Frank Giroud : « Je suis un manipulateur ! »

27 janvier 2008 0 commentaire
  • Habile conteur, {{Frank Giroud}} se frotte depuis quelques années à des récits à la structure narrative innovante. Après avoir ouvert une brèche avec {Le Décalogue} où se sont engouffrés d’autres scénaristes désireux de publier une longue histoire en un temps record, Frank Giroud a bouclé, en décembre le dernier {Quintett}.

"Quintett" est une série ambitieuse où quatre personnages vivent les mêmes événements. Chaque album s’attarde sur eux, sur leurs points de vue, leur manière d’agir face aux événements selon leurs caractères et leurs vécus. Dans les quatre premiers tomes, Frank Giroud nous racontait leurs histoires… Dans le cinquième et dernier album, les quatre personnages découvrent avoir été manipulés. Avec un esprit et une créativité aiguisé au couteau, Frank Giroud nous dévoile les secrets de sa manipulation…


Frank Giroud : « Je suis un manipulateur ! »Après avoir bouclé le Décalogue, vous vous êtes attelé à Quintett, un autre grand projet narratif…

Effectivement. Depuis cette expérience, je ne suis plus très intéressé par raconter des histoires en utilisant une forme narrative classique. Je voulais à nouveau évoluer, et me lancer dans des projets inédits. Certains auront l’impression que Quintett ne l’est pas. En effet, d’autres auteurs ont déjà raconté une même histoire à travers le regard de personnages différents. Mais le cinquième et dernier album de Quintett, la Chute, rend ce récit innovant et particulier ! Dans l’album final, le lecteur découvrira que tous les personnages ont été manipulés.
Je porte cette idée en moi depuis de nombreuses années. J’y avais déjà travaillé lorsque j’ai lu les deux premiers tomes de Berceuse Assassine de Philippe Tome et Ralph Meyer. Ils utilisaient ce procédé narratif. Comme on m’avait devancé, j’ai décidé d’abandonner cette idée. J’ai été soulagé en lisant le troisième album de Berceuse Assassine : cela ne correspondait pas à ce que je voulais écrire. Autrement dit, le retournement final et la manipulation n’était pas présente dans cette série.

Vous aviez eu dès le départ cette idée de manipulation ?

Oui. Je n’ai écrit cette histoire que pour cela !

Vous avez écrit une trame principale où chaque personnage du Quintett a un rôle. Chacun d’eux vit, en parallèle, une histoire d’amour. Est-ce dans les sentiments où l’être humain est le plus fragile ?

Effectivement. C’est aussi une manière de mettre en relief le décalage entre l’absence totale de sentiments, qui guident les deux manipulateurs, et la puissance des sentiments qui submergent Dora Mars, Alban Méric, Elias Cohen et Nafsika Vasli. Le Docteur Guibert ne comprend pas cela, et fait part de son étonnement à l’autre manipulateur dans une scène ouvrant l’un des quatre premiers livres. Celui-ci lui rétorque : « Est-ce bien important qu’ils n’aient rien compris ? Ils ont vécu des moments forts ». Guibert prend conscience qu’il a un cerveau hyper-trophié et est dépourvu de sentiments. Cela ne le gène pas en temps ordinaire. Mais il se rend compte, en quelques secondes, de la force des sentiments qu’il ne sait pas éprouver… Cette fêlure m’était intéressante à mettre en scène.

Extrait du T5 de Quintett
(c) Alessandrini, Giroud & Dupuis

Le dernier album met en lumière l’histoire, lui donne un autre éclairage…

Bien sûr. Chaque album peut se lire indépendamment. Mais la réalité est plus complexe et est expliquée dans le cinquième, La Chute.

Est-ce facile de trouver un éditeur pour un tel concept ?

Oui. Surtout maintenant ! Je suis publié depuis des années chez Dupuis. Christian Lax et moi-même fûmes parmi les premiers auteurs de la collection Aire Libre. Et j’avais signé quelques temps auparavant le scénario de Missouri chez eux. Le succès du Décalogue me permet de trouver des éditeurs plus facilement pour mes projets plus audacieux. Il est certain que j’aurais trouvé porte close il y a vingt ans …

Dans tous les personnages que vous avez mis en scène dans Quintett lequel préfèrez-vous ?

Tous les personnages représentent une facette de moi-même ! Y compris Guibert, puisque je suis manipulateur en tant qu’auteur de bande dessinée. Dieu merci, je ne le suis pas dans ma vie privée ! Je suis plutôt tout le contraire, un homme très franc. Je ne peux pas fonctionner dans la duplicité. Mais j’aime manipuler le lecteur, le surprendre, l’emmener là où il ne s’attendait pas à aller. J’apprécie le tromper en lui faisant croire que tel document est authentique, alors qu’il ne l’est pas ! J’adore mélanger la réalité à la fiction. Guibert fait donc partie de moi. Dora en est une autre partie. Je me sens proche de son côté romantique, qui n’hésite pas à foncer pour retrouver l’homme qu’elle aime de l’autre côté du continent ! C’est un personnage à auquel je tiens beaucoup. Je ressentais une émotion particulière en racontant son parcours. Mais d’un côté, ce n’est pas un hasard si c’est Alban qui mène l’enquête dans La Chute. C’est le plus intelligent des quatre. Même si sa dépendance à son milieu social l’étouffe ! Il n’osait pas suivre et assumer sa sexualité et ses envies sentimentales, jusqu’à ce qu’il rencontre Manolis. Ce dernier réalise quelque chose d’inouï pour lui, et il est obligé d’être ingénieux pour que la vérité n’éclate pas ; et que cela ne l’amène dans des galères bien pires…

Dans « La Chute », vous remerciez Florent Germaine pour son soutien logistique, quel a été son implication ?

Lorsque j’ai commencé à écrire des bandes dessinées, dans lesquelles l’Histoire avait un rôle important, je consacrais des jours entiers à rechercher de la documentation. Mais ce qui m’intéresse en premier lieu, c’est le rebondissement, la création de la fiction, les rapports entre les personnages. Je n’éprouve plus aucune passion à me rendre dans des bibliothèques pour vérifier des éléments historiques pour répondre à des questions que je me pose. Comme par exemple : « Quelle unité militaire se trouvait à tel endroit à l’époque de mon récit ». Florent Germaine est passionné par la Première Guerre Mondiale. Je lui ai demandé d’effectuer toute la recherche documentaire pour Louis Ferchot [1]. Je devais faire la liaison, dans le dernier album de cette série, avec Louis La Guigne. Il fallait que j’explique son départ pour l’Orient. Florent m’a envoyé un dossier complet, et c’est grâce à ce dossier que j’ai découvert cette région Macédonienne… Vous connaissez la suite.

Extrait du T5 de Quintett
(c) Alessandrini, Giroud & Dupuis

Vous faites partie d’un cercle de scénaristes…

De plusieurs, même. Tous les mois, j’organise un cercle de rencontre entre écrivains, dramaturges, cinéastes et scénaristes. Autour d’une bonne table, nous travaillons et nous nous lisons nos travaux. Nos histoires sont donc soumissent à la critique des autres. C’est le « Cercle de Gênes ». Par ailleurs, avec d’autres personnes du métier, nous nous retrouvons une fois par an dans un coin reculé de l’Ardèche. Nous rejoignons en jeep une vieille maison située au milieu des bois, et isolée par la neige. Nous travaillons là pendant une semaine, et nous faisons la même chose de manière plus intensive. C’est là que j’ai raconté Quintett pour la première fois, et j’ai exposé l’enjeu du dernier album. J’essayais alors d’en faire un album vivant. Bref tout sauf un livre explicatif !

(par Nicolas Anspach)

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[1La jeunesse de Louis La Guigne

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