François Walthéry 2/2 : "Natacha a été créée pour qu’Yvan Delporte puisse aller voir les filles, le saligaud !"

2 décembre 2010 2 commentaires
  • Dans la deuxième partie de cet entretien, {{François Walthéry}} continue à nous parler de {Natacha}, de {Rubine} et de son amitié pour {{Bruno Di Sano}}, mais aussi des 30 ans du {Vieux Bleu} et de son envie de continuer à faire des BD « régionalistes ». Il nous dévoile également le nom du prochain scénariste de {Natacha}.

Comment décririez-vous Thierri Martens ?

Je l’ai connu à ses débuts, alors qu’il n’était pas encore rédacteur en chef de Spirou. Il fut le premier, je pense, à préparer un mémoire sur la bande dessinée. Je l’avais vu interviewer des dessinateurs pour son mémoire. C’était déjà un grand et fort gaillard. C’est à la suite de ce mémoire de fin d’étude qu’il a été nommé rédacteur en chef de Spirou, quand les éditions Dupuis ont décidé de remplacer Yvan Delporte. Ce dernier a été viré pour des histoires qui n’avaient rien à voir avec la BD ! Tout le monde voulait virer Yvan, sauf Charles Dupuis . Charles Dupuis le protégeait. Yvan a toujours été incontrôlable. Il faisait ce qu’il voulait du journal de Spirou. Il avait bien raison, d’ailleurs ! Il a fait de sacrés numéros avec l’équipe de l’époque. Ce fut le meilleur rédacteur en chef de Spirou. Tout le monde en convient, y compris ses successeurs.
Charles Dupuis a pris ses vacances et la famille Dupuis a saisi cette opportunité pour licencier Yvan. Il a fallu trouver d’une manière urgente un nouveau rédacteur en chef et ils ont pensé à l’étudiant ! (Rires). Thierri avait le profil parfait : il faisait le boulot de quatre personnes. Il était prolixe, précis, et avait une fine connaissance du métier. C’était aussi un bon mangeur et un bon buveur ! Sous le pseudonyme d’Yves Varende, il a signé de nombreux romans.
Natacha existe aussi grâce à lui. La série avait été acceptée par Charles Dupuis. Lorsque Thierri est arrivé à la rédaction, il a découvert les seize premières pages du premier album dans un tiroir. Cela devait faire quatre ans que je travaillais dessus, entre mes travaux réalisés pour le studio Peyo. On était en décembre 1969, et Martens avait décidé de programmer le premier album pour le mois de février. Il m’a sommé – et presque assommé – de terminer l’album dans des délais très courts. Peyo savait fort bien que si je continuais Natacha, je risquais de partir …

Gos nous disait que vous aviez régulièrement des périodes d’inactivité au Studio Peyo…

Effectivement. Mais il y avait quasiment toujours du travail. Seulement, Peyo devait être là quand on dessinait, pour nous surveiller. S’il partait en vacances, le studio s’arrêtait. Les pages ne devaient pas être faites sans lui ! Comme on s’ennuyait, on travaillait sur autre chose. Roland (Gos) a inventé Natacha suite à une conversation avec Yvan Delporte. Des hôtesses de l’air habitaient au-dessus de chez lui. Il nous a suggéré de donner vie à une héroïne qui exercerait ce métier, comme cela il aurait une bonne excuse pour aller leur demander une documentation. Natacha a été créée pour qu’Yvan puisse aller voir les filles, le saligaud ! (Rires). Mais ça, nous ne l’avons appris que bien après ! Roland n’avait pas envie dessiner des filles et des avions. Du coup, c’est tombé sur moi… Il a scénarisé l’histoire et je me suis chargé du dessin ! En fait, Natacha est née suite à un concours de circonstances ! Je dessine bien les femmes et il faut avouer que mes avions n’étaient pas extraordinaires. Mais bon, je devais y passer. Une hôtesse de l’air sans avion, c’est comme Lucky Luke sans son cheval (Rires).

François Walthéry 2/2 : "Natacha a été créée pour qu'Yvan Delporte puisse aller voir les filles, le saligaud !"
Planche crayonnée pour "Le Regard du passé"
(c) Walthéry, Mythic & Th. Martens - Marsu Productions.

Le métier de Natacha est surtout un prétexte pour la faire voyager aux quatre coins du monde…

C’est certain ! Elle a toujours une bonne raison grâce à cela pour se retrouver aux États-Unis, en Égypte ou en Russie ! Je veille à ce que mes scénaristes relient toujours le voyage qu’elle effectue à son métier. En fait, j’aime les héros qui ont un métier. Quand j’étais enfant, je me demandais toujours comment Tarzan se rasait dans la jungle. Dans les bandes dessinées, il avait toujours le visage bien glabre. Cela me cassait les pieds ! (Rires).

Est-ce pour cette raison que vos personnages ne sont pas lisses. Walter est tout le contraire de cela.

Oui. Walter a un sacré caractère. Il boit des coups et a de temps en temps la gueule de bois. Dans Le Regard du passé, il n’arrête pas de se plaindre. On sent qu’il est mal à l’aise dans toute cette aventure. Il n’arrête pas d’embêter son monde. Thierri Martens a eu l’idée d’instaurer un running gag dans cette histoire. Chaque fois que Walter veut prendre une photographie, son appareil casse ! Et il n’arrive pas à prendre un seul cliché durant son séjour en Égypte ! Martens s’est servi d’une anecdote. Cela m’est arrivé en Égypte. Mes appareils se sont arrêtés, à cause de la chaleur ! Je devais attendre qu’ils refroidissent.

Crayonné pour "Le Regard du passé"
(c) Walthéry, Mythic, Th. Martens - Marsu Productions.

Pour vous, Walter, c’est un anti-héros ?

Oui. A la fin du Regard du passé, Walter se fâche ! Mes scénaristes avaient écrit une scène où il donnait un coup de poings à un personnage assez chétif. Cela ne collait pas ! Walter ne frappera jamais un gars plus petit que lui. Il va plutôt foutre son poing dans la gueule d’un gars beaucoup plus baraqué que lui, quitte à recevoir quatre beignes en retour.

Natacha est aussi, d’une certaine manière, une anti-héroïne. Elle n’a pas de super-pouvoir. Je déteste cela, d’ailleurs. Mis à part dans Benoît Brisefer. J’adorais l’idée de Peyo : un petit garçon qui a la force de Superman et qui perd son pouvoir quand il a un rhume. Je me souviens que dans Tonton Placide, on a failli faire une gaffe ! Peyo et Gos inventaient l’histoire à la petite semaine. Nous ne savions pas où l’on allait ! Et à l’avant-dernière page, nous nous sommes aperçus que nous avions oublié de placer une scène où Benoît avait son rhume ! On a changé la dernière page in extremis. Benoît veut montrer à son Tonton qu’il est très fort et veut soulever une pierre. Et puis, il éternue et n’y arrive pas ! (Rires). Cette planche a été faite par accident, en quelque sorte ! Il fallait que dans chacune des histoires de Benoît Brisefer, nous abordions le rhume du personnage.

Je l’ai d’ailleurs redessiné dernièrement. Le 15 décembre prochain sortira un numéro de Spirou consacré à Benoît Brisefer. J’y ai fait une planche. Cela m’a amusé ! J’ai retrouvé mes marques directement. Évidemment, dans cette planche, Benoît attrape un rhume…

Extrait de l’histoire de "Benoît Brisefer", que vient de dessiner François Walthéry pour le journal de Spirou
A paraître dans le journal, le 15 décembre. (c) Walthéry, Peyo & Dupuis.

Vous travaillez depuis de nombreuses années avec Bruno Di Sano. Il a repris dernièrement le graphisme de Rubine. Comment se fait-il que cela marche si bien avec lui ?

Nous sommes amis depuis de nombreuses années. Bruno Di Sano se consacre beaucoup plus à Rubine que moi. C’est un terrible travailleur, une fusée même ! Il a une puissance de travail étonnante et s’améliore encore. Lorsque Boyan a décidé d’arrêter de dessiner Rubine, Le Lombard m’a demandé de trouver un auteur plus proche de chez nous. Ce n’était pas toujours évident de travailler avec des Yougoslaves, compte tenu de l’éloignement. Di Sano était le plus indiqué ! Il dessine superbement les nanas. Je l’ai aidé, mais il n’avait pas besoin de moi.

On se voit lorsque le scénario est écrit et on travaille ensemble sur le story-board. C’est triste que les gens aient une mauvaise image de lui. Il porte la croix d’avoir fait de la BD érotique à une époque ! Mais j’en ai fait également, et Dany aussi ! On m’a dit que si je m’alliais avec lui pour Rubine, je vendrais moins, et qu’il valait mieux ne pas le créditer. C’était incroyable ! Je me fiche totalement de cela. C’est la moindre des choses que de mentionner le nom de ses collaborateurs.

Lors de notre dernière rencontre, vous m’aviez confié que cette fois, vous étiez décidé à reprendre Le Vieux Bleu. Vous aviez déjà dessiné à peu près la moitié du deuxième tome.

Oui. C’est terrible. Pourtant, il est sur mon bureau. Cela fait des années que je promets de les dessiner. Quelle honte ! On va fêter les 30 ans de non Vieux Bleu ! (Rires). J’en ai parlé avec Noir Dessins, mon éditeur, et je vais me mettre quatre mois dessus. Cela sera suffisant pour le terminer. Le Vieux Bleu, ce n’est pas du Natacha. Le dessin louche plus vers du Tex Avery. Le style est plus enlevé. Et puis, je dessine ma région, ma maison et le café où j’ai mes habitudes. Pas celui de maintenant, mais celui de l’époque de mes grands-parents. Je n’ai pas besoin de documentation car je me base sur mes souvenirs.

Planche extraite du T13 de Rubine, "L’Héritier fragile". A paraître en février
(c) Walthéry, Di Sano, Mythic & Le Lombard.

Il y a-t-il un public pour le Vieux Bleu et Tchantchès ?

Bien sûr ! Regardez les livres de Arthur Masson, Le Grand Gus. Cela se vend bien. Pourtant, c’est une littérature de terroir. Les films Don Camillo, ne sont-ils pas des œuvres régionales ! Et pourtant, on apprécie ces histoires. Le Vieux Bleu est dans ce registre. Et à vrai dire, je n’ai jamais eu un succès pareil. L’album a été édité en wallon liégeois le 6 juin 1980. Il est sorti à 2000 exemplaires. Ils ont été vendus en trois jours. À la fin de cette année-là, on en avait écoulé 24.000 en wallon. Plus le tirage en français, qui a du s’écouler à 30.000 exemplaires ! Aujourd’hui, nous avons dépassé les 100.000 exemplaires sur le tirage wallon du Vieux Bleu. C’est un très beau chiffre. Les gens aiment ce qui est régional. Hec Leemans fait cinq albums par an de son F.C. De Kampioenen. Chaque titre est vendu à plus de 85.000 exemplaires en Flandre. C’est autre chose que nos tirages (Rires). Les gens aiment la BD populaire, cela leur rappelle leurs grands-parents, leur vie. Natacha, c’est plus Tintin et Milou

Sirius, le scénariste du prochain Natacha
(c) François Walthéry

Quelle sera la trame du prochain Natacha ?

Ce sera un sûrement un scénario maritime écrit par Sirius ! J’allais souvent chez lui avec Maurice Tillieux passer quelques jours dans sa maison en Espagne. Nous étions fort amis et j’appréciais beaucoup L’Épervier Bleu et les Timour ! Je lui ai confié que j’aimerais un jour dessiner une histoire maritime. Je lui ai demandé s’il ne pouvait pas me l’écrire car je n’y connaissais pas grand-chose. Il m’a répondu qu’il était d’accord pour « me l’arranger [ma] petite hôtesse ! » (Rires). Plus tard, après son décès, sa fille a trouvé ce scénario dans son bureau. Elle me la donne. C’est superbe et dense. Il faudra bien deux albums pour m’en sortir. C’est tellement beau, que je ne pourrais pas sabrer dedans ! C’est probablement celui-là que je vais faire après, surtout qu’une liaison pourra être faite avec Le Regard du passé

Sirius est un auteur qui est relativement oublié aujourd’hui. Quels souvenirs avez-vous de lui ?

C’était un gentleman à tout point de vue, à l’instar de Maurice Tillieux. Il était d’une grande classe et d’une érudition extraordinaire. C’était aussi un raconteur d’histoire prodigieux. Il avait une écriture remarquable. On sentait que ses influences découlaient de Marc Twain ou de Jack London, bref les récits de grande aventure. Il ne se prenait pas du tout au sérieux ! Il devait faire 1m90, et ressemblait à John Wayne, avec un air d’Hemingway. C’était aussi un farceur à froid… Il est mort à 86 ans, en 1997. Il dessinait toujour…

Quels sont les albums qui vous ont donné envie de faire de la BD quand vous étiez enfant ?
Le Crabe aux pinces d’or, l’album où Tintin rencontre le capitaine Haddock. Cette scène m’a marqué. Ma sœur avait reçu ce livre et je me souviens que j’allais régulièrement l’emprunter. Il y aussi Il y a un sorcier à Champignac et Radar Le robot, deux aventures de Spirou et Fantasio par André Franquin. J’ai également été marqué par les dessins de Carl Barks pour Donald Duck.

Plus tard, ce sont les dessins de mon papa qui m’ont fait rêver. Mon père était colombophile. Après s’être occupé de ses pigeons, il dessinait régulièrement. Je passais mon temps à recopier ses dessins. Je me souviens avoir passé, plus tard, un temps fou à recopier un dessin que Franquin et Jidéhem avaient fait pour Le Prisonnier du Bouddha. Je me souviens encore de cette case représentant Fantasio qui descendait un escalier, dans l’ombre. Il y avait une telle intention dans ce dessin… J’ai passé des heures à tenter de le recopier. J’étais tellement fatigué que je me suis dit que je n’étais pas fait pour ce métier (Rires). Je me rendais compte que ce métier n’était pas facile ! Finalement, j’ai continué. J’ai bien entendu raconté cette anecdote à André Franquin et Jidéhem, qui étaient devenus des amis, ils ont bien rigolé ! (Rires).

François Walthéry et son ami Charlie
Non, il ne s’agit pas de Coco, le perroquet de la Castafiore... Mais celui de son café préféré à Cheratte. - (c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

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Lire la première partie de cette interview

François Walthéry, sur actuabd.com, c’est aussi :
Une interview :
- François Walthéry : "Natacha est née chez Peyo !" (Juillet 2007)

Des textes d’actualité :
- Natacha : 40 ans d’aventures de haut vol

Des chroniques d’albums :
- Natacha T20, T19
- Natacha, l’intégrale T1
- Rubine T11, T9


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Photos (c) Nicolas Anspach - Sauf mention contraire.
Images (c) F. Walthéry & Marsu Productions

 
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2 Messages :
  • Une belle et longue interview qui donne une irrésistible envie de se replonger dans des albums toujours agréables à lire ou à relire. Walthéry fait partie des grands auteurs systématiquement boudés par les gens d’Angoulême. Pourquoi ? Dessine-t’il trop bien ? Ou est il trop "grand public" ? Telle est la question que je pose !

    Remarque complémentaire : j’ai été étonné par la photo de Sirius, le créateur de l’Epervier Bleu et de la dynastie des Timour. On dirait le chanteur Dave, vieilli. Est ce vraiment lui ?

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    • Répondu par Croustilion le 21 octobre 2012 à  12:52 :

      François est ignoré par Angoulême, parce qu’il n’est pas français, tout simplement. Il fait partie du "reste du monde". Nous, on t’adore Francesco !!

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