François Dermaut : "J’ai demandé à Glénat de changer de scénariste."

1er décembre 2012 5 commentaires
  • Non, François Dermaut le dessinateur de "Malefosse" et des "Chemins de Malefosse" n'a pas quitté l'univers de la bande dessinée. Comme beaucoup d'auteurs, il a fait le choix de ne plus quitter son havre de paix. Enfin guéri d'une maladie, il a pris de la distance par rapport à son travail. Pour ActuaBD.com, il fait le point.

JSC : Le retour de Malefosse en 2007 a été une agréable surprise pour les lecteurs. Qu’est-ce qui a motivé ce retour ?

FD : Il ne s’agit pas d’un "retour" mais d’un "départ" puisque j’ai abandonné "Les chemins de Malefosse" pour commencer "Malefosse". J’ai arrêté, par lassitude, de travailler sur les scénarii de Daniel Bardet. Si en 1983 nous étions d’accord sur l’orientation de l’histoire, la vie et notre propre évolution nous a conduit à des divergences de vues. J’ai proposé à Glénat, habitué à des changements de dessinateurs sur une même série, de, pourquoi pas cette fois ?, changer de scénariste. À propos des deux héros, je m’étais un jour posé la question "Comment deux bonshommes peuvent un jour décider de devenir mercenaires ?". J’ai donc proposé à Glénat de faire la genèse des "Chemins de Malefosse" en racontant leur passé. Un peu angoissé malgré tout de me retrouver du jour au lendemain auteur "complet", je me suis adjoint l’aide de Xavier Gelot qui souhaitait entrer dans le monde de la B.D.

François Dermaut : "J'ai demandé à Glénat de changer de scénariste."

JSC : Dès la première page et le visuel de la couverture du premier tome, on est frappé par ces couleurs directes et la nouvelle orientation graphique.

FD : J’ai commencé ma carrière en 1974 aux éditions Fleurus. Je faisais de la couleur directe à l’encre. J’ai découvert la mise en couleur sur "bleus" chez Pif en 1976 et ensuite chez Glénat en 1983. Il y a très longtemps que je voulais y revenir. Les aquarelles réalisées sur le chemin de Compostelle (Le Puy-en-Velay-Compostelle) et sur la route de la soie (Istanbul-Pékin) m’ont décidé à franchir le pas. Avec "les bleus" je souffrais de l’impossibilité de "dégrader" les noirs... L’aquarelle c’est beau mais c’est long, hyper long !

JSC : Concernant votre nouveau scénariste, les dialogues un peu poussifs de la toute première scène (planches 4 à 6) ont fait craindre le pire. Mais ce n’était au final qu’une fausse alerte.

FD : Poussif ? C’est l’histoire d’amourette qui vous chipote ? Tous les dialogues entre le père et ses fils sont là pour mettre en place les relations familiales. Même si vous n’êtes pas le premier à me faire la réflexion, je me demande quand même si ce n’est pas la question qui est un peu poussive, voire masturbatoire... Xavier Gelot a une bonne culture BD et c’est un grand "consommateur". Je pense donc que parler ici de son "inexpérience" n’est pas de mise. Vous savez, j’ai compris ces dernières années que la BD n’était pas la vie, même si ça reste un fantastique métier !

JSC : La dernière vignette du premier album (où Pritz saute à cheval) illustre très bien cette nouvelle dynamique des planches.

FD : C’est là un exercice que j’affectionne : exprimer le maximum de chose dans une seule vignette. On va alors beaucoup plus vite dans l’action et ça permet au lecteur de reconstituer la totalité de la scène. Je pense qu’en plus, dans cette vignette, le dynamisme est renforcé graphiquement par la série de diagonales parallèles : le pistolet, la poire à poudre et l’épée. D’ailleurs, en regardant cette image, je m’aperçois que j’aurais pu également dessiner la patte avant gauche du cheval dans le même alignement...

JSC : La planche 14 sans texte où Gunther blessé fuit à cheval est aussi un bel exemple d’une lecture plus aérée, plus fluide.

FD : Effectivement, de temps à autre, l’absence de texte, ça fait du bien. Et dans le cas présent, ça approfondit le côté "ouateux" de la neige. C’est dans des séquences comme celle-ci que l’on regrette de ne pas avoir une bande son comme au cinéma. Entendre uniquement le martèlement des sabots des chevaux, puis petit à petit les rumeurs de la ville, m’aurait bien plu. Sur les cases "muettes", Jean-Michel Charlier préconisait la présence d’une bulle narrative de manière à inciter le lecteur à s’arrêter un moment sur l’image.

JSC : Toujours dans le premier tome, la scène de la planche 21 illustre très bien les nombreux rebondissements dans cette histoire qui file à 100 à l’heure. Du vrai cinéma sur papier !

FD : Je ne sais pas à quelle vitesse "ça file", toujours est-il que nous nous sommes efforcés de ne pas avoir une séquence qui dépasse les deux planches. Il est évident que la BD est très proche du cinéma et comme lui, elle va de plus en plus vite. Comme je le disais précédemment, il nous manque le son. En revanche, nous bénéficions d’un écran de format et de taille variable !

JSC : Vous avez osé une vignette très violente (Planche 29) où une petite fille se fait égorger. Ce n’est pas un peu choquant pour les lecteurs qui ont été parents ?

FD : Étonnant ! Cette image a eu énormément de portée sur les lecteurs ! Mais la guerre EST violente, comme tout ce qui est dicté par l’extrémisme. L’auteur du crime étant ici un religieux a augmenté (je crois) l’effet de violence. Les religions ont engendré trop de massacres pour que je puisse adhérer à l’une d’entre elles. N’est-il pas choquant que des parents regardent les infos télévisées en mangeant avec leurs enfants ? Le crime sur écran est-il plus supportable que sur une planche BD ?

JSC : La chaîne en travers du port et la barque sur l’eau (Planche 41 - Vignettes 7 & 8) rappellent une scène du film « Pirates » de Polanski. Est-ce vraiment un clin d’œil, une forme d’inspiration cinématographique ?

FD : Si l’on veut "coller" le plus possible à la réalité, on ne peut représenter l’entrée du port de La Rochelle en faisant abstraction de cette chaîne. Sur les deux tours d’entrée, l’une contenait le cabestan, l’autre, appelée "la grosse tour de la chaîne", le logement du capitaine qui y était affecté.

JSC : Est-ce que cette fois l’hostellerie "Chaillet" en tout début de la planche 43 est un clin d’œil à l’auteur que l’on connaît ou cela n’a encore aucun rapport ?

FD : Bien sûr que c’est un clin d’œil à l’ami Gilles Chaillet ! Il y en a d’ailleurs un autre dans le second tome. Et dans le diptyque sur lequel je travaille actuellement, il y aura un également un hommage. J’aimais beaucoup Gilles. Suite à une grande fête chez moi (avec Frédéric Bihel, Gilles Chaillet, Patrick Jusseaume, Christian Gine...), nous avions "déliré" sur le sujet Chaillet, évoquant tour à tour le Chaillet des champs, le Chaillet des bois, le Chaillet des villes, l’élevage de Chaillet(s), la reproduction du Chaillet... Et nous avions ainsi convenu de "caser" dans notre prochain album un de ces sujets hautement philosophiques !

JSC : La planche 44 révèle enfin la rencontre de Gunther et de Pritz. C’était l’élément essentiel de ce nouveau cycle. Cela devait forcément se traduire par une confrontation entre les deux personnages ?

FD : Oui dans la mesure où je souhaitais montrer que deux personnes très différentes peuvent être amenées un jour (tout en empruntant un itinéraire différent) à avoir le même but, les mêmes motivations, la même destinée et pourquoi pas devenir "potes", une fois qu’ils se seront découverts... Je compte parmi mes amis des gens qui ne m’attiraient pas du tout au départ et que j’ai appréciés petit à petit. Inversement des gens que je croyais des amis se sont révélés être des ordures...

JSC : La couverture du second volet a beaucoup moins d’impact que la précédente. Elle est également moins mystérieuse. C’est presque une déception…

FD : Ah ben oui, on ne peut pas être bon tout le temps ! Seul petit mystère dans cette couverture : quelle est la victime de Gunther ? Mais il est évident cette "couve" est moins bonne que celle du tome un.

JSC : La fin de la planche 4 du second album propose une scène érotique assez osée, surtout dans le dialogue. Cela aurait été possible du temps des « Chemins de Malefosse » ?

FD : Il n’y aurait eu aucun problème dans "Les chemins de Malefosse". Pour l’anecdote, le "trou de bise" (magnifique expression pour désigner le troufignard) est une citation de Rabelais dont vous pouvez trouver l’intégralité dans la pseudo-préface du tome 7 des "Chemins de Malefosse" ("La vierge").

JSC : Je n’ai pas osé vérifier l’anecdote (dite véridique) sur la relation mule-pèlerin de la planche 15 ? Ce genre de détail est surprenant !

FD : Il ne s’agit pas de relation "mule-pèlerin" mais "navarrais-mule". Toutes les bulles des cases 3, 4, 5 et 6 sont extraites du premier "Guide du pèlerin de Compostelle" (XIIe siècle). Mais franchement, je ne crois pas que les Navarrais "sautaient" leurs mules. En tous cas, ça m’a donné l’occasion de créer graphiquement le résultat de cette copulation imaginaire et ça m’a beaucoup amusé. J’aurais pu affubler le bonhomme d’oreilles de mule, mais je n’ai pas osé. Je suis timide et réservé, voyez-vous (Rires) !

JSC : Du fait de la couleur directe, vous semblez très à l’aise avec les ambiances brumeuses, neigeuses ou de pénombre.

FD : Oui j’adore enfin pouvoir "traiter" ces ambiances. Comme je vous l’ai dit au début de notre discussion, la couleur directe permet de "dégrader" des noirs et offre ainsi des ambiances tout en douceur.

JSC : Sur les 2 tomes, on aurait pu s’amuser à compter le nombre de gorges tranchées, comme celle de la planche 18 ? Ça y allait à tour de bras à cette époque ou visuellement cela a plus d’impact ?

FD : Je n’en sais rien. Mais si ça en amuse certains de compter, je ne suis pas contre le fait que les gens s’amusent ! Notez que sur la planche 39 du premier album, l’égorgement des curés avant d’être précipités par les protestants du haut de la tour de la lanterne est authentique ! Pour le reste...

JSC : Vous a-t-on félicité pour les visages très caractéristiques et particulièrement expressifs sur ces deux volets ?

FD : C’est arrivé ! Ça me fait toujours plaisir de travailler des "tronches" et des expressions. En général, je m’inspire des gens que j’observe dans les bistrots ou dans les supermarchés : une véritable mine ! Par exemple, Valdez est un personnage réel qui a accepté de me prêter sa "tronche"... et c’est un sacré bonhomme ! Pareil pour le personnage qui se fait torturer aux planches 2 et 3 du second album : c’est un ami !

JSC : Ce n’est qu’un détail de la planche 35, mais j’adore l’effet des deux arbres qui se prolongent entre les vignettes une et trois.

FD : Ben dites donc c’est génial ! Quand j’ai dessiné cette planche je me disais « Je suis sûr que Jean-Sébastien va adorer ! ». À priori, c’est plutôt réussi. Dans ces deux albums, c’était une volonté de ma part de "déborder de la case". Mais il a fallu que je me fasse violence pour y arriver. Le cadre de la case me coince, j’ai un mal fou à passer outre. Pour moi, ce cadre est comme un enfermement.

JSC : Sur cette même planche, la main artificielle de la vignette 5 peut-elle vraiment être articulée ? Ou cela fait partie des choses que le lecteur ne remarque pas ?

FD : Si vous l’avez remarqué, d’autres sans doute l’auront également remarqué. La main peut-elle vraiment être articulée ? Celle que j’ai dessinée, je n’en sais rien mais je me suis inspiré des dessins d’Ambroise Paré et de la main de Gottfried von Berlichingen, tous deux du XVIe siècle.

JSC : Sur quoi porte votre travail actuel ?

FD : Je travaille actuellement sur Rosa, un diptyque de 2 x 54 planches pour les éditions 12bis. En 2001, au salon du livre de Figeac (Lot), j’ai fait la rencontre de Bernard Ollivier dont j’avais lu le premier tome de sa "Longue marche" (Istanbul -Xi’an, ancienne capitale de la Chine impériale). De mon côté, je devais partir huit jours plus tard à Compostelle (1700 Km) avec l’intention de réaliser un carnet de voyage à la demande de Jacques Glénat. Je soumets ainsi à Bernard Ollivier l’intro et les premiers croquis des marches d’entraînement. Il me répond être demandeur de la suite. Et au terme de son voyage, il m’envoie une carte postale de Pékin me demandant si notre voyage à Compostelle nous a apporté tout ce que nous souhaitions. Donc, dès la sortie du bouquin sur Compostelle, je lui fais parvenir en retour un exemplaire. Et cela tombe pile au moment où lui et son éditeur sont submergés de plaintes de la part de lecteurs regrettant l’absence d’images dans leur trois volumes de "Longue marche". Se basant sur mes carnets de Compostelle, Bernard me demande alors d’illustrer son voyage. Seulement dans mon book Compostelle, il y a du vécu et cela se ressent obligatoirement dans le dessin. "Justement, me dit-il, c’est pour cela que je te propose que nous refassions le voyage ensemble... mais en automobile cette fois !".

Ainsi, au rythme des étapes de notre voyage, Bernard me raconte toutes les anecdotes qui ont émaillé le sien. Et notamment, l’élaboration d’un projet de roman afin d’être moins seul pendant la traversée des quatre déserts d’Iran et de Chine (entre autres). Il crée ainsi un personnage central, Rosa, une femme autour de laquelle vont graviter d’autres personnages créés pour chaque journée de marche. Il me livre son histoire au compte-goutte. Au retour de notre périple, certains personnes me font alors remarquer qu’il ne m’a jamais donné son projet à lire. Bernard est un perfectionniste, il a donc fallu que je le "tanne" pendant quatre ans. Quand enfin j’ai reçu "Rosa", j’étais sur le cul ! Il y avait tout ce que je cherchais depuis 30 ans : des gens, des caractères, la campagne fin 19e début 20e, une ambiance à la Maupassant, avec en plus un bon texte, une sorte de synopsis "développé". J’en avais assez des scénarios où sont indiqués les angles de prise de vue, l’échelle des plans etc. Depuis 38 ans que je pratique ce métier, je peux me débrouiller tout seul dans ce domaine. Me voilà donc maintenant chez "12 bis", un éditeur très compréhensif. Je m’y sens très bien et je bosse dans le bonheur.

JSC : Quand verra-t-on "Rosa" en librairie ?

FD : Courant 2013. Rien de plus précis !

JSC : Est-ce qu’on peut espérer une suite aux deux premiers albums de Malefosse ?

FD : Je suis absolument incapable de répondre à cette question. La logique voudrait que oui. Dans les deux premiers tomes nous avons abordé le passé de Gunther. Il reste celui de Pritz et la trame de l’histoire est déjà prête.

JSC : Pourquoi ne vous voit-on jamais en festival ?

FD : On me voit rarement, c’est vrai. Tous les courriers qui commencent par "nous organisons tous les ans un festival convivial" partent directement à la poubelle. "Convivial", voilà un mot que l’on bouffe à toutes les sauces ! Je n’ai jamais reçu une invitation qui me précisait "Venez, vous verrez, c’est à chier !". Jusqu’à une époque déjà fort lointaine, les festivals étaient l’occasion pour les auteurs et les lecteurs de se rencontrer. On pouvait papoter. Aujourd’hui celui qui papote un peu trop longtemps se fait jeter par celui qui le suit dans la file. Les lecteurs qui souhaiteraient une vraie rencontre ne fréquentent d’ailleurs plus ces endroits. Lorsque je suis invité à un festival, j’envoie une photo de ce que je vois de ma planche à dessin en posant la question : vous m’offrez quoi, vous, pour me faire quitter ce paradis ? Un gymnase hors la ville ? Une salle des fêtes ? Un endroit fermé où je devrais dessiner pendant des heures avec comme seul horizon la braguette du chasseur de dédicaces qui se trouve devant moi ? Braguettes qui sont pratiquement identiques à Strasbourg, Marseille et Brest... On me répond "- Oui, mais la cuisine et le vin sont très bons dans notre région !". Chez moi aussi, merci ! Deux festivals restent quand même incontournables pour moi : Gisors (27) et St Laurent sur Sèvre (85). J’ai découvert qu’il y avait un moyen beaucoup moins "galère" de rencontrer des potes : je les invite chez moi et on rigole bien en se racontant nos anecdotes de festivals !

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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