François Dermaut (Malefosse) : "J’aime dessiner l’Humain"

15 mai 2010 0 commentaire
  • Le nom de {{François Dermaut}} est indissociablement lié à la collection {Vécu} des éditions Glénat. Il crée en 1982 Les Chemins de Malefosse, l’un des best-sellers du catalogue historique de l’éditeur grenoblois, où l’on suit les pérégrinations de deux mercenaires allemands, Gunther et Pritz, au service de Henri de Navarre. Après 12 albums, il rompt sa collaboration avec {{Daniel Bardet}}, le scénariste de la série, pour explorer la jeunesse de ses héros dans {Malefosse}.

François Dermaut (<i>Malefosse</i>) : "J'aime dessiner l'Humain"Vous avez signé deux tomes de Malefosse aux éditions Glénat avec Xavier Gelot. Pourquoi raconter la jeunesse des personnages que vous avez créés avec Daniel Bardet pour les Chemins de Malefosse ?

J’ai travaillé avec Daniel Bardet pendant vingt-trois ans ! Nous avions des objectifs communs en commençant la série, et puis la vie nous a fait évoluer différemment, nos aspirations n’étaient plus les mêmes. Nous ressemblions de plus en plus à un vieux couple. Nous étions rarement d’accord sur l’évolution de la série. Daniel est sans doute le mec avec lequel je me suis le plus enguirlandé, mais aussi et surtout le mieux marré ! Nous nous sommes beaucoup vus. Nous habitions à deux kilomètres l’un de l’autre. Je ne vous raconte pas les bêtises que nous avons faites ensemble. Mais nous nous sommes rendus compte que nous étions arrivés à un point limite et nous risquions de réellement nous fâcher. Nous nous sommes quittés avant que notre relation ne casse complètement, ce qui nous permet de nous revoir en toute amitié. D’un commun accord, notre relation professionnelle s’est terminée.
J’ai proposé aux éditions Glénat de prendre un nouveau scénariste. Ils ont refusé, en me demandant de leur proposer une autre solution. J’étais intéressé par le traitement des guerres de religion et cette thématique rejoignait Les Chemins de Malefosse. Cette série ne commençait qu’en 1589, et n’explorait donc pas la Saint-Barthélemy. J’ai donc proposé à Glénat de faire la « jeunesse de Malefosse ». Ils ont été d’accord. Contractuellement, je ne peux pas aborder les années qui succèdent à 1589. C’est le domaine réservé de Daniel et Brice Goepfert, qui a repris le graphisme de la série principale.

Et donc ?

Cela m’intéressait de raconter l’histoire d’hommes qui ne sont pas prédisposés à devenir mercenaires. En créant Les Chemins de Malefosse, nous nous étions dit avec Daniel que nous allions raconter les aventures de mercenaires. Sans pour autant porter notre réflexion plus loin. Un jour, ma femme, m’a dit : « Est-ce que tu as déjà pensé aux raisons qui poussent des hommes à devenir mercenaires ? ». En fait, je n’y avais jamais pensé. Dans la vie, les gens qui doutent sont plus intéressants. Je n’aime pas les personnes qui vivent dans des certitudes. J’ai voulu explorer cette voie. Nous avons raconté dans les deux premiers tomes le passé de Gunther, l’un des personnages des Chemins de Malefosse. Son père, un luthérien plutôt modéré est assassiné. Gunther n’a qu’un seul objectif : trouver l’assassin de son père. Il découvre, dans sa quête, que la vie n’est pas le reflet des paroles de Luther et de son père. Il commence à douter. Il fait une croix sur son passé en se vengeant. Pritz, lui, c’est un mouvement politique qui a massacré sa famille. C’est encore plus atroce. Il n’a pas d’ennemi désigné. Un peu comme quand une bombe explose dans un avion : on rend responsable un groupe terroriste, pas une personne unique. Le mec qui renverse votre gamine à moto sur la route a un visage, lui. On peut plus facilement faire son deuil en connaissant le visage de celui qui a commis un acte atroce qui vous prive de l’un des vôtres.

Extrait de "Malefosse" T2 - Planche 1.
(c) Dermaut, Gelot & Glénat.

Après la rupture avec Daniel Bardet, vous avez donc commencé à écrire ce premier diptyque ?

Oui. Xavier Gelot était venu me rendre visite. Il voulait réaliser des scénarios de BD et désirait avoir un avis professionnel sur son travail. Il m’a montré ses histoires que je trouvais très professionnelles. Je les aurais dessinées, si j’en avais eu le temps. Mais Glénat était d’accord que je réalise Malefosse. J’étais pris de court. Je stresse beaucoup pour dessiner et je n’avais pas envie d’assumer seul le scénario de cette histoire. Cela m’allégeait de prendre un co-scénariste. C’était le mec idéal : Il aimait la bande dessinée historique classique, tout en étant issu de la génération de l’image, celle qui a été élevé au clip vidéo, à la publicité … Je lui ai demandé de co-scénariser Malefosse et il a accepté.

Du coup, le propos est allégé et les pages sont peut-être moins verbeuses par rapport à celles de Daniel Bardet.

Oui. Le rythme est plus rapide. Il n’y a pas une seule séquence qui fait plus d’une page et demie. J’aime beaucoup ce tempo. Un jour, on m’a demandé si ce n’était pas un risque de travailler avec Xavier sur Malefosse. En fait, non, pas du tout. Le risque aurait été de continuer Les Chemins de Malefosse. Je ne me suis pas engueulé avec Daniel Bardet. Ce n’est pas une fin brutale. C’est simplement une relation professionnelle qui s’est arrêtée.

Extrait de "Malefosse" T2 - Planche 2.
(c) Dermaut, Gelot & Glénat.

Vous avez également abandonné la technique de l’encrage traditionnel.

Oui. J’utilise des aquarelles et des crayons de couleur. C’est d’ailleurs une torture totale de travailler de la sorte (Rires). J’ai réalisé un livre d’illustrations pour Les Carnets de Saint-Jacques De Compostelle, paru en 2003 chez Glénat. Ces dessins avaient été réalisés à l’aquarelle. Beaucoup de personnes m’ont incité à travailler de la sorte. Et puis, le travail d’Emmanuel Lepage et de Jean-Pierre Gibrat m’épatait. Cela a achevé de me convaincre.

Cela apporte plus de douceur et de sensualité à votre trait, notamment pour les personnages féminins.

Oui. Dans les séances de dédicaces, beaucoup de lecteurs me demandent de leur dessiner des femmes. C’est un exercice difficile. Quand j’en dessine une, j’ai l’impression d’utiliser plus de gomme que de crayon. En fait, j’aimerais arriver à dessiner le charme qui se dégage d’une femme. Certaines femmes ont beaucoup de charme et sont belles de ce fait-là. Alors que si on les compare à des canons suédois, on s’apercevra qu’elles sont moches. Comment fait-on pour dessiner le charme ? Marie, la personnage de Magasin Général (de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp) et Cécile (personnage du Sursis et du Vol du Corbeau de Jean-Pierre Gibrat) représentent tout à fait cela. Cécile est belle, et il est normal que l’on en tombe amoureux. Mais Marie, elle, n’est pas belle. Elle est quelconque, et pourtant elle a du charme. On tombe amoureux d’elle également. Pourquoi ? Comment est-ce que Régis arrive à faire passer ce charme ? J’ai envoyé un e-mail à Régis pour lui dire à quel point j’aimerais arriver à cela.
Je dessine des mecs aux visages très marqués. Un trait de trop sur le visage d’une femme se transforme directement en une ride de vieillesse. Il faut jouer sur la subtilité. À l’avenir, j’ai envie de privilégier la subtilité et la délicatesse. On peut raconter beaucoup d’histoires juste avec un clignement d’œil. Plus l’auteur est subtil, plus les lecteurs se reconnaîtront dans les histoires et les émotions.

Extrait de "Malefosse" T2 - Planche 5.
(c) Dermaut, Gelot & Glénat.

Qu’est-ce qui vous a donné envier d’aller dans cette voie. Est-ce votre pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ?

Je voudrais préciser que je ne suis pas allé à Compostelle pour des raisons religieuses. Je suis profondément athée, et même antireligieux. En allant à Compostelle, j’ai fait des portraits de personnes rencontrées sur la route. Plus vous dessinez les gens, plus vous les aimez. Même quand je n’apprécie pas la personne, j’arrive à dessiner l’Humain. On touche-là quelque chose qui est difficile à exprimer.

Vous êtes reparti sur une nouvelle histoire avec Malefosse ?

On a raconté le passé de Gunther. J’aimerais aujourd’hui me pencher sur celui de Pritz. Il a vécu en Amérique du Sud. Mais entre-temps, j’ai signé chez 12Bis pour deux livres de 60 pages qui se dérouleront dans la campagne normande, à la fin du 19e siècle. Les ambiances seront proches des livres de Maupassant. J’ai fait la Route de la Soie avec un ami, Bernard Ollivier. Il l’avait fait seul auparavant, en allant jusqu’à Pékin. Il a écrit trois livres sur le sujet. Il m’avait demandé de partir avec lui pour retrouver les gens qui l’avaient hébergé. Les conditions de notre voyage étaient parfois hallucinantes, notamment en Afghanistan. Lors de la traversée d’un désert, il avait imaginé une histoire intitulée Rosa. Il me l’avait esquissée sur le chemin. C’est le récit d’une femme qui, à la fin du 19e siècle s’affranchit peu à peu de la religion, de sa condition de femme. Ce sujet m’a intéressé et je l’ai tanné pendant quatre ans pour recevoir le texte écrit. Il me l’a enfin envoyé. C’est une histoire d’amour, dosée de manière juste. C’est difficile de raconter des histoires d’amour en BD, on tombe vite dans la guimauve. Au cinéma, le réalisateur peut jouer sur le timing de l’image, ce qui est impossible en BD. Dans ce dernier genre, c’est le lecteur, seul, qui gère le temps qu’il passera sur des images. Je colle donc à son scénario. Ce récit basé sur les gens.
Je pense déjà au deux prochains Malefosse. Je ne travaillerais plus avec Xavier Gelot pour ces deux albums-là. Le récit se déroulera en Amérique du Sud et il est logique que je demande à un co-scénariste maîtrisant l’histoire des Incas de participer à cette histoire. On abordera la fin des Incas, et les raisons qui ont poussé les Espagnols à bousiller ce peuple…

(par Nicolas Anspach)

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Photo : (c) Nicolas Anspach

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