"Francolin" (Adrien Houillère, The Hoochie Coochie) : la frontière comme chemin

22 mars 2019 0 commentaire
  • Francolin est un ancien soldat qui souhaite se reposer enfin, et pour cela rentrer chez lui. Mais il est loin des siens et il doit longer une frontière pour espérer parvenir à destination. Adrien Houillère nous raconte ce périple avec une grande variété de tons et de dessins, faisant ainsi voyager le lecteur avec son personnage.

Le soldat Francolin est fatigué. Un guerre interminable, dont nous ne connaissons pas les belligérants, l’a tenu longtemps éloigné de chez lui. Il s’est assez battu et veut rentrer. Il obtient une médaille, des papiers en règle - il n’est donc pas un déserteur - et quelques conseils de ses supérieurs, puis prend le large. À pieds, car prendre un cheval l’aurait obligé à attendre la fin de la guerre.

Il sait que la route sera longue, mais peut-il imaginer tout ce qui va lui arriver ? Opiniâtre et solide, il est prêt à marcher plusieurs mois en longeant une frontière qui doit le rapprocher de son village. Ce n’est peut-être pas le chemin le plus court, mais c’est le plus fiable. En restant sur la frontière, il ne risque pas de se retrouver en camp ennemi. L’inconvénient majeur est que cette limite, du fait de la guerre, a évolué, et qu’il ne connaît donc pas exactement la distance qui le sépare des siens.

Alors il marche sur cette frontière en trois dimensions comme s’il se tenait debout sur une carte à l’échelle 1:1. Cette ligne en pointillés, dont la matérialité est plus symbolique que réellement clivante, sert de fil conducteur tout au long de Francolin, bande dessinée publiée par Adrien Houillère chez The Hoochie Coochie, dont c’est le premier livre qu’il signe seul. Le personnage ne s’éloigne que rarement de ce limes, et encore est-ce à son corps défendant.

"Francolin" (Adrien Houillère, The Hoochie Coochie) : la frontière comme chemin
Francolin © Adrien Houillère / The Hoochie Coochie 2019

Francolin - voilà un drôle de nom d’oiseau - marche d’abord seul, puis il est accompagné. Il rencontre Henri, personnage bavard, sympathique et bon compagnon. Henri, ce n’est pas un détail, est une taupe ! Il nous en apprend beaucoup sur les us et coutumes des terreurs de maraîchers. Et la vie d’une taupe n’est pas ce que nous croyons. Henri, quoi qu’il en soit, apporte pas mal de distraction à Francolin et saura le tirer d’un mauvais pas.

Ils cheminent donc tous deux, devisant sur le monde, se débrouillant pour survivre et faisant face à des rencontres plus ou moins inamicales. Le voyage est long mais n’est pas de tout repos. Francolin hésite alors entre l’optimisme et l’abattement, l’espoir et la fatalisme. Adrien Houillère nous fait ressentir ces changements d’états d’âme grâce à de nombreuses variations. Le rythme, la composition et le trait sont en constante évolution, donnant vie au récit et corps aux personnages.

Quand Francolin chute, nous tombons avec lui. Quand il est au fond d’un trou, nous broyons du noir avec lui. Quand il se laisse dériver au fil de l’eau, nous flottons avec lui. Le dessinateur recourt à une multitude de subtilités pour dynamiser son récit. Ses lignes peuvent être fines ou épaisses, ses cases sagement agencées en gaufrier ou totalement éclatées, ses noirs et blancs violemment contrastés ou nuancées de fines hachures. Il excelle ainsi à représenter aussi bien des paysages inhabités que des scènes de batailles échevelées. Il ne nous ennuie pas quand il se limite à dessiner un dialogue et nous étonne quand il distille des effets comiques. Il ne craint pas de se diriger vers l’abstraction pour mieux nous donner à comprendre l’état d’esprit de son personnage ou nous faire ressentir les effets du temps qui passe.

Mais toutes ces variations ne constituent pas un catalogue et ne sont donc pas un vain exercice de style. Car le cheminement de Francolin a des enjeux plus profonds que ce qu’il annonce au départ. Il veut certes rentrer chez lui, mais en est-il capable ? La guerre ne l’a-t-elle pas transformé au point de le rendre étranger ? Surtout, l’objectif est-il si important ? Comme le dirait un bouddhiste : le but, c’est la voie. Pour Francolin, le voyage devient la vie. Pour le lecteur, le récit l’emporte sur sa fin.

Francolin © Adrien Houillère / The Hoochie Coochie 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Francolin - Par Adrien Houillère - The Hoochie Coochie - 15,5 x 22 cm - 280 pages en noir & blanc - broché, couverture souple avec rabats - parution le 1er février 2019.

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