François Schuiten : « Je suis fasciné par les basculements dans notre société. »

8 janvier 2013 2 commentaires
  • 2012 aura été une année charnière pour François Schuiten. Lauréat, avec son complice de toujours Benoît Peeters, du [Gaiman Award des publications étrangères publiées au Japon->art14067], Schuiten s'est surtout distingué en publiant son premier album en tant qu'auteur complet. Sobrement intitulé "La Douce", ce one shot à plusieurs niveaux de lecture aborde la relation quasi charnelle entre un homme et "sa" machine.
François Schuiten : « Je suis fasciné par les basculements dans notre société. »
La Douce
Édition originale

Qu’est ce qui vous a encouragé à consacrer toute une BD à une locomotive des années 1930 ?

En fait, j’avais déjà croisé le monde ferroviaire sous plusieurs angles. avec Le Rail et L’Express, que j’avais co-réalisés avec Claude Renard. À travers mes autres œuvres aussi il y avait cette dimension ferroviaire, mais sans que je n’y aille vraiment en profondeur. Je me disais que ce serait intéressant de consacrer pleinement un récit à ce monde.

À partir du moment où j’ai gagné le concours pour réaliser le design le futur musée du train de la commune bruxelloise de Schaerbeek, j’ai eu l’occasion de découvrir le matériel que la Société nationale des transports ferroviaires belges (SNCB) possède et c’est là que j’ai fait la connaissance de la Type 12.

C’était un coup de foudre, car cette machine était comme un objet du futur transporté dans le passé, c’est comme si cette locomotive échappait au temps ! Elle est encore d’une très grande modernité par sa forme. Elle est extrêmement bien conçue, par ses lignes, son aérodynamisme. Elle m’a complètement envoûté ! Son histoire aussi est passionnante, car elle apportait de nombreux changements technologiques. Toutes ces choses m’ont passionné de bout en bout et c’est pour cela que j’ai fait cet album.

La Douce
Édition de luxe

La Douce, c’est aussi l’histoire d’un cheminot qui refuse le changement, la modernité. Ce rejet se manifeste notamment dans son amour pour la locomotive qu’il conduit. Il l’a baptisé « la Douce ». Pourquoi avez-vous tenu à ajouter cet aspect dans votre histoire ?

Je suis assez fasciné par les basculements dans notre société. Ces moments où des métiers disparaissent d’un jour à l’autre. Des métiers qui étaient à leur sommet avec des artisans de qualité et qui, du jour au lendemain, n’ont plus trouvé d’utilité. Je pense à tous ces gens qui ont travaillé dans les journaux : les graveurs, les typographes, etc. Ces moments-là, il y en a partout et, dans le même temps, il y a d’autres métiers qui se créent. Ce sont des moments fragiles et troublants parce que ce sont des tragédies humaines. On voit disparaitre des talents car, en perdant leur emploi, ces gens ont aussi perdu leur place dans la société moderne.

Quelques-unes des magnifiques planches de "La Douce"
(C) Casterman

En vous écoutant, on ne peut s’empêcher de penser aux métiers de l’édition, avec l’arrivée du numérique.

Effectivement, c’est aussi une réflexion sur mon propre métier. Qu’est ce que c’est que faire de la BD aujourd’hui ? Ne suis-je pas comme cet homme qui s’accroche à sa locomotive ? Je vois de plus en plus d’auteurs qui passent à l’ordinateur pour leur travail, alors que moi j’en suis toujours à utiliser ma plume. C’est paradoxal, car je suis désireux de travailler avec les nouvelles technologies ! J’avais envie d’incarner la réalité de cette machine car je crois vraiment que l’avenir se trouve dans le passé.

Nous en venons à une question concernant votre cheminot. A-t-il raté sa vie affective parce qu’il s’est consacré corps et âme à son travail ou est-ce parce qu’il n’a pas de vie affective qu’il est aussi besogneux ?

Lorsque je travaillais sur ce projet, j’ai rencontré énormément de cheminots, de machinistes ou de chauffeurs qui, au fur et à mesure que nous discutions, avouaient qu’ils avaient réussi leur vie professionnelle tandis que du côté vie privée… Et je voyais bien qu’ils avaient tout donné à leur métier qui est une vraie passion pour eux. Elle vampirise tout leur temps ! Ils passent des nuits à réparer leurs machines. Leurs weekends sont consacré à des réunions dans des amicales, des associations et donc, cela réduit considérablement la place de la vie privée. Mais je ne sais pas ce qui précède l’une de l’autre. Je suis simplement fasciné et assez ému d’ailleurs par leur folie, leur passion pour leur métier.

Vous êtes issu d’une famille d’architectes. Vous êtes connu pour vos dessins assez techniques. D’ailleurs, on vous doit l a décoration de stations de métro (Porte de Hal à Bruxelles et Arts & Métiers à Paris). Pourquoi n’avez-vous pas suivi la tradition familiale ?

J’ai tout de suite voulu faire de la BD. J’ai débuté à 16 ans dans le journal Pilote. Je n’ai jamais pensé à faire de l’architecture, cela ne m’a jamais intéressé. Curieusement. Mais c’est vrai que je flirte avec ce sujet parce que notre vie à un lien avec l’espace car c’est une mise en scène de l’espace. Moi, ce qui m’intéresse avant tout, c’est de raconter des histoires, c’est ce qui me passionne le plus. Quand je travaille pour le cinéma, pour une opérette, ou la conception d’un pavillon dans une exposition universelle, c’est toujours la même démarche, je raconte une histoire. C’est le point commun à toutes ces activités. Mais il est vrai qu’elles ont des écritures différentes. Toutefois, la bande dessinée demeure le cœur de mon travail.

Niveau BD, quels sont vos prochains projets ?

Un projet avec Benoit Peeters. Nous travaillons sur une nouvelle histoire mais, étant donné que je suis relativement lent, il faudra attendre un peu avant qu’elle ne voit le jour, mais nous sommes déjà dessus.

(par Christian MISSIA DIO)

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