François Meyniel (Expert en vente publique) : "Le collectionneur doit acheter avec son cœur, avec son portefeuille s’il le peut...."

4 avril 2015 2 commentaires
  • Expert auprès de la maison Cornette de Saint-Cyr, François Meyniel voit évoluer le marché des ventes publiques depuis une quinzaine d'années. Il nous fait partager son expérience.

Depuis combien de temps êtes-vous expert en bandes dessinées ?

Depuis une quinzaine d’années, maintenant. Le parcours de l’expert est souvent le même : amateur, collectionneur, marchand et puis expert.

Comment a évolué le marché en quinze ans ?

Il a considérablement évolué. Le prix des originaux a été décuplé. Le nombre ds collectionneurs a cru, lui aussi. On est passé d’un cercle de quelques centaines de collectionneurs à quelques milliers. Notre étude a plus de 7000 clients. C’est quand même énorme.

Quelles ont été les grandes étapes de cette évolution et l’élément déclencher de cet élargissement du marché ?

Je crois que c’est la mise à disposition au public, via les salles de vente et la promotion qui est faite autour des ventes qui en est à l’origine. On est passé d’un marché souterrain et obscur qui était celui des originaux par exemple à quelque chose qui est sous les feux de la rampe aujourd’hui et qui fait que la valeur, la demande et l’intérêt ont progressé de manière extrêmement importante.

François Meyniel (Expert en vente publique) : "Le collectionneur doit acheter avec son cœur, avec son portefeuille s'il le peut...."
François Meyniel, expert auprès de la maison Cornette de Saint-Cyr
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Qui achète des originaux ?

Tout le monde. Cela va du gamin de 15 ans (accompagné d’un adulte, bien sûr) qui va s’acheter un cello de manga, une petite planche, un petit dessin ou une dédicace, aux gens les plus riches, ces grands collectionneurs qui constituent d’énormes collections. Cela ne se passe pas nécessairement en vente publique d’ailleurs : cela peut être dans une galerie ou sur le Net, un livre dédicacé ou une planche originale. Le spectre des prix est très large : cela va de quelques euros à quelques centaines de milliers, exceptionnellement des millions d’euros. Mais un "hit" ne fait pas une cote : ce n’est pas parce qu’un original a fait une grosse somme que tout le restant vaut cela.

Quelles sont les tendances de fond ? Y a-t-il, par exemple, des investisseurs qui boursicotent sur ces valeurs ?

Ceux qui sont venus pour investir se sont tous cassés la figure. Il faut faire cela avec passion. On achète avec son cœur, avec son portefeuille si on le peut. Il y a les choses qui montent, les choses qui baissent, qui ont plus ou moins d’intérêt. Il y a des gens qui ont acheté beaucoup de 3D, d’objets à l’effigie de personnages de BD. Ils se retrouvent aujourd’hui sur un marché un peu atone, en crise. On voit bien les difficultés qu’ont les fabricants de ces objets, que ce soit Pixi, Leblon-Delienne ou d’autres. Ce n’est pas simple pour eux... [1]

A quelques exceptions près, comme ce magnifique Marsupilami, la cote des objets de BD en 3D souffre un peu ces derniers temps.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Subissent-ils la concurrence de leurs anciennes pièces ?

Il y a un peu cela, mais les gens qui achètent les nouvelles pièces ne sont pas nécessairement les acheteurs qui collectionnaient les anciennes. Par contre, le marché qui est aujourd’hui le plus dynamique, c’est le marché de la planche et du dessin original, mais le marché de l’album qui en est en quelque sorte le fondement reste très dynamique aussi. Il y a quelque chose d’intéressant, c’est qu’alors que nous avons des prix stratosphériques sur des albums rares de très haute qualité, à l’état neuf, on commence à avoir des clients qui passent du statut de l’amateur de BD au collectionneur un peu nostalgique mais qui ne veulent pas nécessairement investir des sommes phénoménales. Par exemple, on pouvait craindre que les rééditions en fac simile des albums de Tintin ou du Lombard allaient faire chuter le marché des éditions originales. Il n’en a rien été. Pour avoir un bel album, ils achètent la réédition qu’ils vont lire, tandis que l’original sera préservé sous plastique, même s’il a vieilli. Aujourd’hui on recherche les éditions en état exceptionnel, mais aussi à ds prix plus accessibles pour pouvoir s’adresser au public le plus large.

Quelles sont les valeurs qui montent ?

C’est très large. On s’intéresse peu aux mangas aujourd’hui mais c’est un marché d’avenir. J’ai connu les albums de Strange dont les premiers numéros s’arrachaient. Aujourd’hui, personne ne s’intéresse aux mangas en première édition alors que c’est franchement le marché de demain ! Tintin reste toujours très fort mais il y a beaucoup de collections qui sont aujourd’hui constituées. Ce n’est plus un marché en devenir, il a même tendance à stagner. Il y a dans les éditions modernes des choses un peu recherchées qui frémissent. Il ne faut pas perdre de vue que ces dernières années, les éditeurs ont baissé considérablement leurs premiers tirages et ces album, par conséquent, deviennent très rares. Les éditions actuelles en première édition ont un très grand potentiel parce que vous avez des très grands artistes et, par ailleurs, des éditeurs qui ne prennent pas trop de risque et qui réfèrent retirer l’ouvrage, sans compter qu’ils comportent souvent des bonus. Ces premiers tirages font quelquefois 2000 ou 3000 ex. Ils sont comparables à certains des années 1960 où le tirage était mesuré. Dans les années 1970-1980, les tirages étaient plus importants car les machines ne permettaient pas les petits tirages et la gâche de papier était importante. On était obligé de faire des impressions à des tirages supérieurs. Aujourd’hui, on peut faire des petites incursions dans le marché pour le tester qui se retrouvent épuisées en une semaine, demander une réédition qui n’est plus une édition originale.

Des éditions originales de Spirou avec les magnifiques couvertures de Franquin.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il y a, semble-t-il, une inflation des ventes publiques aujourd’hui : près de 50 en 2014 pour un chiffre d’affaire global de plus de quinze millions d’euros avec, en face, une "surproduction" d’albums qui sont autant de planches originales susceptibles d’être mises sur le marché... C’est sain, ça ?

Ce qui se passe, c’est que l’artiste de bande dessinée produit pour être édité. Il ne produit pas a priori pour vendre son œuvre comme un artiste d’art contemporain par exemple. Il a une grande force : il popularise son art grâce à l’édition. L’art de la bande dessinée est de l’art populaire -réellement populaire- et s’adresse au plus grand nombre. On ne peut pas se tromper. C’est pour cela que je pense qu’il y aura à terme un spectre de prix très large. On le voit déjà aux États-Unis où l’on peut acheter des planches pour quelques dizaines de dollars ou quelques dizaines de milliers, voire quelques millions. C’est ce que l’on observe en France et en Europe aujourd’hui. Par rapport à l’art contemporain qui a toujours été élitiste, hier comme aujourd’hui. Ce sont deux marchés différents. Ceux qui cherchent à mélanger l’art contemporain et la bande dessinée font, je pense, fausse route.

Les premières éditions pirates de Tintin sont collectionnées également, de même que les très rares fascicules de Spirou publiés pendant la guerre.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Vous êtes expert mais aussi collectionneur. Quelle est la pièce que vous avez laissé filer avec un pincement au cœur depuis quinze ans ?

Une couverture de Druillet, celle de Salammbô que j’ai gardée dix ans à mon mur, qui est maintenant dans une grande collection, mais que j’ai peut-être vendue trop vite. Pierre et Arnaud Cornette de Saint-Cyr me disaient : « Ce qui fait la fortune d’un marchand, ce n’est pas ce qu’il a vendu, c’est ce qu’il a gardé ». C’est une réalité. La collection est une perpétuelle chasse, un renouveau, une remise sur l’établi, Dans une vente aux enchères, on repart d’une feuille blanche, systématiquement.

Y-t-il avec la bande dessinée, c’est le cas de le dire, une "bulle" spéculative ?

Non. On serait dans une telle bulle si on avait des gens qui passeraient des ordres d’achat par téléphone sans même voir les lots. Or, on a du monde dans la salle, vraiment des gens qui viennent voir. On est dans une bulle de passionnés Après, quand les gens commencent à revendre, il faut qu’ils récupèrent leur argent avec un substantiel bénéfice ou une petite perte, mais il ne faut pas que ce soit divisé par 10. Aujourd’hui, on ne voit pas venir cela. Les gens ont fait des achats raisonnables et surtout, qu’ils gardent longtemps. La durée de garde dans une collection, c’est dix ou quinze ans, dix ans en moyenne.

Vous êtes expert auprès de la maison Cornette de Saint-Cyr. A-t-elle été difficile à convaincre ?

Non, car Pierre Cornette de Saint-Cyr a été un précurseur. Il a fait la première vente de bande dessinée dans les années 1980. Il y a aussi dans ce milieu beaucoup de commissaires-priseurs qui sont des opportunistes et qui viennent sur ce marché avec moins de passion. Mais c’est vrai aussi dans d’autres domaines comme l’illustration.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

La dernière vente de Cornette de Saint-Cyr en décembre 2014.

La prochaine vente aura lieu en juin 2015.

[1Pixi a été racheté après une faillite par le groupe Media-Participations. Leblon-Delienne a fait récemment l’objet d’une liquidation. NDLR.

 
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