François Schuiten en territoire inconnu

5 septembre 2010 2 commentaires
  • Une fois n’est pas coutume, intéressons nous à l’illustration avec {Les Mers perdues}, un texte de Jacques Abeille mis en images par François Schuiten. Un livre où s’entremêlent avec une grande habileté textes et dessins pour immerger le lecteur dans un monde grandiose et inquiétant.

Une femme et trois hommes sont engagés par un richissime et mystérieux employeur. Ils ont pour tâche de participer à une expédition lointaine, sans en savoir plus sur le but de ce voyage. Une géologue, un rédacteur, un dessinateur et un guide partent donc vers l’Est, aux confins de leur pays, avec chacun dans l’idée que les autres connaissent le but de ce périple. Arrivés aux frontières des terres connues, aux marges d’un désert, ils rejoignent un groupe de Hulains, les représentants d’une peuplade naine de la région qui vont les aider à traverser l’étendue inhospitalière. L’expédition commence alors vraiment. La jeune géologue effectue des prélèvements réguliers, le dessinateur représente sur papier les vues qu’il considère les plus remarquables et le rédacteur écrit le journal de voyage dont chaque chapitre une fois écrit est porté par un Hulain vers la civilisation et l’étrange commanditaire.

François Schuiten en territoire inconnu
(c) Schuiten

Quelques jours plus tard, le groupe d’explorateurs est sous le choc. Il aborde les rivages d’une de ces mers perdues considérées comme légendaires par les esprits les plus rationnels. Comble de surprise, sur les berges de ces eaux grisâtres, se trouve une ville imposante mais complètement abandonnée. Est-ce là le but du voyage ? Découvrir cette civilisation disparue et oubliée des hommes ? Ne trouvant pas de réponse à leurs questions, livrés à eux-mêmes, les explorateurs décident de s’enfoncer un peu plus en territoire inconnu.

Jacques Abeille
(c) DR

Avec ce récit, Jacques Abeille signe encore un ouvrage d’un grande qualité, au fort pouvoir évocateur. La solitude des explorateurs, les cités grandioses et l’inquiétude qui grandit au fil du périple sont décrites à travers les yeux du narrateur, qui n’est autre que le rédacteur du carnet de voyage. Toutefois, ce que lit le lecteur n’est pas ce fameux carnet, qui revient, feuillet après feuillet, au pays, mais des lettres que le rédacteur destine à un ami, et qu’il joint dans la besace du messager hulain. Il y raconte le déroulement des événements sur un ton plus intime, utilisant un style précieux, presque ampoulé, au vocabulaire choisi, qui situe le récit dans une sorte de XIXe siècle parallèle. D’ailleurs, les indices dispersés dans le texte balisent l’histoire. Nous savons que les héros n’ont pas accès à des machines volantes ou automobiles pour se déplacer, mais que l’appareil photographique existe. Facile alors de déterminer une période.

François Schuiten
(c) DR

Le fait que leur mystérieux employeur n’ait pas choisi un photographe pour représenter les paysages qu’ils découvrent intrigue les explorateurs. Cela aurait été tellement plus simple. Peut-être est-ce que la sensibilité du trait du dessinateur est un élément important de l’expédition ? C’est ici qu’intervient François Schuiten, puisqu’il endosse littéralement le rôle du personnage chargé d’être le témoin graphique du périple. Et le va-et-vient est saisissant. À chaque allusion du rédacteur à un paysage représenté est associée une illustration de l’artiste belge. Chaque détail de la description trouve sa place dans l’image, et l’on s’immerge un peu plus dans l’histoire et le monde créé par Abeille. Au total, ce sont 32 pleines pages ou doubles pages, superbes, rehaussées de gris, de bleu et de sépia, qui envoûtent le lecteur et l’entraînent vers les mers perdues.

Publiée de cette manière, la proximité entre l’univers de Jacques Abeille et celui de François Schuiten saute aux yeux. C’est en découvrant en 2010 Les Jardins statuaires, un roman culte car introuvable, écrit par Abeille en 1982, que Schuiten a la révélation. Il provoque une rencontre avec l’écrivain et le courant passe immédiatement. Un projet est échafaudé. C’est un véritable travail à quatre mains qui se met alors en place entre Bordeaux et Bruxelles. De cette collaboration naît Les Mers perdues, une protohistoire des Jardins statuaires (réédité cet été par les éditions Attila). On peut d’ailleurs continuer à faire le parallèle avec le cycle des Cités obscures car la structure des Mers perdues rappelle à bien des égards les conférences-fictions concoctées depuis des années par Schuiten et son acolyte de toujours Benoît Peeters, la dernière ayant eu lieu en 2010 pendant le Festival d’Angoulême.

(c) Schuiten

Terminons peut-être par un coup de chapeau aux jeunes éditions Attila, qui revendiquent de publier des auteurs "marginaux, pirates, maudits ou non traduits en français", mais surtout - ce qui nous intéresse plus ici - qui confient l’identité visuelle de leurs livres à un certain nombre de dessinateurs comme Marc-Antoine Mathieu, L.L. de Mars, feu Roland Topor et François Schuiten. Un travail de qualité dont Les Mers perdues est un exemple supplémentaire.

(par Thierry Lemaire)

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2 Messages :
  • Comment peut-on confier l’identité visuelle d’un livre à un dessinateur mort comme Roland Topor ? Techniquement je ne vois pas. Par séances de spiritisme peut-être ?

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    • Répondu par Thierry Lemaire le 5 septembre 2010 à  22:57 :

      Ah, cartésianisme, quand tu nous tiens.
      Si c’est tout ce que vous avez retenu de l’article, j’éviterai d’aventure d’utiliser ce genre de fantaisies stylistiques.

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