François Bourgeon ("Les Passagers du vent" / "Le Cycle de Cyann)" : "Je n’ai jamais perdu de vue le côté ludique de mon métier"

19 octobre 2015 19 commentaires
  • Avec l'achèvement du "Cycle de Cyann" et son dernier titre paru il y a un an "Les Aubes Douces d'Aldalarann" (le 6e d'une série qui devait initialement compter moins de tomes), on était en droit de penser que François Bourgeon (70 ans en juillet dernier) tirerait sa révérence auprès des lecteurs pour une retraite méritée... Il n'en est rien ! Artiste à part entière (dessin, scénario, couleur, mise en pages...), son trait est aussi caractéristique que la qualité et la complexité de ses histoires, François Bourgeon reste un auteur engagé. S'il travaille sur un nouveau projet dont il ne révélera rien, il plaide encore pour son métier d'auteur de bande dessinée qu'il aime et pour lequel il s'est battu. Il espère ne pas le voir disparaître...

Vous êtes un ancien de la BD et vous avez finalement assez peu de séries à votre actif ?

Seulement trois… Auxquelles on peut tout de même ajouter plusieurs centaines de planches pour la presse enfantine (de 1971 à 1980) ; « Maître Guillaume », un travail de commande qui n’a rien à voir avec ce que je fais maintenant ; et les deux « Brunelle et Colin » dont je n’étais pas non plus scénariste (ce qui pour moi a tout changé). Pour en revenir aux séries que j’ai écrites et dessinées, elles ne sont peut-être que trois, mais représentent dix-sept albums (en incluant l’atypique « Clé des Confins ») dont certains - citons « Le Dernier Chant des Malaterre » - font trois fois une pagination classique. En bref, si au lieu de compter en séries ou albums, on additionne mes planches, j’ai fait une cinquantaine de planches par an, soit l’équivalent d’un album moyen (recherches, écriture, dessin, lettrage et mise en couleur compris). C’est donc un rythme très respectable pour qui n’a jamais accepté de sacrifier la qualité au profit d’une surproduction. Je fais mon métier tel que j’ai envie de le faire, tel que je l’aime. Je ne renonce jamais à prendre le temps qu’il faut, ce qui demande des sacrifices… C’est une manière de travailler, c’est la mienne, ce n’est pas celle de tout le monde et c’est très bien comme ça, car c’est de nos différences que notre profession s’enrichit.

En travaillant comme je le fais, je fais en quelque sorte quatre métiers : celui de documentaliste, celui de scénariste, celui de dessinateur et celui de coloriste. Je ne dessine pas forcément tous les jours. Pour une reprise comme « La Petite Fille Bois-Caïman » (tomes 6 et 7 des « Passagers du vent ») j’ai cherché de la doc toute une année durant. Je me suis familiarisé avec plusieurs parlers : le créole haïtien, le créole louisianais et le cajun, entre autres. Rien que pour ces deux tomes, j’ai lu près de trois cents bouquins, parfois en dessinant juste un tout petit peu, histoire de m’entretenir la main comme un pianiste fait des gammes. J’ai écrit pendant plusieurs mois et n’ai jamais cessé de retravailler le scénario et les dialogues au fur et à mesure de l’avancée des planches.

Je souffle un petit peu quand je me lance dans la couleur. Tout le plus dur est fait, cela sent l’écurie et je peux me permettre de me laisser aller à écouter radio et musique en maniant les pinceaux.

François Bourgeon ("Les Passagers du vent" / "Le Cycle de Cyann)" : "Je n'ai jamais perdu de vue le côté ludique de mon métier"
"Les Passagers du vent" dans Circus
© François Bourgeon / Ed. Glénat

Peu de séries mais finalement toujours le même style de dessin qu’on retrouve assez bien de « Brunelle et Colin » jusqu’au « Cycle de Cyann » !

Non, il évolue toujours ! Si en quarante ans de carrière le dessin n’évolue pas un peu c’est qu’on avance à reculons. ( Rires ) Vous savez, mon métier c’est de la narration. Donc, pour moi, améliorer mes dessins c’est principalement accroître leur pouvoir narratif. Je n’ai pas dans l’idée de les vendre en galerie, ça ne m’intéresse absolument pas. Sinon j’aurais choisi d’être peintre, sculpteur ou graveur. J’ai choisi de raconter des histoires et ma recherche va toujours dans ce sens : diversifier, complexifier et enrichir mes personnages, tant dans leur apparence que dans leur expression, idem pour mes décors, idem pour mon récit. Il est plaisant de se lancer des défis. Tenter d’entraîner le lecteur à ressentir ce que d’autres arts lui offrent mais dont la B.D. est privée : le son, le mouvement… voire les odeurs ou les températures. Pour gagner ce genre de pari, il faut ruser, il faut tricher… et aussi prendre le risque de se planter. C’est le genre de choses qui m’amusent ! ( Rires )

Brunelle, Isa, Mariotte, Cyann… uniquement des héroïnes !

Oui, il y a pas mal de raisons à ça… Au début, je ne me suis pas vraiment posé la question ! Comme vous le savez, j’ai commencé à travailler en 1971 pour la revue « Lisette ». C’était complètement par hasard. Une copine maquettiste bossait dans ce journal qui s’est trouvé en panne d’illustrateur juste avant un week-end, le bouclage étant le lundi. Ça tombait plutôt bien, la rédaction ne pouvait pas se permettre d’être trop regardante et moi j’avais vraiment besoin de trouver du boulot. C’est aussi simple que ça. Le dessin leur a plu et ils m’ont proposé d’illustrer des B.D. « Lisette/Nade » était un magazine destiné aux petites filles… Donc, il y avait beaucoup plus d’héroïnes que de héros. Quand le journal « Lisette » s’est arrêté, j’ai rapidement retrouvé du boulot pour « Pif Gadget » d’un côté et « Fripounet » et« Djin » de l’autre. « Djin » était aussi une revue pour fillettes. Après plusieurs séries « Aurore », « Docteur Anne », « Magica », Robert Génin et moi avons proposé l’histoire à épisodes de « Brunelle et Colin ».

J’ai toujours trouvé cette compagnie féminine confortable. Elle avait l’avantage d’être plus sensuelle pour le dessinateur, plus complémentaire pour le scénariste et permettait aux deux une sensibilité plus riche et plus variée. J’ai très vite réalisé que je préférais largement voyager en compagnie d’un être différent que de me retrouver tous les jours en face d’un individu qui me ressemble ! ( Rires )

"Brunelle et Colin" par François Bourgeon & Robert Génin
© François Bourgeon / Robert Génin / Glénat

Dans Brunelle et Colin, certains détails sont assez coquins pour une simple série destinée à des adolescentes.

Les auteurs de "BD Jeunesse" de l’époque (voire tous les auteurs de BD) se trouvaient confrontés à un double problème : passer entre les mailles d’une censure obsolète exagérément pudibonde ; et aller, sans bien sûr le heurter, au devant d’un public plus déniaisé que les censeurs. Ce jeu de cache-cache avec les puritains qui sévissaient encore (on peut se souvenir de Royer, l’ex-maire de Tours mais peu de gens savent que certaines maisons d’éditions payaient un "retoucheur" chargé d’aplatir le galbe d’un sein, pourtant couvert, ou d’effacer le trait d’une braguette de jean) avait aussi des avantages. Un cinéaste comme Carlos Saura n’aurait peut-être pas réalisé des œuvres aussi fortes s’il n’avait pas eu à passer sous les fourches caudines des censeurs de Franco ! Pour des auteurs conscients et responsables, ces pathétiques privations de liberté avaient pour seul effet de développer chez eux l’esprit de résistance et une expression plus subtile. Mai 68 était passé par là. La BD pour adultes prenait de plus en plus de place. J’ai lancé le chantier des « Passagers du vent » en 1979. Je n’aurais jamais pu le faire quinze ans auparavant. Comme pour le roman, la BD a besoin de pouvoir évoquer tous les aspects de la vie en fonction du type de récit et des lecteurs auxquels elle s’adresse.

Il serait imprudent de croire que le combat est définitivement gagné. Par deux fois, les « Passagers du vent » ont été menacés de censure. Ils avaient même été inscrits sur une liste d’ouvrages qu’un député voulait faire exclure des librairies pour n’être plus vendus qu’en sex-shop. Plus récemment, une association de parents d’élèves, téléguidée par un célèbre mouvement religieux de l’extrême-droite américaine avait réussi à faire sortir des CDI de l’éducation nationale un certain nombre d’ouvrages dont, une fois encore, « Les Passagers du vent » (le décret de l’inspecteur d’académie responsable a été annulé par Jack Lang, alors ministre de l’éducation, dès que nous lui en avons donné connaissance). Rappelons pour finir que les mêmes Passagers, traduits en plus de vingt langues, n’ont jamais pu trouver d’éditeur aux USA, parce que j’ai refusé d’en changer des vignettes qui choquaient la grande Amérique.

"Les Compagnons du crépuscule" - Ed. Delcourt
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

La couverture du second tome avec le destrier noir semble inspirée d’une célèbre peinture de Frazetta ?

Oui, oui, c’est tout à fait exact, je ne m’en suis jamais caché. J’avais à rendre ce dessin avec un cavalier, pour la veille du jour où la revue « Djin » m’en passait la commande. Il était destiné, comme tout ce qu’on faisait, à finir au panier une semaine ou deux après la parution du journal. En la retravaillant dans mon style, je me suis inspiré de cette peinture pour la position du cheval, particulière à cause de la pente du terrain. Quand la parution de l’album a été décidée, le dessin exhumé a été retenu pour la première de couverture, j’étais trop content de n’avoir pas à me taper un travail supplémentaire dans l’urgence pour servir cette histoire que je n’aimais pas trop. Mais… rien à foutre ! ( Rires )

Le second tome de Brunelle et Colin n’est pas découpé en courtes histoires contrairement au premier tome. Du coup, le résultat est moins convaincant.

Là, c’est au scénariste qu’il faudrait s’adresser et le cher Robert n’est plus là pour répondre. Dans tous ces travaux pour la presse, c’est le journal qui commandait, nous avions peu d’initiative. Il m’arrivait, bien sûr, de prendre de temps à autres le scénario en main, quand les retards de Robert nous faisaient sauter des tours. Cela m’a parfois amusé, mais ça amusait moins Robert qui, d’un tempérament plus doux, concevait des histoires un peu plus "gentillettes". Ni l’un ni l’autre n’étions vraiment dans notre rôle. Robert ne se plaisait qu’à écrire des romans, à traduire des polars et des histoires de science-fiction (il n’aimait pas le moyen-âge). Et moi, je me sentais de plus en plus attiré vers une BD. destinée aux adultes. Avec le recul, je me rends compte que ces deux livres charnières ont, pour moi, marqué la fin d’une période de huit années d’apprentissage. Ils m’ont appris beaucoup… Mais je ne les ai jamais relus. Lorsque Henri Filippini a poussé Glénat à les éditer en albums, ils ont eu un succès inespéré qui m’a enfin permis de passer à un autre stade.

Justement comment s’est faite cette transition vers « Les Passagers du vent » ?

Une fois n’est pas coutume, j’aimerais dire deux mots sur Henri Filippini. Dans les années 1970, les éditions Glénat étaient encore en devenir. Peu d’auteurs connaissaient la maison grenobloise mais beaucoup fréquentaient la librairie Le Kiosque à Paris. Filippini qui tenait cette librairie y écrivait moult articles, y supervisait tous les journaux Glénat, y recrutait les auteurs et faisait le tampon (pour ne pas dire le punching-ball) entre eux et la direction. Sur toute cette période, l’éditeur lui doit vraiment beaucoup. En ce qui me concerne, c’est Henri Filippini qui a proposé de mettre en album les « Brunelle et Colin » qui m’ont servi de tremplin. Dans le même temps il découvrait Juillard, Dermaut, Convard et bien d’autres. Lorsque Filippini m’a demandé de proposer une série originale pour la revue « Circus », j’ai évoqué le thème de ce qui devait devenir « Les Passagers du vent ». Glénat faisait la moue : "Rhôooo, encore une histoire de pirates ! C’est pour les mômes, les Barbe Rouge". Filippini a tenu bon et Glénat a fini par céder. Merci Henri !

"Les Passagers du vent"
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

L’autre merci ira à mon ami Jean Léturgie. Il tenait à l’époque le rôle d’attaché de presse des éditions Glénat. « La Fille sous la dunette », le premier tome des « Passagers du vent », venait de se terminer dans « Circus » et l’album devait être présenté au jury d’Angoulême. Or, Angoulême arrive et rien n’est imprimé. Au lieu de pleurnicher sur cette stupide négligence, Jean ne se démonte pas, prend toute une pile de « Circus » et découpe page par page les 46 planches de l’histoire qu’il agrafe en autant d’exemplaires qu’il y avait de membres du jury. Nous connaissons la suite : ce sont ces reliures sommairement agrafées qui m’ont valu ce prix du meilleur album du festival d’Angoulême de 1980.

Décidément, j’aime bien les gens tenaces et décidés. ( Rires )

Les Passagers du vent est un classique de la BD. Qu’est-ce cela vous inspire depuis le temps ?

Ce qui fait souvent le succès d’une œuvre, c’est quand elle dépasse largement le public auquel on la destine. Pourquoi ?… S’il y avait une recette, il n’y aurait que des best-sellers. Je n’ai pas construit le succès, je me suis contenté de raconter l’histoire qui trottait dans ma tête comme j’aurais aimé qu’un autre me la raconte. Comme vous l’avez rappelé tout à l’heure, je restais attaché aux héroïnes plus qu’aux héros. Pour introduire Isa sur un vaisseau de guerre où n’était point sa place, j’ai dû construire la trame romanesque qui rendait sa présence vraisemblable. Personnage atypique cependant ordinaire, sensible mais révolté, Isa a su séduire lecteurs comme lectrices. Peu de femmes, en ces temps, lisaient de la BD. J’ai eu la chance d’accrocher beaucoup de lectrices. Dès les premières années, rien qu’en langue française, « Les Passagers du vent » se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires par titre. Rien n’explique cela. Disons alors qu’ils ont rencontré leur public. Cette explication me suffit.

Qu’est-ce qui a le plus marqué les esprits pour cette série selon vous : son réalisme, les séquences érotiques, les scènes de violences ?

Rien de tout ça et tout à la fois ! Là encore, il n’y a pas de recette. J’ai toujours essayé de mettre en image les petits films que j’avais dans la tête. Souvent, mais pas toujours, je me suis appuyé sur l’Histoire avec des envies de reconstitution mais en gardant la certitude que pour monter un bon récit, il faut perpétuellement renoncer à y caser tout ce qu’on a appris pour le construire. Le canon peut tonner, l’auteur peut savoir où et pourquoi il tonne, mais si ses personnages n’entendent que le bruit et sont dans l’ignorance des évènements qui se déroulent, le lecteur doit partager leur doute et leur ignorance. C’est à ce prix seulement que les héros sont vrais et proches du lecteur. L’écriture demande de perpétuels renoncements. Je m’appuie souvent sur l’Histoire, mais je ne fais jamais un cours. Ce sont mes personnages, rien qu’eux, qui m’intéressent. Alors seulement l’histoire peut apparaître en filigrane.

Quand on voit le détail des vignettes pour un simple mât de bateau, une poulie, un fusil… il faut de solides connaissances historiques et maritimes !

Pour construire « Les Passagers du vent », je me suis tout d’abord servi des merveilleux ouvrages de Jean Boudriot sur « Le Vaisseau de 74 canons ». Ce sont les deux premiers volumes de sa longue suite d’ouvrages d’archéologie navale qui m’ont donné l’envie de peupler les merveilleux décors que ces connaissances maritimes nous offraient. Lire ses plans et ses livres ne suffisait pas. L’Hermione n’était pas construite et il n’existait pas de logiciel 3D (ni de logiciel, d’ailleurs). Pour reconstituer un bateau vraisemblable en dessin, il n’y avait qu’une possibilité : monter une perspective. Un travail fort long qui demande un peu de technique, une certaine passion et beaucoup de curiosité. Une chose est importante : j’essaye toujours de m’amuser, je n’ai jamais perdu de vue le côté ludique de mon métier (sinon ce n’est pas la peine de faire ce métier). Mais il fallait pousser plus loin. Ma bibliothèque maritime comporte des centaines d’ouvrages. Si passionnant que soient les bateaux, ce ne sont que des moyens de transport qu’il faut inclure dans leur époque. Après la Guerre d’Indépendance, la thématique de l’esclavage s’est rapidement imposée.

J’ai commencé mes recherches au Musée des Salorges à Nantes, je me suis rendu à Rochefort et je me suis plongé dans les archives du Musée de l’Homme de Paris. J’ai eu la chance de trouver un gros livre de Pierre Verger intitulé « Flux et reflux de la traite des nègres » (entre le Golfe de Bénin et Bahia de Todos os Santos). Ce livre était intéressant à lire et de plus très référencé. Il m’a permis ainsi de remonter aux sources, d’aller à la Bibliothèque Nationale, puis à l’ancien Ministère des Colonies de la rue Oudinot où j’ai trouvé bien plus que je ne cherchais (plans du fort de Juda, aquarelles de marins etc.) Voilà comment je me suis pris au jeu et pourquoi j’ai depuis cherché à toujours retrouver ce genre de spirales positives. Savoir, comprendre, connaître… et ensuite partager. Voilà des mots qui ont un sens. Ce qu’on trouve on le prend, ce qu’on prend on le donne. ( Rires ) Vous voyez, on s’enrichit comme cela…

Il semblerait que votre précision maritime ait inspiré d’autres séries comme « L’Épervier » ou motivé des auteurs comme Jean-Yves Delitte ?

Je les connais fort bien. J’ai rencontré plusieurs fois Pellerin en Bretagne et Delitte à Bruxelles du temps des éditions 12Bis. Ce sont des auteurs talentueux. Je ne sais pas si je les ai ou non inspirés, c’est à eux de le dire, mais ce qu’ils font, ils le font bien, avec chacun son style et chacun sa personnalité.

J’ai pour ma part toujours admiré le travail de Pratt (qui m’a souvent encouragé) mais je fais tout sauf du Pratt. La mer et les bateaux n’appartiennent à personne, tous les sujets sont libres et il est inévitable que des auteurs se retrouvent sur des inspirations communes. Faudrait-il ne plus faire de western parce que Giraud y a excellé ? Ne plus faire de science-fiction pour ne pas naviguer dans l’ombre de Moebius, Mézières, Bilal ou d’autres ?

Ce n’est pas le sujet qui fait la bonne histoire, c’est la façon de raconter. Le talent ne se copie pas, tout au plus il s’imite… Et les imitateurs le plus souvent s’aigrissent à ne pas parvenir au vrai but de leur quête : je veux dire le succès.

Faute de temps, je lis moins de BD qu’avant. Celles que je préfère sont souvent très éloignées de mon univers graphique (plutôt atypique, j’en conviens). J’ai adoré « La Ballade de la mer salée » et tous les grands auteurs de la période (À-SUIVRE). Plus récemment, je suis tombé sur le cul en découvrant les « Blast » de Manu Larcenet. Voilà quelqu’un qui réinvente le métier, qui donne de la pêche pour poursuivre… Chercher et rechercher encore.

Dans « Les Passagers du vent » vous avez glissé plusieurs petites histoires dramatiques… comme par exemple « La grenouille » dans le second tome : cette petite fille de la rue qui se sacrifie et meurt d’une balle.

Les drames font partie de la vie des hommes et l’auteur est un dramaturge. Je me vois mal raconter un monde peuplé de gentils qui s’aiment et qui s’entraident à longueur de journée. Ce monde n’est pas sur ma planète. J’écris ce que je vois. J’écris ce que je sais. J’écris ce qui m’indigne et ce qui me révolte.
Vous parlez de Grenouille. Sa mort nous semble odieuse parce que j’avais pris soin de la rendre attachante. Dans « La Petite Fille Bois-Caïman », le drame d’Isa est encore plus traumatisant. La fille d’Isa n’a volontairement pas de nom. Quand j’ai voulu chercher dans le "Code Noir" quel était le statut d’un enfant métis né d’une esclave et d’un planteur, j’ai trouvé tout ce que je cherchais. Mais aucun statut n’était prévu pour un enfant né d’un esclave noir et d’une femme blanche. La fille d’Isa n’a aucun statut parce qu’il semblait inenvisageable qu’elle existe. Elle n’avait simplement pas le droit d’exister. L’histoire de l’esclavage laisse des cicatrices qui ne s’effaceront pas sans des efforts communs.

La fin du premier cycle des « Passagers du vent » s’accélère avec l’adultère, la prison, la lettre d’adieu d’Isa et Hoel... Est-ce les fins amères qui marquent plus les lecteurs ?

En ce qui me concerne, la fin d’un récit finit toujours par s’imposer mais rarement du premier coup. Quand je la tiens, je sais que c’est celle-là la bonne. Pour « Le Bois d’ébène » tout le monde me pressait de prévoir une suite et c’était justement ce que je n’avais pas du tout envie de faire. L’histoire entre Hoel et Isa m’apparaissait sans avenir et je voulais moi aussi prendre le large et changer d’horizon. J’ai aimé cette fin parce qu’elle restait ouverte mais c’était une vraie fin. Elle avait l’avantage de laisser le lecteur rêver et Isa comme moi étions libres. La liberté, ça ne se monnaye pas.

La fin du « Cycle de Cyann » est tout autre chose. Cyann est un personnage plus évolutif qu’Isa. Si en fin de série elle sacrifie tout à l’enfant qu’elle a dans le ventre, elle ne l’aurait peut-être pas fait au début. Surmontant les perturbations que lui procurent les paradoxes spatio-temporels - qui ont été très amusants à traiter -, elle a beaucoup changé. Elle n’ambitionnait que d’avoir une vie confortable et divertissante. Elle se bat désormais pour la vie. La vie tout court. La vraie. Elle a gagné ma sympathie et j’espère celle du lecteur.

"Le Cycle de Cyann" par François Bourgeon et Claude Lacroix - Ed. Delcourt
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

Je ne sais pas si on peut appeler ça une ellipse mais la scène de la rencontre est originale : on saute directement à une Cyann enceinte alors qu’elle vient de prétendre détester ce genre d’homme.

C’est une ellipse effectivement ! Ces raccourcis narratifs nous ont principalement été légués par le cinéma. J’utilise volontiers les ellipses, elles rendent le récit beaucoup plus dynamique et évitent des séquences ennuyeuses. L’ellipse est maintenant courante mais ne l’a pas toujours été. Par le passé, personne ne se serait permis de faire entrer un personnage en maillot de bain quelque part et de le faire sortir aussitôt, équipé pour le froid, dans une tempête de neige. Le spectateur ou le lecteur n’y auraient rien compris. Aujourd’hui, chacun sait que six mois ont passé. Dans l’histoire de Cyann, cette ellipse concentre tout ce qui a pu se passer entre les deux amants mais est aussi un petit clin d’œil amusé à la vie : bien des gens qui passent leur vie ensemble se sont rencontrés en jurant ne jamais chercher à revoir "un tel con" ou "une pareille idiote". ( Rires ) Les héros de romans nous touchent d’autant plus qu’ils nous semblent ordinaires et proches.

Est-ce que l’histoire des Compagnons du crépuscule n’est pas un peu trop compliquée ?

Le nombre de lecteurs qui ont aimé cette série prouve à lui seul qu’elle a su rencontrer son public. Au demeurant, un bouquin peut avoir plusieurs niveaux de lecture. Certains lecteurs se contentent du premier (comme un amateur d’opéra qui en apprécie la musique sans ne rien comprendre au livret). D’autres lecteurs vont chercher plus loin, lisent et relisent l’histoire pour découvrir à chaque relecture ce qui leur a échappé durant les précédentes. La bande dessinée se prête particulièrement bien à la relecture. Je n’hésite jamais à nourrir le récit à l’intention des lecteurs exigeants (beaucoup plus nombreux qu’on le pense)… Mais aussi pour me faire plaisir. ( Rires ) Pour moi, quand un album est bien fait, on doit être surpris à chaque relecture. Certains détails peuvent échapper, ce n’est pas grave : il vaut mieux s’accouder à une table garnie que face à un buffet vide. ( Rires ) Je n’aime pas alourdir le récit de notes qui cassent le rythme (lorsque j’en mets, je les concentre à la fin). Je suis amoureux du langage. Nous avons parlé du cajun ou du créole employés dans « Les Passagers », nous parlerons peut-être des néologismes que Lacroix et moi avons inventés pour le langage olhien, tout comme l’alphabet avec lequel certains lecteurs nous écrivent, alors que nous n’avons jamais donné le code.

"Les Compagnons du crépuscule" - Ed. Delcourt
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

Disons donc quelques mots sur le vocabulaire "médiévalisé" des « Compagnons ». Nous avons des écrits anciens, ils étaient tous destinés à une élite sachant lire (et payer les auteurs). Il est donc possible de se familiariser avec le vocabulaire des XIV° et XV° siècle, mais, même le langage de Villon, qui s’adresse à des princes et a une rare modernité, n’est pas celui du peuple. Faute d’enregistrements, la langue parlée nous est mal connue. En dehors des grands auteurs, j’ai pu trouver quelques recueils de farces du Moyen-âge. Ces saynètes jouées sur les parvis d’église ou sur les champs de foire étaient faites pour le peuple et respectaient son langage et sa gouaille. Elles m’ont permis d’inventer un langage, nourri de mots vieillis et d’expressions anciennes, mais, en réalité, simplement "coloré médiéval". J’ai employé des termes oubliés en sélectionnant ceux qui font encore sens par l’étymologie ou par analogie.

Votre petit texte sur l’animal de Tollund, est-ce un canular ?

Bien sûr ! Mais un canular qui a bien marché. J’ai reçu des lettres d’universitaires qui me demandaient des précisions sur la découverte de ce lutin et sur ces fouilles. Il faut dire que je m’étais amusé faire les croquis scientifiques (plans de fouilles, dent, etc.) en respectant les codes des archéologues (orientation de la lumière, etc.). Et que j’avais situé la découverte dans des tourbières de Tollund où le corps d’un homme de l’époque des Compagnons a réellement été retrouvé… Seul détail inventé : il n’y avait pas de lutin dans sa gibecière. Mais vous savez, les gens sont facilement crédules quand on leur propose une chose à laquelle ils aimeraient bien croire ! Un auteur est aussi un passeur de rêve.

Le personnage de Mariotte est une belle réussite : belle, candide mais avec de faux airs d‘innocence… et avec un beau dessin dans le troisième tome !

Je suis très attaché à tous mes personnages. Sur certains points, ils se ressemblent, mais sur d’autres ils sont différents. Mariotte est plus taiseuse et plus paysanne qu’Isa, l’aristo rejetée, ou que Cyann, la fille à Papa. Mariotte s’exprime peu mais a, à sa manière, le même côté rebelle que les autres. L’époque aussi n’est pas la même. En dehors du statut social, la femme n’avait pas la même place au XIV° et au XVIII° siècle. L’Église toute puissante, grande brûleuse de sorcières, commençait à perdre de son influence à la veille de la Révolution. Mariotte, Isa, Zabo et Cyann ont cependant toutes en commun le même sens de la vie. Le dessin de Mariotte "seins nus" dont vous parlez est un travail de commande pour le magazine « Playboy » que Casterman a trouvé chouette et a voulu inclure par la suite dans l’album. Je n’avais rien contre. Pour discrète qu’elle soit, Mariotte est le personnage principal de l’histoire. Pour ma part, je la trouve particulièrement solide et, en fait de suivante, elle est plutôt suivie. Elle sert de plaque tournante aux trois tomes du récit.

"Les Passagers du vent"
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

Le tome 3 des Compagnons du crépuscule est un véritable chef-d’œuvre ! Un de mes albums de BD préférés…

C’est, dans cette série, mon préféré aussi. L’histoire de cette série est à elle seule toute une histoire ! Au début, elle a été conçue pour un magazine destiné aux ados qui devait être diffusé par Hachette, au grand format d’un quotidien, et se serait appelé « Géant ». Jean-Claude Forest, qui recrutait, m’avait contacté avec Cabanes, Bilal, et plusieurs autres, pour proposer un synopsis et quelques planches pour le numéro zéro. Ce magazine n’a finalement jamais vu le jour et je suis resté avec ce projet du « Sortilège du bois des brumes ». Jean-Paul Mougin, que j’avais bien connu quand il était le rédacteur en chef de « Pif », m’a demandé de retravailler mon histoire pour l’adapter aux lecteurs plus âgés de (À Suivre), dont il s’occupait maintenant. J’avais déjà fait quelques illustrations pour (À Suivre) mais je rêvais depuis longtemps de leur proposer une BD. Tout cela a été très vite, mais donne trois albums qui ont chacun une identité bien particulière. « Le Sortilège du bois des brumes » , proche du conte, est un album tous publics. « Les Yeux d’étain de la Ville Glauque » remonte plus loin dans le temps et se présente un peu comme un résumé onirique de ce qui vient après : « Le Dernier Chant des Malaterre ». Ils forment un tout étrange, mais ils forment un tout et ça tient du miracle.
Le troisième est plus réellement médiéval. Il s’attaque à l’époque de la guerre de cent ans, une époque où le Moyen-âge est en train de décliner pour laisser place à la Renaissance. Les restes de religions celtiques et païennes sont absorbés par la religion catholique qui devient plus que dominante... mais déjà en concurrence avec la bourgeoisie montante, avec le temps des marchands, l’économie des provinces est en train de changer, l’heure qui était donnée par les moines et les clochers subit la concurrence de l’heure des beffrois. L’heure religieuse variait avec les saisons, celles des marchands est celle du travail et des affaires. Elle se doit d’être fixe. Je me suis replongé avec délectation dans toute cette époque que mon passé de maître-verrier me faisait déjà bien connaître.

Il m’a fallu plus de quatre ans pour venir à bout du « Dernier Chant des Malaterre ». Mais je fais partie d’une génération d’auteurs qui ont eu la chance de pouvoir commencer dans la presse enfantine, de faire leurs armes doucement, d’apprendre sans trop être jugés, de regarder ce que faisaient les autres sans avoir à sortir forcément un album. J’ai pu prendre le temps nécessaire pour nourrir mes histoires. Je sais travailler vite, mais je n’aime pas ça. Si je veux faire quelque chose de dense et de fini, il faut que je m’en donne les moyens. Mon luxe, ce n’est pas de rouler dans une grosse bagnole. Mon luxe, c’est de m’offrir le temps qu’il me faut pour mener à bien un projet. Cela coûte cher aussi, mais c’est une autre sorte de qualité de vie.

"Les Compagnons du crépuscule" - Ed. Delcourt
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

Pour les « Compagnons », j’ai réalisé trois sculptures de lutins, une de Douard aussi, et la tête du chevalier. Après photos et croquis d’un bassinet à mézail du Musée de l’Armée, j’ai réalisé en plâtre le casque du chevalier. Le chaperon de Mariotte et celui de l’Anicet ont été fabriqués. Le château de Montroy a fait l’objet de deux maquettes et je connaissais par cœur son modèle, le château de Tournoël, avant même d’y avoir mis les pieds. Je me suis renseigné au Bureau des Longitudes de l’Observatoire de Paris pour avoir les lunaisons des années 1350, 1351… Tout cela a l’air très sérieux, voire un tantinet maniaque, mais ce serait oublier que tout cela m’amuse. La BD, comme je l’aime est un travail de longue haleine. Ce serait d’un mortel ennui si je n’en faisais pas un jeu.

Puisque « Les Passagers du vent » ont fait leur retour, est-ce qu’il en sera de même pour « Les Compagnons du crépuscule » ?

Non c’est fini. C’est fini parce que la manière dont je l’ai fait, continuer serait se répéter. Je pense que « Le Dernier Chant des Malaterre » clôt très bien cette série : les gens naissent et meurent, voilà ! ( Rires )

Comment fait-on pour imaginer autant d’éléments pour une série comme le Cycle de Cyann : l’architectures des bâtiments, les vêtements, les vaisseaux, le bestiaire…

Il faut déjà construire un univers cohérent et c’est pour ça que Claude Lacroix a été appelé à la rescousse. Certaines choses m’amusaient, je trouvais d’autres plus fastidieuses… Les vaisseaux spatiaux par exemple ! Claude s’en est fort bien tiré ! J’avais une idée de la ville d’Olh avec ses bassins, ses chutes, mais je la voyais un peu différente, plus verticale. Claude m’a proposé de travailler dessus. Il nous a sorti un plan relief de la ville que j’ai peint par la suite. Parfois ce fut l’inverse, Claude avait fait les plans de la "Tour Olsimar" et là, c’est moi qui en ai fait la maquette. Pareil pour le "Stamo". Pour les costumes, on s’est partagé le travail. Pour la faune et la flore aussi.

Il fallait aussi être cohérent au niveau des planètes mais on s’est amusé. Une planète comme ilO a un anneau. Un anneau ça veut dire quoi ? Ça veut dire l’ombre de l’anneau ! Est-ce que la planète est inclinée ? Dans ce cas les saisons en seront perturbées… ! La question s’est reposée pour Aldaal dans « Aïeïa d’Aldaal ». Voilà une planète immense et qui tourne à une vitesse désespérément lente. La durée d’un seul jour y est équivalente à une année terrienne. Pareillement pour la nuit. La nuit, beaucoup trop longue est mortellement froide. Une des maquettes à laquelle je tiens le plus est celle du rafiot d’Aïeïa. Elle m’a pris un bon mois de réalisation, mais elle semble sortie d’un musée de la Marine exotique. Pour toute cette série, j’ai écrit scénario et dialogues (Claude ne se privait pas de donner son avis, toujours écouté, souvent suivi) et j’ai réalisé le dessin et la couleur des planches. Si l’on met de côté « La Clé des confins », le travail de Claude ne se voit pas directement. Il est cependant présent partout et je sais que sans lui j’aurais réalisé une toute autre histoire. Une fois encore nous nous sommes bien amusés.
Oui c’est un travail de fou mais on ne fait pas ce métier si l’on n’est pas un peu cinglé ! ( Rires )

Dans « Les Couleurs de Marcade », il y a ce que vous appelez « une projection tridi instantanée ». Comment avez-vous fait pour représenter la scène ainsi sous toutes les coutures sans la moindre erreur ?

Je ne suis pas aussi affirmatif sur la possibilité des erreurs. Le principal, c’est qu’elles ne se voient pas… Il n’y avait pas à l’époque de bon logiciels d’animation de personnages (du peu que j’en connaisse, rien de bien épatant n’est d’ailleurs toujours disponible pour qui n’a pas les moyens d’un studio de cinéma). Ce qu’on nous proposait campait des silhouettes fil de fer tout juste bonnes à servir de grouillots pour des rendus d’architecture… Alors je suis resté à la vieille méthode. Ce n’est pas très-très dur mais c’est un peu longuet. J’ai pris un petit mannequin de bois articulé, tel qu’on en trouvait dans les magasins d’art, je l’ai positionné, dessiné sous les angles voulus et habillé ces attitudes repérées avec les muscles et la chair qui leur manquaient. Ensuite ce ne fut plus qu’une affaire de montage et de répétition. Notre métier comporte une part de cuisine où diverses recettes sont souvent essayées. L’idéal eut été un modèle vivant mais, depuis que j’ai quitté les écoles d’art, j’ai trop rarement l’occasion de refaire du croquis de nus. Quand je travaille sur modèle, c’est principalement pour tenter d’élargir ma palette d’expressions et de morphologies.

"Le Cycle de Cyann" par François Bourgeon et Claude Lacroix - Ed. Delcourt
© Bourgeon / Lacroix / Ed. Delcourt

Dans le second tome il y a une histoire d’amour avec Ilui qui est bien amenée et touchante. On découvre une Cyann douée de sensibilité…

Oui justement, Cyann commence à changer ! Elle se trouve bien malgré elle à un poste de responsabilités qu’elle n’a pas envie d’assumer mais qu’elle acceptera quand même. C’est paradoxalement quand elle se sent comme prisonnière qu’elle rencontre l’homme libre qui va changer sa vie. Ilui l’intrigue. Il vient d’un autre monde, il semble à peine s’intéresser à elle quand sur son "VLA" elle cherche à l’épater, mais il donnera sa vie pour elle. Cette mort est une blessure qui la hantera toujours. Quand on sait la fin de l’histoire, on comprendra qu’Ilui est plus qu’un compagnon. C’est « LE » point central de l’histoire de notre héroïne. En dehors de cette particularité due au jeu de l’espace spatio-temporel, la vie amoureuse de Cyann pourrait être celle de n’importe qui. J’essaie pour ce genre de scènes d’être le moins bavard possible. L’ombre d’un regard en dit plus qu’un interminable discours.

Vous avez évoqué tout à l’heure le langage olhien, est-ce que vous pouvez nous en dire un plus sur son invention ?

Avant même que Claude n’intervienne, je voulais donner à l’eau une place centrale dans la civilisation olhienne. Comme c’est expliqué dans « La Clé des Confins », les humains qui peuplent cette histoire ont fui une planète-mère, la "Planète Bleue" (la Terre ?), suite à un manque d’eau. L’importance primordiale que les Olhiens accordent à l’eau va construire leur société, leurs croyances, leur philosophie… et leur langage. Jouant sur l’homonymie entre le mot "eau" et la lettre "O", ils mettent des "O" dans tout ce qui a une réelle importance. Ainsi, le "O pointé" est réservé à la seule planète et à ses colonies (comme pour les patronymes, le O se déplace du début à la fin du mot suivant la hiérarchie de ce (ou ceux) que l’on désigne. Exemple : Olh est une planète d’Empire, ilO est une colonie). Ainsi les habitants sont classés en majO (ex : Oltivar), en mediO (ex : TilOvar) ou en minO (ex : TilvarO). Ainsi La sOurce est le monastère des deO… En dehors du O pointé (Olh) et du O majuscule (sOndeur), le o minuscule se retrouve dans une multitudes de noms (trouillo, volupe, colabe)... Même au pluriel, le O terminal n’est jamais suivi d’un "s". En dehors de cette particularité, il nous a fallu inventer toute une suite de néologismes pour lesquels nous avons renoncé à un exotisme de façade pour construire des mots dont le sens parle tout de suite au lecteur (écajol, patouniar, ovudon, berlife etc.) Cela paraît très simple, mais ça demande beaucoup plus de travail. Si grammaire et vocabulaire semblent très proche du français, l’écriture en est différente. Claude et moi avons construit ensemble un alphabet de 46 lettres, un agencement des mots et une ponctuation particulière. Mais toutes ces petites difficultés n’ont pas découragé les lecteurs les plus tenaces qui nous écrivent dans un olhien sans faute !

"Le Cycle de Cyann" par François Bourgeon et Claude Lacroix - Ed. Delcourt

Est-ce que vous savez pour chacune de vos séries combien d’années de votre vie elles représentent ?

Nous l’avons évoqué, lettrage et encrage compris, je dessine en moyenne une planche par semaine. Il faut y ajouter un jour par planche pour la couleur et un temps indéterminé pour l’écriture du scénario. Les recherches ou les créations sont très difficilement évaluables. Si l’on veut se faire une idée, le mieux reste d’en revenir à tenter d’établir une moyenne. Une chose est certaine, mon métier est très chronophage. C’est du temps pris à la famille, c’est du temps ôté aux amis, c’est du temps soustrait au repos. Actuellement je travaille sur un projet dont je sais qu’il va me prendre au moins quatre ou cinq ans. Il sera dense, il me passionne mais à soixante-dix piges, il représente des choix et des sacrifices. Il représente un investissement au moins égal à celui que m’a réclamé « La Petite Fille Bois-Caïman ». Entre 100 et 200 planches. Mais tout ce temps pris à mes proches, n’est pas en plus pris à ma vie… Il est ma vie.

Après le moyen-âge, le XVIIIe siècle, et la science-fiction quelle période vous motive ?

Toutes les périodes sont bonnes pourvu que l’on ait quelque chose à y dire et l’être humain est tellement con qu’il y a toujours quelque chose à dire. Sinon, je ne parle pas du récit en chantier. C’est un enfant à naître, il nous faudra attendre pour connaître sa gueule.

Quand pourra-t-on relire du Bourgeon ?

Je vous l’ai dit, d’ici quatre ou cinq ans… Si je me traîne jusque là… Et si nos politiques n’ont pas encore tué le livre.

Dessin original de Bourgeon réalisé pendant l’interview.
(c) F. Bourgeon. Droits réservés.

Qu’est-ce que vous aimeriez rajouter ?

Peut-être dire deux mots sur notre profession qui est en grand danger.

J’ai eu beaucoup de chance de faire ce métier quand revues et journaux étaient
nombreux et riches. Nous étions mal payés, mais nous étions solidaires. Nous avions plusieurs syndicats actifs et animés du désir de se battre. Nous avons obtenu de nombreuses avancées : carte de presse, paiement d’un prix minimum imposé pour chaque planche à la livraison etc. La société de consommation est passée par là, elle a imposé sa vision individualiste du monde et les auteurs, beaucoup plus nombreux, ne se voient plus qu’en concurrents. Le vieux "Diviser pour régner" n’a jamais été aussi gras. Désunis, les auteurs subissent sans comprendre tout ce qui les accable.

Ainsi la suppression du décret qui imposait aux éditeurs de déclarer toutes leurs impressions et réimpressions à la Bibliothèque Nationale est passée en catimini dans la plus grande discrétion et la totale indifférence. C’était le seul moyen qu’un auteur avait de contrôler la réalité des stocks sur ses livres (il m’avait, par exemple, permis de constater et d’obtenir réparation sur d’importantes fabrications découvertes qu’on avait "oublié" de me payer).

Ainsi la TVA du livre a été montée… puis redescendue… Sauf pour les auteurs. Pour les auteurs, on l’a maintenue au plafond.

Ainsi le site ReLire, institué au mépris des droits des auteurs, en violation de tous les accords internationaux qui engagent la France, propose sur internet des livres dit indisponibles sans avoir obtenu l’autorisation des auteurs et… sans même les en avertir ! Ayant récemment découvert que mon « Maître Guillaume » allait être balancé sur le site ReLire de la B.N. j’ai tout juste eu le temps d’y faire opposition !

Ainsi, dès 2016, on se prépare à imposer aux auteurs une cotisation obligatoire de 8% (un mois de salaire !) pour alimenter une nouvelle caisse de retraite complémentaire que personne ne réclamait.

Ainsi, la Commission européenne, présidée par Juncker, cédant aux pressions des lobbies de la toile, associés à certains politiques, planche sur des lois européennes prêtes à tuer le droit d’auteur pour livrer les œuvres au commerce et aux grands opérateurs numériques qui censurent ce qu’ils veulent et ne paient ni les auteurs, ni leurs impôts en Europe ! Une fois encore, ces projets sont incompatibles avec les engagements pris par les gouvernements pour protéger le droit d’auteur… Mais tant que personne n’attaque, on peut toujours en profiter !

Cette décomposition du cœur de la société, ce total abandon des auteurs (il ne s’agit pas seulement des auteurs de BD) et des métiers de création comme le livre, au seul profit de ceux qui s’empiffrent, se goinfrent et se bâfrent sont tout simplement révoltants. Les auteurs n’intéressent personne pour l’unique raison qu’ils n’ont aucun pouvoir de nuisance et que tout est prévu pour les neutraliser.

Alors ?… Alors quoi ? Entrer en résistance ?

Alors aussi se souvenir. Se souvenir des belles choses. Se souvenir des collègues qui m’ont encouragé, des femmes et hommes qui m’ont soutenu dans l’épreuve, de celles et ceux j’ai aidés. Des combats gagnés, des combats perdus, mais qui tenaient la tête haute.

Alors se souvenir des lecteurs, fidèles durant tant d’années et que l’on croise ici et là comme autant de vieux camarades. De cette Béninoise, descendante directe du gouverneur du fort de Juda qui montre à sa famille « Les Passagers du vent » pour lui expliquer son histoire. De ces petites filles qu’on a nommées Brunelle, Mariotte, Yuna, Isa ou Cyann... Se souvenir de la jeune femme qui lors d’un débat public a déclaré qu’adolescente, en lisant mes BD, elle avait découvert le genre de femme qu’elle voulait être et qu’elle y était arrivée. Se dire simplement que l’on n’a pas changé le monde mais que si l’on a pu apporter des moments de détente dans un univers de brutes, voire quelques petits moments de bonheur à un certain nombre de gens, on n’a pas perdu toute sa vie.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes

"Les Passagers du vent"
© François Bourgeon / Ed. Delcourt

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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