Fred Neidhardt ("Les Pieds noirs à la mer") : "Dans la production actuelle, je me sens tout coincé entre des grosses piles d’Astérix et de Blacksad."

2 décembre 2013 4 commentaires
  • "Je retrouve derrière chacun de vos mots mon enfance niçoise, parmi des pieds-noirs, des arabes et des juifs, encore déboussolés par leur exode récent" écrit Joann Sfar dans la préface du livre de Fred Neidhardt, Les Pieds-noirs à la mer (Marabulles), un des ouvrages marquants de cette fin d'année à repérer entre les piles de blockbusters.
Fred Neidhardt ("Les Pieds noirs à la mer") : "Dans la production actuelle, je me sens tout coincé entre des grosses piles d'Astérix et de Blacksad."
Les Pieds-noirs à la mer - Par Fred Neidhardt
Ed. Marabulles

D’où vous vient l’idée de ce livre ?

J’avais envie de parler d’un sujet qui m’est familier. Mes parents sont pieds-noirs, j’entends parler de l’Algérie française, de l’exode des rapatriés, depuis tout petit. À partir de là, peut-être parce que j’ai un tempérament taquin, j’ai voulu prendre un angle casse-gueule. D’habitude, quand on traite de racisme, on est soit dans la dénonciation, soit on retombe dans les clichés manichéens avec les salauds d’un côté, les opprimés de l’autre. Si on s’éloigne de cette ligne, on peut facilement être taxé d’auteur douteux aux relents suspects et nauséeux… Moi j’ai simplement voulu montrer des êtres humains, avec leurs côtés détestables et aussi attachants, tels que je les ai connus. C’est facile de détester un connard anonyme qui tient des propos racistes ; ça devient compliqué quand il s’agit de ton grand-père qui t’a fait sauter sur ses genoux en racontant ses quatre-cents coups. Et puis l’an dernier, je suis tombé sur ce message d’un auditeur de l’émission Là-bas si j’y suis, qui faisait résonance à mon projet. Du coup, j’ai mis quasi textuellement ces propos dans la bouche de mon personnage, je les ai même repris pour ma 4e de couverture !

Cette carte postale d’Alger en 1958 a inspiré la couverture de l’album de Fred Neidhardt
DR
L’arrière-grand-mère de l’auteur

Le héros est dessinateur, c’est vous ?

Dans mes deux livres précédents, le narrateur s’appelle Frédéric Neidhardt. Ce qui peut être pris pour une imposture si on considère que le récit est semi-fictionnel (mais je n’ai rien dit !). Dans celui-ci, l’auteur s’appelle Daniel. D’abord, je voulais que les choses soient claires : c’est de l’autofiction. Il y a évidemment une base autobiographique, certains protagonistes sont très proches de membres de ma famille. Non pas pour les ridiculiser ou régler des vieux comptes — je les aime tous, avec leurs défauts et leurs qualités — mais parce que j’avais besoin d’aller chercher du réel pour habiller mes personnages. D’ailleurs, mon alter ego n’est pas épargné dans l’affaire. Et puis, ça me permettait d’être suffisamment libre pour tordre la réalité familiale, sans aucune vergogne, pourvu que ça serve le récit. J’aime bien présenter mes récits personnels comme "autobiographiques", faire en sorte que les gens "y croient", ça m’oblige à respecter un certain réalisme. Ça me sert de garde-fou. Cela dit, tout est vrai dans ce récit. Mais chaque événement, chaque personnage sont des pièces glanées par-ci par-là, que j’ai ré-agencées pour en faire une histoire.

Les Pieds-noirs à la mer - Par Fred Neidhardt
(c) Marabulles

On voit un couple mixte Français catholique marié à une Arabe juive avoir les attitudes les plus radicales vis-à-vis des étrangers. On a l’impression que vous comprenez qu’ils soient racistes. Vous les excusez pour autant ?

Ah, ça y est ? Vous me trouvez suspect ? Allons… Non, je n’excuse personne, je ne distribue pas les bons ou les mauvais points. Je vous laisse le soin de le faire ! Ça me semblait intéressant de montrer des gens empêtrés dans leurs paradoxes : le grand-père antisémite marié à une séfarade ; la grand-mère qui hait les arabes mais qui leur ressemble, qui parlait arabe avant de parler français… Autant de situations, générées entre autres par des traumatismes, des "événements" de l’Histoire, qui poussent le racisme dans ses contradictions. Ça n’excuse pas le racisme, ça le montre sans fard, sans doute de façon assez crue. On sait jamais, peut-être que tout ça pourrait servir de matériau pour essayer de saisir les rouages, les "racines du mal".

Les Pieds-noirs à la mer - Par Fred Neidhardt
(c) Marabulles

Par ailleurs, il faut savoir que depuis la fin des années cinquante, la presse de gauche a systématiquement étiqueté les pieds-noirs comme étant des gros colons racistes qui exploitent la population indigène. Quand les 800 000 "rapatriés", qui étaient pour la plupart des "petits blancs", ont dû quitter leur terre natale et ont débarqué à Marseille en 1962, ces préjugés et cette haine longuement entretenue ont explosé. Accueillis par des banderoles "Les Pieds-noirs à la mer" (d’où le titre), par le maire de l’époque, Gaston Deferre, qui clamait au Sénat "Que les pieds-noirs se fassent pendre ailleurs"… Ceux qu’on a taxé de racisme ont, eux aussi, été victimes du racisme des Français métropolitains.

La France a des difficultés à recevoir, alors qu’elle n’y est pas préparée, 150 000 rapatriés.
DR

Vous montrez des situations complexes où chacun tient ses positions sur ses ergots. Ces tensions sont nécessaires dans le vivre ensemble ?

Le "vivre ensemble" est un vocable qui n’existait pas dans les années quatre-vingts ! Mon livre n’est pas un message d’espoir. En revanche, je pense que ce qui est nécessaire, pour réussir le vivre ensemble, c’est de regarder les choses en face, sans tabou ni préjugé. Les choses sont très compliquées, on ne peut pas se permettre de les simplifier.

Avec le film La Marche, on entend des gens qui nous disent que le combat antiraciste s’est émoussé, que nous sommes dans une perte des valeurs à cause d’un discours à droite qui reprend les thèses du FN. On voit bien avec votre histoire que ces discours sont latents depuis longtemps... Qu’en pensez-vous ?

La différence majeure, c’est qu’à l’époque de la Marche pour l’Égalité, les propos racistes restaient cantonnés derrière les murs des maisons. Trente ans plus tard, des crétins comparent Christiane Taubira à un singe parce qu’elle est noire… Des propos orduriers qui se répandent sans complexes sur la place publique, à la télé, à la Une des torche-culs… Le tout étant attisé par le buzz sur Internet. Le danger, c’est que ce racisme primaire finisse par se banaliser.

C’est quoi Marabulles, le label qui vous publie ?

C’est marrant et ça fait des bulles (j’aurais jamais dû quitter mon emploi de concepteur-rédacteur dans la com...) C’est la collection bédé de Marabout. Qui a commencé avec des bouquins "girly" de Margaux Motin, Fabrice Tarrin et Diglee, et qui étend son catalogue à d’autres genres (du moins je l’espère).

Les Pieds-noirs à la mer - Par Fred Neidhardt
(c) Marabulles

On vous a connu chroniqueur dans L’Écho des Savanes, collaborant au journal Pif, faisant quelques ouvrages avec Fabrice Tarrin... Quel est votre parcours jusqu’ici et comment vous situez-vous dans la production actuelle ?

Dans la production actuelle, je me sens tout coincé entre des grosses piles d’Astérix et de Blacksad. Pour ce qui est de mon parcours, j’ai longtemps été dilettante en bande dessinée, fanzineux comme tout le monde, puis collaborant à des magazines BD (notamment Psikopat) dans les années 1990. Mon copain Fabrice Tarrin, avec qui j’avais commis Les Aventures de M. Tue-Tout en 1997, m’a toujours poussé à quitter la sécurité de mon CDI pour me lancer dans la carrière d’artiste. Je me suis jeté à l’eau il y a sept ans. Entre-temps, avec le concours d’O’Groj, nous avons créé Nestor & Polux, deux abrutis qui ont égayé les pages de Pif entre 2004 et 2008. Toujours avec Fabrice, nous avons fait une farce à l’Écho des Savanes : on s’est fait passer pour Frantico, l’Écho a publié une page réalisée par nos soins. L’ayant appris (trop tard), Hervé Desinge, rédac’chef à l’époque, nous a laissé le choix : soit il portait plainte contre nous, soit on travaillait pour lui. Nous sommes donc devenus farceurs professionnels. En parallèle, je me suis mis à écrire mes bouquins autofictionnels, et je collabore chaque semaine depuis quelques années au journal de Spirou, dans lequel j’anime notamment les aventures de Spouri & Fantaziz.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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4 Messages :
  • "Dans la production actuelle, je me sens tout coincé entre des grosses piles d’Astérix et de Blacksad."

    Mais c’est comme ça depuis le début de l’imprimerie et de l’édition modernes ! Découvrez-vous l’eau chaude ? La roue ? Chaque matin ? Un peu de sérieux. Il est évidence que les ouvrages plus confidentiels bénéficient de moins de visibilité que les gros tirages, pré-achetés, dès l’origine, par les centrales d’achat et les réseaux de libraires spécialisés. Quelle banalité de constater cela. Et cela n’a rien à voir avec le sujet traité : c’est la problématique de l’offre et de la demande.

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    • Répondu par Fred Neidhardt le 5 décembre 2013 à  22:06 :

      Bah… On me pose la question "Comment vous situez-vous dans la production actuelle ?", alors moi je réponds au monsieur. C’est comme ça que je me sens, et pas autrement. Qu’est-ce que j’aurais dû répondre ?

      Et vous au fait, comment vous situez-vous dans la production actuelle de commentaires stériles ?

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      • Répondu par LBip le 6 décembre 2013 à  20:24 :

        Je trouve vos propos choquants M. Neidhart ! Les propos ne sont pas stériles puisque la question posée sur le "comment" n’est pas celle du "pourquoi". Il convient d’adapter son discours à son interlocuteur, or le journalisme n’est pas affaire de revirement mais de calibrage. Peut-être regrettez vous vos propos, aussi puisque vous nous faites le plaisir de commenter, accepterez-vous de mettre un peu d’eau dans notre vin commun.

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        • Répondu par MArcel Marcel le 10 décembre 2013 à  09:35 :

          Oui Fred, laisse toi marcher sur les pieds en souriant, tu seras aimable... Surtout que c’est vachement intéressant de commenter un titre qui n’a rien à voir avec le fond de l’article qui, lui est vachement intéressant.

          Le problème pieds noirs et tout ce qu’il véhicule d’a priori et de malentendus, c’est quand même un peu supérieur aux piles de nouveautés.

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