François Boucq : "Je ne me vois pas avec des limites particulières, tout est possible !"

10 octobre 2012 2 commentaires
  • François Boucq revient avec une nouvelle livraison des aventures de Jérôme Moucherot. Au travers ce recueil de saynètes "ethnologiques", la vie du mâle dominant nous est contée avec générosité et entrain. Un mois d'octobre chargé pour l'auteur qui inaugurait également sa rentrée avec une exposition à l'Espace Dali à Paris.

Pourquoi, et avec quelle envie, publier plus d’une décennie après une nouvelle aventure de Jérôme Moucherot ?

D’abord, c’était l’envie de le dessiner parce que j’aime bien le dessiner. Et puis, j’avais commencé une nouvelle aventure mais, entre-temps, il y a eu un changement d’éditeur. On est passé de chez Casterman au Lombard.

Quand on est passé au Lombard, je me suis dis que, puisqu’on va les rééditer (ils étaient pour certains épuisés chez Casterman), il faudrait peut-être leur faire un truc, un petit album pour expliquer qui est ce personnage, comment il fonctionne, etc. J’ai commencé un peu à gamberger sur cette idée. Ça devait être un petit album et puis c’est devenu un gros album parce que je n’ai pas réussi à me contenir, mon problème étant la logorrhée. Je suis incontinent, oui, voilà, c’est ça, je suis incontinent ! Un continent à moi tout seul ! (Rires)

Je me suis laissé aller et puis les idées venant, l’album a grossi, et encore je n’ai pas pu dessiner toutes les idées que j’ai eues en tête. Mais je n’avais qu’une envie, c’était de définir le personnage et de montrer qu’il avait une vie propre et que son univers n’était pas n’importe quoi, mais que ça existait d’une manière tangible, que quelque part, il existe un univers comme celui-là.

François Boucq : "Je ne me vois pas avec des limites particulières, tout est possible !"
Le Manifeste du Mâle Dominant
François Boucq - Le Lombard ©

Ne pas en faire une aventure stricto sensu et intégrer cette vision pratiquement ethnographique de l’histoire était donc une volonté ?

Oui, ce gars-là existe et on va vous dire comment il fonctionne.

Cette présentation, ainsi que les rééditions aux Éditions du Lombard, est-elle une introduction pour permettre à de nouveaux lecteurs de pénétrer plus facilement dans cet univers ?

Bien sûr. Je ne sais pas si j’arrive à séduire de nouveaux lecteurs, mais en tout cas, pour celui qui a envie de s’intéresser à cet univers, j’avais envie de faciliter la tâche en lui montrant à quel point c’était complètement délirant et comment avec quelques points essentiels, il pouvait comprendre cet univers.

Le Manifeste du Mâle Dominant
François Boucq - Le Lombard ©


Cette introduction va-t-elle vous relancer sur un nouveau cycle d’aventures inédites de Moucherot ?

J’en ai déjà un en route. Un nouvel album que j’ai fait pour cinquante pages à peu près. Maintenant, il faut que je le termine. J’aimerais également bien faire une prolongation avec le même personnage d’un album qui s’appelle Un Point c’est tout ! et qui racontait le dessin a travers les élucubrations humoristiques du personnage de façon à ce que ma manière d’aborder le dessin puisse s’exprimer le plus largement possible tout en n’étant pas trop pontifiant mais plutôt détendu. Simplement pour montrer à quel point le dessin est quelque chose de très, très vaste, et comment on peut l’aborder d’une manière délurée.

Une prolongation prochaine pour Un Point c’est tout ! ?
François Boucq - Casterman ©


Dans les aventures de Moucherot ainsi que dans Les Aventures de la Mort et de Lao-Tseu, le côté farce sociale est très appréciable. Vous le mettez en avant par le surréalisme de votre dessin. Quels sont les attraits de cette forme ?

Si je reprends votre terme, pour moi la vie est une vraie farce. On se fout de notre gueule en permanence dans la vie, et donc, pourquoi ne pas donner une amplification à cette farce ? C’est vrai, c’est une farce. Vous ne savez pas qui vous êtes puisque la première chose que l’on fait, c’est de vous raconter votre naissance puisque vous-même vous ne vous en souvenez plus. Donc, puisque vous ne vous en souvenez plus, qu’est-ce qui dit que c’est vrai ? Ce que l’on vous raconte ou est-ce que j’ai réellement vécu quelque chose qu’on a essayé de me dissimuler ?

Il y a plein possibilités. Et déjà, rien que le début est un point de départ farfelu dans votre vie. On va finir par y croire puisque tout ce qu’on vous dit sur votre naissance, vous y croyez absolument. Vous croyez que vous vous appelez de telle façon et vous avez totalement accepté cette idée, mais si on vous dit maintenant le contraire, vous diriez non. C’est une vrai farce qui peut être dramatique parfois. Il y a des évènements dramatiques, mais il faut prendre cette vie à la fois avec sérieux et désinvolture. C’est pourquoi je pense qu’il est utile de créer des personnages comme ça, de définir des mondes qui sont des mondes en syntonie avec cette grande farce qu’est la vie.

Un Point c’est tout !
François Boucq - Casterman ©


Par rapport à la série des Aventures de Jérôme Moucherot, le personnage principal évolue dans la jungle et se retrouve, lui, sorte d’esthète de la classe moyenne, au sommet de l’échelle sociale. Pourquoi y placer cette figure typique ?

Parce que c’est le désir qu’a chacun, que l’on a tous en soi : être l’apothéose de l’humanité. Et la plupart du temps, nous sommes plutôt situés dans la classe moyenne. J’essaie donc redorer le blason de la classe moyenne en me disant que l’on peut l’exalter. Ça me paraissait un ressort humoristique intéressant et, en même temps, ça correspond à une idée implicite qui n’est pas forcément formulée de cette façon. N’importe lequel d’entre-nous a l’impression d’être le centre du monde, d’être excellemment représentatif de l’être humain.

Il y a aussi une autre raison : Mon personnage est une sorte de fauve. En tout cas, il en a tous les attributs extérieurs. Je veux montrer à quel point ce petit personnage est loin d’être un dominé mais au contraire un dominant, un vrai héros. Pas un héros de pacotille, mais un vrai héros, c’est-à-dire quelqu’un qui est capable d’affronter n’importe quel événement de son univers, de face, sans se dérober. L’univers qui est le sien est donc à la fois naturel, surnaturel et sous-naturel, et il est capable d’aborder toutes les dimensions de son univers comme un héros.

En tant que héros, le personnage est très marqué année 1990 voire 1980 et pourtant en 2012, une sorte d’alchimie prend et cela fonctionne toujours, c’est toujours « représentatif ». Comment faites-vous pour que ça rentre toujours en écho avec notre société ?

Je crois que j’essaie de faire en sorte que le personnage soit intemporel. Il avait effectivement vu le jour dans les années 980 mais il a pas d’âge, il n’a pas de temporalité puisque son monde n’est connoté par rien. Il peut y avoir des bouts d’ordinateur qui traînent dans la jungle comme si l’ordinateur, c’était déjà terminé et déjà mangé par la végétation, comme si ça avait été absorbé par la nature...C’est un monde où l’on croise le fatras de tout ce qu’on peut voir aujourd’hui, de tout ce que l’on a pu voir et de tout ce qui peut être vu aussi dans le futur. C’est un monde sans limite, c’est peut-être pour cette raison qu’il est ’représentatif". À vrai dire, je ne m’étais jamais posé cette question.

François Boucq dans l’espace Dali à Paris
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Vous servez-vous pour l’animer de l’imaginaire collectif ou comptez-vous sur l’imaginaire du lecteur pour qu’il puisse intégrer cet univers intemporel ?

Oui, parce que l’on a tous cet univers-là en nous. Sauf que pour certains, il est en friche ; pour d’autres, il est interdit. Donc en lisant, en découvrant un univers comme celui-ci, on se réconcilie en fait avec des univers que l’on a en nous, avec une fantaisie qui nous appartient, avec des interdits de fantaisie qu’on peut braver puisque le personnage les brave.

Cela donne l’autorisation au lecteur d’entrer dans son intimité fantaisiste à lui. C’est une autorisation, après, on peut se permettre toutes les conceptions hurluberlues mais le personnage et l’univers que j’essaie de développer avec ce personnage, c’est un univers de provocation qu’il faut accepter pour que cela puisse exister en chacun de nous. Je pense donc qu’on possède tous ce potentiel-là.

Nous serions tous des petits Jérôme Moucherot ?

Oui, il suffit de développer notre univers imaginaire et notre côté fantaisiste. Je crois qu’on peut.

Cet homme typique de la classe moyenne possède un foyer complètement typique lui-aussi et pourtant dans l’imaginaire collectif de cette représentation, une absence m’a frappée, celle de la télévision, cet instrument indispensable, c’est voulu ?

La télévision est à l’extérieur, déjà absorbée, déjà mangée par la végétation. Lui, il lit le journal. Peut-être, un jour, je mettrai une télévision, mais pour l’utiliser vraiment, pas pour orner. Pour l’instant, elle n’a pas sa justification dans le cadre utile au développement des histoires que j’ai pu raconter jusqu’à présent. Mais peut-être que si je mets une télévision, il va sortir des trucs de l’écran, peut-être qu’on peut remonter le fil du câble, on peut aller voir l’antenne sur le toit. Tout est possible. Mais je ne l’utiliserais que quand ça sera indispensable. Je préfère l’introduire ici à la manière du tonneau de Diogène. Le mec est dans sa télévision comme Diogène était dans son tonneau. Il regarde avec l’œil des cyniques les gens qui vivent autour de lui, et dans le même temps, il peste contre les programmes télé. Des trucs comme ça me plairaient bien, avoir un mec qui est une sorte de « dégueuloir » d’amertume et qui parle de ce qu’il reçoit à la télévision par son satellite.

Une planche originale de Bouncer.
François Boucq ©


Dans cet album, on croise également la femme de Moucherot lors d’un passage assez drôle sur la société de consommation et les supermarchés pendant les soldes. Mais aura-t-on l’occasion de voir dans un prochain album la seconde génération des Moucherot ?

Oui c’est possible, tout est possible ! Il suffit de focaliser l’attention la-dessus et de trouver le moyen de développement. C’est possible, je n’ai vraiment aucune limite. On peut tout raconter, c’est un univers de tolérance absolue.

La Femme du Magicien : collaboration entre Boucq et Charyn.
François Boucq - Casterman ©


Vous qui avez travaillé avez Jodorowsky avec Charyn, des scénaristes « consistants », quels sont les avantages ou les inconvénients de travailler seul sur une BD ?

L’avantage, c’est de pouvoir laisser vagabonder son imagination de manière débridée, mais ça peut être également un désavantage, car il faut toujours essayer de voir comment va être reçue cette histoire. Va-t-elle être comprise ? Ne sera-t-elle pas trop absurde ? Il faut constamment se poser la question du lecteur. Comment il va prendre cette histoire ? Il faut donc la tester, plus encore qu’un récit réaliste dont on connait à peu près les codes.

Tandis qu’une histoire comme celle-là demande à ce qu’il y ait des lectures préliminaires. Je suis avide de savoir si la personne à qui je la fais lire marche, si elle se marre, si l’ensemble fait l’effet escompté. C’est donc un des écueils de ce genre d’exercice, mais je pense que les histoires humoristiques ne peuvent se raconter que seul ou en tout cas avec des collaborateurs très choisis qui sont dans la même mouvance d’esprit, car l’esprit de l’humour est très dépendant de celui qui le fait.

Comment vous passez d’une collaboration où vous êtes dessinateur à un travail où vous êtes seul en changeant de registre, du réalisme presque historique de Bouncer par exemple, à un registre surréaliste dans Moucherot ? Qu’est ce que ça implique comme « transformation mentale », comme effort de travail ?

Moucherot chez les surréalistes.
François Boucq ©


Ce n’est pas quelque chose de pesant car j’aime dessiner tout ça. J’aime dessiner en soi et j’aime dessiner dans tous ces différents registres. Quand je dessine en réalisme, je me concentre sur les problèmes d’anatomie, de respect d’un certain nombre de codes du genre. Bien sûr, je me concentre sur l’histoire, sur les coordonnées historiques du récit et j’essaie de mettre en forme, de façon à ce que ce soit le plus lisible dans ce cadre.

Et quand je passe à la fantaisie, c’est comme une récréation. L’un renvoie à l’autre au bout d’un moment. J’ai chez moi plusieurs tables à dessin. Il y en a une sur laquelle, il y a les histoires humoristiques, l’autre me sert plutôt pour les histoires réalistes et je peux passer comme ça d’une table à dessin à l’autre sans avoir à changer tout le matériel qu’il y a sur ma table.

Je me suis arrangé pour qu’au fond, comme je ne me vois pas avec des limites particulières, tout soit possible. C’est toujours moi qui m’y met. Ça n’offre pas de difficultés particulières sinon celles qui appartiennent au registre même.

Dans le registre réaliste, il y a un certain nombre de contraintes. Si j’ai besoin de dessiner une voiture : comment est cette voiture ? Je vais me documenter. Je vais regarder comment elle est faite sous tous les angles et je vais la dessiner, c’est une des difficultés.

De même, pour le dessin humoristique. Serai-je capable de montrer le Titanic qui arrive dans une banlieue ? Est-ce que je serai capable de le montrer ? Ah ! Comment faire ?

Moucherot à la manière de Magritte.
François Boucq ©


Je voulais également vous parler de l’exposition qui débute à l’espace Dali. Est-ce une sorte de défi que de s’attaquer à ces grandes réalisations ?

Là encore, la limite est celle qu’on s’impose. Je peins pour m’amuser à voir comment je pourrais introduire mon personnage dans un univers qui n’a rien à voir. Au départ, je me dit : "Bon ! Comment je vais faire ?"

Et au fur et à mesure, tu t’aperçois que tu prends un plaisir incroyable à faire ça ! Le plaisir vient s’articuler à la fois sur l’étude des différentes techniques, des différents peintres et sur le gag par lequel tu vas pouvoir introduire ton personnage dans un univers. Et de faire en sorte que cela semble évident. Comme si ces peintres avaient connu mon personnage avant même qu’il existe. Cela a vraiment un réel plaisir de le faire. En plus, je découvrais la peinture à l’acrylique. Je ne l’avais jamais pratiquée jusqu’à présent, c’est une peinture extrêmement plaisante, qui m’a donné énormément de satisfactions. Je vais sans doute continuer à l’utiliser parce que c’était trop bien.

Sur des albums ?

Non, peut-être pas. Mais, comme ça, sur des illustrations. Jusqu’à présent, j’avais travaillé essentiellement avec l’aquarelle dont je connais bien la pratique. L’aquarelle, c’est quelque chose qui a à voir avec l’eau, c’est un univers aquatique. Les pigments vont se dévider dans des dilutions d’eau ou se concentrer alors que là, on travaille plutôt avec des pâtes. C’est un univers beaucoup plus terreux qui a à voir avec l’empâtement. Avec cette matière on a l’obligation de travailler dans une autre perspective, c’est passionnant.

Pour conclure, vous êtes un des surréalistes de la BD franco-belge, il doit y avoir un certain plaisir à être exposer à l’espace Dali ?

C’est rigolo, c’est sûr. C’est, comment dire, incongru. Ce qui me plaît, c’est l’incongruité. Dans ces dessins et ces peintures, je ne cherche pas à rivaliser, je ne sais pas comment on peut situer ça dans la graduation des valeurs dans l’art, je ne cherche pas a me situer particulièrement mais c’est rigolo de pouvoir se permettre cette juxtaposition. Cela me plaît bien.

Boucq chez Dali.
François Boucq ©

(par Vincent GAUTHIER)

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