François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort

30 janvier 2014 13 commentaires
  • Deux décès viennent nous rappeler coup sur coup que les échanges de fleuret moucheté au bord de la Charente pèsent bien peu face à la tragédie de la mort. Après Delaby hier, c'est Cavanna qui vient endeuiller la bande dessinée aujourd'hui, alors même que Willem, qui lui doit sa carrière, est président du Festival d'Angoulême 2014.

Bien entendu, Cavanna va bien au-delà de la bande dessinée. Dessinateur et écrivain, il laisse sa trace dans l’histoire comme auteur de dessins d’humour, comme le créateur subversif de Hara Kiri et de Charlie Hebdo, comme journaliste et comme écrivain. Avec une personnalité particulièrement forte, comme ses lecteurs pouvaient le constater chaque semaine dans Charlie en dépit de son âge avancé (il vient de décéder à l’âge vénérable de 90 ans) et d’un Parkinson "cette salope infâme" avait-il coutume de dire qui le frappait depuis quelques années.

C’était un de ces autodidactes comme on n’en fait plus, travaillant très tôt comme employé de la poste, un véritable homme de lettre comme on le voit, un enfant d’immigrés maniant la langue de Voltaire comme personne. La guerre bouleverse sa vie lorsqu’il se trouve embrigadé dans le Service de Travail Obligatoire, une sorte de mise en esclavage des jeunes Français au service des nazis. Il est requis dans un camp de la banlieue de Berlin, à Baumschulenweg, où il rencontre son premier amour : une Russe prénommée Maria. Il revient en France à la Libération en 1945.

En parallèle à des petits boulots, il devient dessinateur de presse sous le pseudonyme de Sepia. Son dessin est dans la lignée d’un Chaval, l’un des meilleurs dessinateurs de l’époque, tandis que sa génération -où l’on trouve ses compagnons de route Siné, Wolinski ou Topor- s’apprête à éclore.

François Cavanna, l'esprit d'Hara Kiri est mort
Cavanna et Fred
Photo : D. Pasamonik

C’est l’aventure de Zéro (1954), dont il est le rédac-chef, où il rencontre Georges Bernier alias le Professeur Choron, ancien para d’Indochine. Ensemble, ils créent ensemble, avec Fred, Wolinski et quelques autres, Hara Kiri (1960) censuré à l’affichage en 1961 et 1963, puis Hara Kiri Hebdo (1969), enfin Charlie Hebdo suite à l’interdiction du titre en 1970. Il s’y crée un humour "bête et méchant" qui choquera l’époque mais qui lui laisse une marque indélébile. Indépendamment de cette activité de presse, on lui doit une cinquantaine d’ouvrage dont les succès Les Russkoffs et Les Ritals.

Cavanna et la BD, c’est une drôle d’histoire. En complicité avec ses amis Gébé et Wolinski, qu’il publiera sans discontinuer, il révèle parmi les plus grands dessinateurs de BD de son temps : Cabu, Reiser, Willem, Kamagurka,... pour ne citer qu’eux. Il vit comme un véritable crève-coeur la migration de Cabu, Reiser, Gébé et Fred dans Pilote lorsque, à la suite d’interdictions successives, ceux-ci se retrouvent sans travail et soutenus par René Goscinny qui les engage dans son journal.

Cavanna et Wolinski
Photo : Dominique Molinaro

À la faveur d’une attaque en règle de Pilote, le 8 septembre 1971, par Noël-Jean Bergeroux dans la rubrique politique du Monde, Cavanna flingue à son tour le "journal qui s’amuse à réfléchir". Son but est de récupérer Reiser, Gébé et Cabu. Il y parviendra.

Récemment, Druillet racontait dans ses mémoires comment, jeune dessinateur, il alla montrer ses planches à Cavanna qui le refusa parce qu’il n’arrivait à dessiner les seins des femmes de façon suffisamment observée. Il n’empêche que dans ses publications bon nombre de dessinateurs des quarante dernières années firent leurs premières armes et lui doivent sa carrière. Willem, l’actuel président du Festival d’Angoulême en premier.

Cabu et Cavanna
Photo : Dominique Molinaro

Jusqu’à la fin de sa vie, avec son ton pédagogue, anar, vociférant et enjoué, il continua "à dévorer du curé, du chasseur, de la pub et d’autres monstres..." et à faire des romans, jusqu’à son dernier souffle. C’est un grand bonhomme, au propre comme au figuré, qui vient de nous quitter.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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13 Messages :
  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 11:53, par Clément

    Immense perte et tristesse.
    (si je puis me permettre, la "salope infâme" était Parkinson et non Alzheimer.)

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 11:56, par Jacques Langlois

    Il souffrait de la maladie de Parkinson, et non d’Alzheimer...Ce n’est pas vraiment mieux au final, mais du moins pouvait-il encore s’exprimer et en effet injurier cette maladie. Dans "Lune de miel" paru en 2011, il l’avait appelée "Miss Parkinson", ...comme François Nourrissier quelques années plus tôt.

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 12:40, par Chaprot

    Parkinson et non Alzheimer.
    N’y avait-il pas un projet de docu sur et avec lui ?

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 14:16, par Pierre

    "Il est requis dans un camp de la banlieue de Berlin, à Baumschulenweg, où il rencontre son premier amour : une Russe prénommée Maria, dont il ne sort qu’à la Libération en 1945".
    Comme disait mon prof de français : "mal dit". Je crois en effet qu’il faudrait revoir la tournure de cette phrase, sinon on pensera que Maria était une sacrée gourmande. Et je sais que Cavanna serait d’accord !

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 20:07, par renaldo

    Un vrai être humain. Il y en a peu.

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    • Répondu par Fred le 31 janvier 2014 à  01:24 :

      Et les autres gens qui meurent alors, c’est quoi ?

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 20:52, par Alex

    Cavanna était aussi un traducteur de grand talent. Aux Éditions du Square il avait publié et traduit ce chef d’oeuvre du strip américain "Li’l Abner" par Al Capp. Je ne peux résister à vous faire partager son introduction à l’ouvrage, signée tout simplement : le traducteur.

    Il y a eu deux chocs dans ma vie. À quinze ans, j’ai rencontré Gargantua. À trente Li’l Abner. Je veux vous faire connaître Li’l Abner.

    Cavanna c’est aussi quelqu’un qui a fait énormément pour porter à notre connaissance des chefs d’oeuvre de la bd américaine en France. Avec Wolinski et Willem, c’est une curiosité insatiable qui caractérisait cette génération qui n’avait accès ni à nos moyens de communication ni aux bénéfices de notre système éducatif. Des autodidactes à qui l’on doit tout. Il y en a beaucoup qui ne le savent pas.

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    30 janvier 2014 20:55, par Michel Dartay

    Une bien triste nouvelle, même si elle survient à un âge où de nombreux amis nous ont déjà quittés.

    Ceci dit, cher Didier, il me semble que Cavanna fut aussi le créateur de Charlie-mensuel. Oui c’est lui qui publia le premier mensuel de BD pour adultes, bien avant tous les autres. C’est lui qui a choisi Al Capp et les Peanuts, je crois même qu’il les traduisait lui-même. C’est lui aussi qui publia Ulysse de Pichard et Lob, avant que Wolinski ne crée sa Paulette avec Pichard, et reprenne la rédaction en chef du mensuel.

    D’autre part, tu aurais pu aussi rappeler que Cavanna avait pris ses distances avec Hara-Kiri mensuel, dont il n’appréciait pas le ton devenu volontairement outrancier de son ancien complice, Georges Bernier, alias le fameux professeur Choron (du nom de la rue où étaient basés les locaux de la rédaction).

    Cavanna fut un immense rédac-chef. On lui doit le mérite des découvertes de nombreux talents. Il fût aussi très courageux, quand on connait les mutiples péripéties juridiques de ses publications. Je garde une grande amertume : lui qui avais tant de talent pour s’exprimer par écrit, pourquoi n’a t’il pas fait un peu plus de scénarios ?
    Toutes mes condoléances à ses proches !

    Avec sa disparition, c’est une grande page de l’histoire de la presse du XXème siècle qui se tourne...

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    • Répondu par Alex le 30 janvier 2014 à  23:56 :

      3 minutes séparent nos 2 messages Mr Dartay, mais je constate que nous effleurons les mêmes thèmes. Ceci dit, vous égarez quelque peu le lecteur en suggérant un antagonisme qui n’existait pas réellement. Le fait est que Charlie-Hebdo n’intéressait pas vraiment Choron, c’était le "bébé" de Cavanna. Cette veine dans l’humour n’était pas sa tasse de thé. De même pour Hara-Kiri (le bébé de Choron) et Cavanna. C’était deux projets séparés menés au mieux par 2 personnalités différentes mais complémentaires. En effet, une grande page de l’histoire de la presse vient d’être tournée...

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    • Répondu par Clément le 31 janvier 2014 à  11:48 :

      De mémoire, le premier rédacteur en chef de Charlie Mensuel était Delfeil de Ton. Par contre, que ce soit sous la direction de Delfeil ou celle de Wolinski, Cavanna a toujours été crédité "ange tutélaire".

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      • Répondu par Michel Dartay le 31 janvier 2014 à  22:12 :

        C’est vrai, c’était DDT (mais sans doute avec la complicité et l’accord de Cavanna, qui traduisait la plupart des BD américaines). Et Wolinski a du arriver vers le numéro 17, environ, avant la reprise par Willem (Grand prix d’Angou ces jours -çi. Il a du fréquenter au plus prés FC, son décès ne devrait pas le mettre de bonne humeur)

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        • Répondu par Alex le 1er février 2014 à  21:33 :

          Et si je ne m’abuse Cavanna était aussi le rédac’ chef de BD, un bien bel hebdo avec Munoz, les Bazooka, Dick Tracy, Tardi...

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  • François Cavanna, l’esprit d’Hara Kiri est mort
    31 janvier 2014 12:27, par DOC’ JPP

    Adieu, l’ami CAVANNA, on t’aimait bien.

    Après FRED, PHIL, MOEBIUS, SCHLINGO, CHORON... Auteurs, bédéistes, tout autant qu’Editeurs sympathiques, cela fait beaucoup d’amis, libertaires, qui sont passés de l’autre côté, désormais. Restent les souvenirs et l’Esprit, la voie qu’ils ont ouverte. Merci pour toutes ces belles décennies d’humour hors-norme, hara-kiriennes qui, dès 1960, eurent la libération des moeurs et Mai 68 pour conséquences. Et puis, après 1968, toutes ces belles semaines où il nous restait un grand journal à consulter, en cas de grave déprime (CHARLIE, L’HEBDO...)

    Merci, CAVANNA.

    - Jean-Paul de Peretti (Doc’ J.P.P.)

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