François Schuiten (1/2) : « J’ai besoin de ces projets qui me permettent de dialoguer avec une ville. »

15 avril 2010 0 commentaire
  • Habitué à sortir des carcans, François Schuiten vient de publier un guide Lonely Planet dans lequel il donne sa vision de Bruxelles. Par ailleurs, viennent également de paraître les réimpressions embellies et parfois modifiées de ses premiers albums : Carapaces et La Route d’Armilia, ce dernier agrémenté de courts récits et d’un inédit.

Dans le guide sur Bruxelles que vous venez de publier, vous évoquez le destin d’une passementerie que vous avez découverte et tenté de placer sous les feux des projecteurs grâce à une émission de télé. Malheureusement, cela ne s’est pas réalisé car cette société a fait faillite depuis.

Cette petite fabrique possédait à la fois ce côté artisanal et historique unique à Bruxelles. Je pense que la ville devrait considérer ce type d’atelier comme faisant partie de son patrimoine vivant. Mais la Belgique est souvent en retard sur ce point : elle ne détecte pas ce qui construit son âme. À notre humble niveau, nous avions essayé d’alerter les responsables publics, mais la lourdeur administrative n’a sans doute pas permis d’intervenir à temps.

François Schuiten (1/2) : « J'ai besoin de ces projets qui me permettent de dialoguer avec une ville. »

Entre les personnages, les doubles-pages, les détails de certains bâtiments, on peut compter plus de deux cents dessins dans ce guide. C’est tout de même un investissement important !

J’ai sous-estimé la masse de travail que cela me demanderait, car chaque page devait être illustrée, essayant ainsi de sublimer à chaque fois ce que Bruxelles pouvait montrer. Au fil de la rédaction des itinéraires, je me suis retrouvé avec des demandes d’illustrations sur des sujets qui ne m’inspiraient pas spécialement. C’est justement ce qui était intéressant ! Je tournais autour en me demandant ce que je pouvais apporter comme dimension complémentaire. Je ne voulais pas simplement faire un joli dessin : il fallait que le lieu me bouscule pour en donner une autre image. De ce dialogue naissaient parfois d’heureuses surprises plus improvisées : c’était amusant de se laisser bercer par Bruxelles.

Vous n’êtes pas un auteur très productif en termes d’albums proprement dits, c’est sans doute dû à la multiplicité et la diversité des projets dans lesquels vous vous investissez …

Un des dessins du concert-spectacle Idegael

En moyenne, avec Benoît [Peeters], nous sortons un nouvel ouvrage tous les deux, trois ans. Nous ne travaillons que sur des sujets qui nous passionnent, mais j’ai de plus en plus de mal à garder l’équilibre entre des projets qui me font vivre et d’autres idées très excitantes, mais souvent plus fragiles financièrement. Pourtant, ces derniers me sont absolument nécessaires, tels des laboratoires qui me font avancer. Par exemple, des étudiants de l’UCL [1] sont venus me trouver avec une composition musicale qu’ils avaient écrite, me demandant si je pouvais mettre des dessins sur leur musique pour une représentation publique. Cela m’a enthousiasmé ! Cela prend du temps, mais ce n’est pas refusable ! D’ailleurs, leur travail et leur utilisation de mes dessins m’ont fort intéressé. Ce concert unique, Idegael, se déroulera à l’Aula Magna le 27 avril. Juste avant, nous inaugurerons la fresque géante (12 m sur 5) que j’ai imaginée pour la Grand Place de Louvain-la-Neuve, et réalisée par Alexandre Obolensky, un peintre que j’admire beaucoup. J’aime ces projets qui me permettent de dialoguer avec une ville, un artiste ou un groupe.

On évoque souvent le métier d’auteur/dessinateur tel l’ascète derrière sa table à dessin, mais on ressent votre besoin d’aller vers les autres. Chaque contact est donc enrichissant pour travailler ?

Selon moi, en restant perpétuellement derrière sa table, on n’en arriverait à n’avoir plus grand-chose à dire. Si nous ne sommes pas en relation avec la vie, ses difficultés, nos aventures en deviendraient stériles. Lorsqu’on revient au dessin proprement dit, le récit s’enrichit de ces expériences, comme un butin qu’on ramènerait d’une expédition. Ma pire angoisse est de remarquer que mon dessin commence à se scléroser, qu’il n’est plus en danger, nourri de nouvelles émotions et je dois donc me plonger dans le réel, même si ce sont des aventures parfois difficiles, mais elles finiront de toute façon dans la bande dessinée.

On retrouve cela dans la refonte de la Route d’Armilia qui, outre quelques modifications apportées à ce titre et à Mary la Penchée, intègre aussi le récit graphique des Chevaux de Lune et un inédit : La Perle.

Nous avons déjà expliqué la genèse de ce court-récit, prévu pour être à la base un dessin animé, mais nous avons voulu nous attacher avant tout à l’image que donnait le Roi Baudouin. Toutes les instances étaient préoccupées à l’époque par le désir de lui trouver une épouse. Vous connaissez l’anecdote de l’actrice Eva Marie Saint, en référence à Grace Kelly pour le Prince Rainier. Je voulais laisser au Roi cet aspect émouvant avec ses pantalons un peu trop larges, cette fragilité apparente sans doute liée à son enfance difficile car il avait perdu sa mère assez jeune. J’ai essayé de restituer l’étrangeté de cette silhouette gracile. Bien entendu, à cela s’est mêlé le conte de la Princesse au Petit Pois et l’univers des Cités obscures. Cela forme donc un tout : des récits pour grands enfants.

Un sosie du Roi Baudoin transposé dans l’univers des Cités Obscures

Cet album termine donc la trilogie en travaux des Cités Obscures, avec des compléments aux Murailles de Samaris et la nouvelle version de L’Ombre d’un homme. Vous allez néanmoins finaliser la série en apportant des bonus aux autres récits.

Tout-à-fait, nous avons fini les gros morceaux. Pour la suite, nous sommes sur plusieurs scénarios afin d’apporter un chapitre final à L’Écho des Cités qui mettrait en scène Augustin Desombres. Concernant l’Enfant-Penchée, nous allons revenir sur l’imaginaire de la jeunesse de Mary. Nous allons bien entendu enrichir Le Guide des Cités de nouvelles images. Mais ces révisions sont à chaque fois un très gros boulot. Pour la plupart de ces albums, nous sommes arrivés au bout de ce que nous voulions réaliser, à moins de tout recommencer et les redessiner ! (rires) Mais je ne veux pas non plus tomber dans le piège de l’Île noire d’Hergé en faisant plus de mal que de bien. Ces repentirs passés, nous voulons résolument aller de l’avant.

On voit que le lettrage de la Route d’Armilia a été modifié, c’est un souci constant dans vos travaux ?

Et qui m’obsède, car le lettrage et le phylactère sont la pensée même du lecteur. Prenez le lettrage de Milton Caniff et voyez comme il correspond à l’esprit du scénario. Par exemple, Macherot pouvait pencher le texte de ses bulles pour créer certains effets. Pour ma part, je fais tous les lettrages à la main, pour qu’ils correspondent à l’esprit de l’album. D’ailleurs, chacun de mes titres possède sa propre typographie, et pour moi, cela fait partie du plaisir de tout réaliser : le lecteur peut alors ressentir cet esprit général qui englobe le récit. Je passe donc beaucoup de temps à la fabrication et à l’impression des albums pour suivre ce qui s’y déroule et pour trouver, avec l’éditeur, des solutions aux problèmes qui peuvent se poser. C’est très important pour moi de peaufiner ces petits détails. Ces réimpressions nous permettent de mieux accorder tous les paramètres qui constituent un album de bande dessinée. Les imperfections aussi peuvent être intéressantes…

Dans les combles de sa mainson Horta, l’auteur travaille sur le Grand Paris. On peut observer à l’avant-plan droit le buste d’un de ses personnages, ainsi que la maquette d’un train au centre de son prochain récit. A l’arrière-plan à droite, les fameuses planches de Milton Caniff, Macherot et autres. Et là où la lumière réelle ne rentre pas, c’est pour laisser la place à une vaste bibliothèque composée de livres de dessins et d’architectures. On n’y retrouve que quelques bandes dessinées, dont l’intégrale des oeuvres originales d’Hergé.

On connait certains auteurs qui vivent dans la crainte de manquer d’inspiration. D’autres comme Jean Giraud, ont des phases récurrentes de dépression. Pour votre part, on a l’impression que vous traversez plutôt des moments de colère contre vous-même.

À certains moments, je doute effectivement devant une image que je dois réaliser. Et c’est de plus en plus fréquent ! C’est sans doute le cas dans ce récit sur lequel je travaille seul, où je n’ai pas le “ping-pong” verbal avec Benoît [Peeters] qui nourrit ma création. Pour moi, c’est un extraordinaire complice. Il reçoit et accepte plein d’idées, les organise par le dialogue, mais sans jamais imposer un canevas rigide. Nous remettons en question et rêvons en permanence le récit. Je prends certainement un risque en travaillant le nouveau album tout seul car je ne veux pas faire une Cité obscure au rabais.

Vous changez pourtant de format, de support, de thématique, de technique, sans compter la multitude de projets que vous réalisez à côté !

J’ai tout de même l’impression que tous nos livres se ressemblent un peu ! (rires) Mais j’avoue que j’aime ce moment où je suis perdu et que je ne sais plus comment m’en sortir. Bien sûr, à force d’essayer, de corriger, de recommencer, je trouve une solution momentanément satisfaisante. Cette inquiétude est sans doute source de création.

Le Musée d’Afrique Centrale, tiré du guide sur Bruxelles, et dont au sujet duquel se centre justement le dernier album des Charles.

Vous avez toujours été aux côtés d’un scénariste, voire très souvent été co-scénariste de vos albums, mais comme Benoît Peeters est accaparé par sa biographie de Jacques Derrida, vous réalisez seul votre prochain récit : est-ce une difficulté pour vous ?

C’est l’occasion de se bousculer dans ses habitudes, de casser pas mal de réflexes qui ont tendance naturellement à s’installer, et je n’aime pas avoir l’impression de me répéter. J’ai puisé mon inspiration au cœur d’un futur musée du train qui se met en place dans la gare de Schaerbeek, dans lequel je suis complètement immergé. J’en réalise le scénario et la scénographie avec Expoduo, accompagnant aussi l’architecture. La gare de Schaerbeek est déjà un lieu historique et l’ensemble du projet me passionne véritablement, comme me tenait à cœur Mr Nobody de Jaco Van Dormael. Je travaille d’ailleurs sur un autre film : Mars et Avril avec Martin Villeneuve, un jeune réalisateur canadien. J’ai encore plein d’autres projets, comme le Grand Paris : Christian Blanc, secrétaire d’État chargé du développement de la région capitale, m’a demandé de travailler sur une prévisualition des enjeux d’un Paris étendu, en tant que mégapole. Une façon passionnante de se projeter dans le futur, une démarche qui semble plus difficile en Belgique.

Le futur musée du train, omniprésent pour François Schuiten, dans le réel de sa scénographie, et comme source du futur album des Cités Obscures.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

François Schuiten explique cette dernière phrase dans la seconde partie de l’interview qu’il nous a accordée et que vous pourrez lire demain.

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[1Université francophone belge.

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