passait par là. Il doit donc se reconstituer lui-même, grâce à son passé.

François Boucq (2/2) : « <i>Bouncer</i> est né de mon envie de faire un <i>Blueberry</i> »Quelle est votre part d’implication dans l’écriture des scénarios de Bouncer ?

En débutant Face de Lune, Alexandro s’était mis dans la tête que je me ‘battais’ avec les scénaristes. Effectivement, ma relation avec Jérôme Charyn n’avait pas été des plus harmonieuses pour la Femme du magicien et Bouche du diable. Alexandro s’est dit qu’il allait toujours écouter mes idées pour éviter ce type de désagréments. (rires). J’ai donc joué le jeu, car cela m’intéresse énormément de pouvoir m’impliquer dans les scénarios.

Historiquement parlant, votre collaboration débute sur Face de Lune, un récit d’ailleurs dont le lectorat a longtemps attendu la conclusion ?

Les changements de directions chez Casterman ont créé des dissensions, en grande partie dues à des personnes qui croyaient faire de la bande dessinée sans rien y connaître. Nous avons donc pris de la distance, mais c’est comme cela qu’est né Bouncer : nous nous sommes vus pour travailler sur la suite de Face de Lune, mais comme cela ne pouvait se faire, on a évoqué nos autres envies, et on est partis sur un western.

Jean Giraud expliquait qu’il vous avait demandé de dessiner Blueberry 1900, mais qu’il était heureux que cela ne se soit pas réalisé, car vous avez alors pu vous lancer dans Bouncer !

En réalité, je revenais d’un voyage en Arizona, et le rencontrant, je lui partage mon sentiment, comprenant qu’il ait dessiné Blueberry pendant des années, car ces paysages dégagent une vie tellement intense, qu’on ne peut se lasser de les représenter. C’est alors qu’il me propose de faire un Blueberry, ce que je refuse directement, car pour moi, il est le seul et unique dessinateur de cette série. Mais il m’explique que cela se situerait plus tard, mettant en scène un Blueberry vieillissant, qui aurait un comportement plus mûr, envisageant ses aventures avec plus de sagesse. C’était donc différent de la série en cours, et ôtant toute rivalité possible avec son dessin, cela m’intéressait. Nous avions déjà jeté les bases de ce projet, pendant qu’il tentait de convaincre Philippe Charlier, je commençais à m’immerger dans cet univers.

Voyant qu’on n’aboutira pas, je m’en ouvre à Jodorowsky avec qui j’avais rendez-vous un matin, justement pour cette suite de Face de Lune. Ce dernier m’avoue vouloir faire un western depuis des années, et me demande de lui laisser quelques heures pour me présenter une première trame. Comme point de départ, je lui ai raconté un texte que j’avais lu récemment, mettant en scène un des plus fameux samouraïs, Miyamoto Musashi, rencontrant un jeune garçon, etc. De fil en aiguille, le reste est donc survenu, et le lendemain même, je me mettais à dessiner Bouncer !

Le cycle que vous venez de terminer met le Bouncer face à la question du choix, entre ces jumelles qui évoquent chacune une face de sa personnalité : sécurité ou aventure ?

Oui, c’est de nouveau une prise de risque intéressante. J’aime surtout la conclusion qui se révèle de mon point de vue passionnante. Ainsi, commencer une histoire est toujours facile, mais bien la terminer, c’est une autre paire de manches. Il faut y insuffler la puissance de la solution de l’intrigue, tout en laissant une partie de l’énigme sur laquelle le lecteur peut continuer à méditer.

Mais n’est-ce pas parfois un peu difficile de faire repartir chaque cycle du même point de vue : Bouncer est à Barrow-City, et des fermiers chassés qui lui demandent du secours ?

Nous l’avons exploité de manière différente, et puis il doit bien garder la terre de ces ancêtres. Mais c’est vrai que dans le futur, nous allons le faire voyager pour lancer d’autres canevas.

Si ce diptyque des tomes 6 et 7 est fort complet, tout en ayant une bonne variation des sujets exploités, on avait auparavant des scènes qui étaient graphiquement très belles, mais dans laquelle une bagarre pouvait prendre une vingtaine de planches, ce qui peut sembler long pour le lecteur …

Le coffret rassemble les deux albums

En réalité, Bouncer doit se lire par cycle, les tomes 3, 4 et 5 formant un tout indissociable. Mais c’était impossible, commercialement parlant, de le publier en un volume, d’où la division entre ces trois tomes. Dans l’entité globale du récit, on ne ressent pas ce poids car cette scène s’intègre globalement dans l’intrigue, mettant en lumière les personnages. C’était une gageure de notre part, de vouloir raconter cet assaut dans le détail, sur plus d’un tiers de l’album, comme si nous y étions, mais je ne le regrette pas. Franchement, je pense d’ailleurs que ce cycle est très bon, quand on lit d’un bloc. J’aimais surtout la densité psychologique distillée par cette intrigue mettant en scène le Bouncer devant exécuter la femme qu’il voulait épouser. Surtout qu’elle est enceinte d’un autre !

Vous placez également une grande dimension dramatique dans la maison au cœur des canyons dans le diptyque que vous venez de conclure …

Comme il fallait mettre en scène une veuve noire, ainsi que le titre l’indique, je voulais la figurer telle l’araignée au cœur de sa toile, enfermée dans un labyrinthe de rochers et de canyons. La maison représente aussi la gémellité d’opposition, par ce contraste entre les rochers arides de l’entrée, et le petit jardin luxuriant qui se situe juste derrière.

Comment le Janitor est-il alors arrivé sur le tapis, alors que vous aviez déjà pas mal de projets en route ?

Yves Sente désirait tout simplement travailler avec moi. Cela fait une quinzaine d’année que je me documente sur le Vatican, et la thématique du renseignement. J’avais déjà attaqué cet aspect avec Bouche du diable, mais je voulais aussi évoquer d’un autre côté l’influence du nazisme dans notre société. En croisant les informations, je me suis alors rendu compte que l’idéologie nazie s’était subtilement incrustée. Pas seulement dans l’aspect idéologique, mais également dans des domaines assez divers, comme la conception génétique. Quand on entend des personnages publics qui osent énoncer que la délinquance ou l’homosexualité sont génétiques, il y a de quoi se rendre compte comme ces courants ont pu perdurer, malgré la force avec laquelle on les a combattus. Un autre aspect est la conquête de l’espace par les américains qui se sont servis des scientifiques nazis, ainsi que des personnes très proches des camps de concentration. Mais le besoin de connaissances semblent excuser tous les maux. Je voulais donc évoquer cette fameuse filière qui permettait aux nazis de quitter l’Allemagne pour rejoindre les Etats-Unis sans être inquiétés.

Vous avez alors imaginé ce groupuscule qui œuvrerait depuis des lustres à l’intérieur même des instances vaticanes ?

Pas forcément à l’intérieur du Vatican, mais je voulais mettre ces thèmes en évidence. Et dans le contexte géopolitique actuel, je voulais évoquer leurs conséquences, et ce que cela peut nous raconter. Je voulais inscrire la série dans un esprit contemporain, mais évoquer le monde d’aujourd’hui, c’est bien entendu faire référence à ce qui s’est passé auparavant. En termes de construction, nous souhaitons travailler sous forme de diptyque, mais rien n’interdit de modifier cette forme si le récit le demande.

Si vous jouez beaucoup sur les cadrages dans Bouncer, donnant une connotation assez cinématographiques du récit, c’est pourtant moins le cas dans le Janitor ?

Nous sommes d’abord plus libres dans notre pagination pour Bouncer : 46, 54 ou 62 planches selon le rythme du récit. Pour le Janitor, nous devons non seulement respecter scrupuleusement le format de quarante-six planches, mais comme Yves Sente possède une écriture très intéressante dédiée à l’intrigue qu’il met en place, on a énormément d’informations à faire passer. Si je n’écoute que mes envies graphiques, je dessinerais ces 46 pages en peut-être deux cents planches. Mais sans cette place, on réduit alors les cadrages pour coller à l’action. Il ne faut pas le prendre avec un à priori négatif, ce sont juste des formats différents, et j’en retire beaucoup d’intérêts de part et d’autre.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la première partie de cette interview
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