François Boucq : "S’amuser avec les peintures des autres, c’est génial à faire !"

18 décembre 2012 0 commentaire
  • Depuis le 6 décembre et jusqu'au 5 janvier 2013, François Boucq s'expose à Bruxelles dans la galerie Champaka. Nous avons saisi l'occasion pour faire le point sur ses deux actualités fortes de la fin de cette année, le Bouncer et Jérôme Moucherot
François Boucq : "S'amuser avec les peintures des autres, c'est génial à faire !"
Jérôme Moucherot & Bouncer
Affiche de l’expo François Boucq à la galerie Champaka, Bruxelles

Quelle est la thématique de cette exposition chez Champaka ?

C’était de mettre en relation deux aspects de mon travail. Il y a l’aspect humoristique avec le personnage de Jérôme Moucherot et d’un autre côté, il y a ce que l’on peut considérer comme étant un univers opposé, celui du réalisme, avec le Bouncer. L’idée était de les mettre en vis-à-vis comme dans un miroir.

Vos deux personnages ont aussi changé d’éditeur. Jérôme Moucherot a quitté Casterman pour Le Lombard et le Bouncer a été transféré des Humanoïdes Associés vers Glénat. Pouvez-vous nous expliquer le pourquoi de ces changements de maison d’édition ?

Planche originale de Jérôme Moucherot

Il y a de multiples raisons.
En ce qui concerne ma production chez Casterman, les différentes circonstances de ces dernières années ont fait que je me suis beaucoup plus rapproché des éditions du Lombard. Une sorte de familiarité s’est installée entre nous. Je me suis aussi rendu compte que c’était une maison d’édition « jeune », qui voulait faire évoluer son image car celle-ci était un peu empruntée au classicisme de la bande dessinée franco-belge et elle voulait rajeunir tout cela. J’ai donc eu envie de participer à ce changement car leur vision me plaisait.

On se souvient qu’il y a une dizaine d’années, Yves Sente, avec qui vous animez la série Le Janitor, vous avait demandé de créer le logo de la collection Troisième Degré. Est-ce à ce moment là que s’est fait le rapprochement avec l’éditeur bruxellois ?

Oui, c’est bien cela. La collection Troisième Degré a été la première étape. Je devais accompagner cette nouvelle collection qui avait une vocation humoristique. On s’est bien entendu sur la campagne publicitaire autour de cette collection. Puis, de fil en aiguille, nous avons collaboré sur les deux Rock Mastard que j’avais faits justement pour Troisième Degré. Enfin, il y a eu Le Janitor. C’est dans ces conditions que nous sommes arrivés à réfléchir au rachat du fond Jérôme Moucherot à Casterman pour le transférer au Lombard. Plusieurs albums de cette série n’étaient plus édités, nous avons donc pensé que c’était là l’occasion de les ressortir avec une nouvelle maquette, en les repositionnant différemment. Avec la réédition de ces albums, je me suis aussi dit que j’avais là une bonne occasion de faire un nouvel album de Moucherot. Cette nouveauté donne un petit peu l’ambiance de cette série et les coordonnées pour comprendre cet univers.

Ce sont des clés de lecture en quelque sorte.

Oui, même si ce sont des clés un peu fantaisistes. L’important, c’est qu’elles ouvrent des portes (rire).

Planche originale de Jérôme Moucherot noir et blanc

Que s’est-il passé dans le cas du Bouncer ?

Là, c’est différent. Alexandro Jodorowsky était fermement décidé à quitter les Humanos, alors que c’était l’un des piliers de cet éditeur. Glénat nous a contacté et a alors fait une proposition. Vu que l’on s’entendait bien avec eux et que leur offre nous convenait, on s’est dit : “pourquoi pas”.

Le Bouncer

Dans le cas du Bouncer, aurons-nous aussi une réédition du fonds chez Glénat ?

Pour l’instant, le fond est toujours aux Humanoïdes Associés. Il y a des tractations. Si la proposition de Glénat convient aux Humanos, alors la série sera entièrement éditée par Glénat. Ce qui parait logique. C’est mieux que l’entièreté de la série soit chez le même éditeur.

Parlons un peu de ce nouvel album du Bouncer. Dans celui-ci, notre héros est à la recherche du meurtrier de ses amis, Pretty John, un personnage bossu. On sait que Jodorowsky est un amateur de symboles. Que représente Pretty John dans cette histoire ?

Le fait qu’il soit bossu est une marque de disgrâce, comme si la nature elle-même l’avait renié. Lorsque des parents ont un enfant handicapé, ils ont tendance à le surprotéger, car ils se sentent coupables de l’avoir mis au monde comme cela. Mais en même temps, en le surprotégeant, cela va emmener des séquelles qui sont, dans le cas de Pretty John, de passer au dessus de toutes les règles de vie en société.

Pretty John est un personnage dépravé et qui est protégé et maintenu dans son vice par ses parents et son entourage. La bosse elle-même accentue cette dépravation. Il ne peut pas trouver la même place dans la société que n’importe quel autre individu. C’est un marginal dans une famille marginale. Cette mise au ban trouve sa source dans une sorte de dégénérescence morale et comportementale.

Le Bouncer, lui, a vaincu sa disgrâce, son bras en moins, qui est dû à un accident et non à sa naissance. Il a vaincu le handicap. Cette histoire est en fait la confrontation de deux points de vue différents. L’un incarnant la moralité et l’autre représentant la dépravation. Le Bouncer veut ramener Pretty John pour qu’il soit jugé, tandis ce dernier veut échapper à la justice pour continuer à suivre ses pulsions. Enfin, le cadre de l’histoire est une prison, paradis des bandits, qui est située dans un désert à priori inexpugnable. Pretty John est protégé à la fois par ses parents et par son environnement.

Pretty John et sa garde rapprochée

Pourriez-vous nous parler de ses parents ?

Je ne peux pas tout dévoiler car ces éléments seront révélés dans la seconde partie du diptyque. Ce qui me parait évident en tout cas, c’est que ce trio a entrelacé des liens tellement étroits qu’ils sont vraiment liés les uns aux autres. Tout est en osmose. Je m’imagine souvent cette famille comme étant une créature à trois têtes. Une sorte de trinité à l’envers.

Dans cette histoire, vous faite allusion au bras tranché du Bouncer… C’était déjà le cas dans le cycle consacré au vengeur aux serpents, lorsque le Bouncer, devenu bourreau de Barro City exécute un prisonnier cannibale. Après l’exécution, la foule lui a lancé l’un des bras du condamné en se moquant de son infirmité. Quelle est l’idée derrière cette métaphore ? C’est pour torturer votre héros ?

Dans To Hell au contraire, il s’en sort grâce à cela. Il se sert d’un bras qui ne lui appartient pas pour se sortir d’une situation périlleuse. On a l’impression que l’autre personnage en mourant, lui fait cadeau de son bras pour qu’il survive.

Ces dernières années, la question du handicap a souvent été débattue dans l’espace public et est de plus en plus acceptée. D’ailleurs, les derniers Jeux paralympiques ont battu des records historiques d’audience. En créant le Bouncer et surtout en lui donnant cette particularité, y avait-il là une démarche revendicatrice ou est-ce arrivé un peu malgré vous ?

Photo de famille du Bouncer avant son accident

D’abord, c’était une provocation d’Alejandro qui voulait créer un tireur de l’Ouest manchot. C’était une sorte d’épreuve, également graphique car on dessine généralement des personnages avec deux bras. Il fallait donc être constamment attentif à ne pas dessiner le bras manquant. Ensuite, dans les thématiques d’Alejandro, celui-ci considère qu’un homme n’est jamais complet. Il lui manque toujours quelque chose. C’est un élément qui va conditionner toutes ses aventures. Cela agit comme un moteur de l’histoire car le personnage cherche en permanence à combler un manque. C’est un manque physique qui devient psychologique. Lorsque nous avions fait Face de Lune, le manque se situait dans le visage. Le héros n’avait pas de visage. Et celui-ci a comblé ce manque en se lançant dans une quête.

Dernièrement, vous aviez fait une exposition dans laquelle Jérôme Moucherot revisitait Dali. Quel plaisir cela vous a-t-il procuré ?

Toile extraite de l’expo Jérôme Moucherot chez Dali

Au départ, c’était une sorte de blague que nous nous étions faite avec le marketing et l’attachée de presse du Lombard. On se disait que ce serait bien de faire le lancement de Moucherot dans le musée de Dali car cette BD est surréaliste. En visitant le musée, on s’est dit que ce serait bien de faire des faux tableaux de Dali en intégrant Moucherot dedans. Je me suis donc mis au travail et j’ai commencé par peindre à l’acrylique, ce que je n’avais jamais fait avant ! Ce fut mon premier plaisir.

Ma seconde satisfaction était d’analyser les différents tableaux présents dans ce musée pour saisir la technique de chaque peintre et de l’adapter à mon travail. C’était passionnant ! Enfin, il y avait l’effet du gag lui-même qu’il fallait créer dans chacun de mes faux tableaux. Par exemple, je me suis demandé comment faire intervenir mon personnage dans un tableau de Picasso. Tout cela était extrêmement plaisant à faire et je regrette même de ne pas avoir eu plus de temps pour en réaliser d’autres.

Nous avons entendu dire qu’il y avait un projet d’une sorte d’exposition itinérante qui présenterait vos travaux pour Dali dans différentes villes comme Bruxelles, afin de permettre à ceux qui n’ont pu se rendre à Paris de voir vos œuvres.

Oui, pourquoi pas. J’aimerais bien mais, pour l’instant, cela va rester à Paris jusque fin janvier ou fin février. Enfin, pour que cela puisse tourner, il faudrait qu’ils ne vendent pas toutes ces peintures, comme cela on pourra les exposer dans d’autres villes.

C’est vrai que lorsque l’on va dans des expos, c’est toujours un peu pontifiant, c’est très sérieux. Alors que dans ce cas là, c’est que du gag. S’amuser avec les peintures des autres, c’est génial à faire !

Blueberry and Bouncer (dessin pour un portfolio) - 2009 Encre de Chine sur papier - 41 x 31 cm
A l’origine, François Boucq devait réalisé un spin-off de la série mythique de Charlier et Giraud avec un Blueberry âgé
Les escaliers de la Tour de Babel - 2012
Impression aux encres pigmentaires sur toile - 178 x 100 cm
Tirage : 5 exemplaires numérotés et signés

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi sur ActuaBD.com :

François Boucq : "Je ne me vois pas avec des limites particulières, tout est possible !"

Commander cet ouvrage sur Amazon ou à la FNAC
Commander cet ouvrage sur Amazon ou à la FNAC

  Un commentaire ?