Frédéric Jannin, un auteur multimédia

1er septembre 2003 0 commentaire
  • Véritable homme orchestre, passant de la planche à dessin aux caméras pour animer des sketchs aussi désopilants que minimalistes, Frédéric Jannin a fait école dans le journal de Spirou en dessinant, sur un scénario de Thierry Culliford (le fils de Peyo), Germain & Nous… Les éditions du Lombard rééditent cette œuvre de jeunesse loin d'être immature. Aujourd'hui, cette série fait office de miroir sociologique de la vie des adolescents dans les années 80…

Quel regard portez vous aujourd’hui sur "Germain et Nous ?"

La composition de cette intégrale fut une grosse aventure ! Cela m’a complètement surpris et m’a poussé à aller de l’avant. Il y a un an, j’étais à la recherche de nouvelles idées pour des projets télévisés ou de bandes dessinées. Je me trouvais en quelque sorte dans une interruption de carrière. Yves Sente s’est alors étonné qu’il n’existait pas d’intégrale Germain et Nous. Je n’y pensais pas du tout ! … Et cette remarque m’a séduit !
Fort heureusement, je n’ai jamais déménagé. Ma cave recèle de nombreuses archives et autres trésors sur lesquels je me suis penché. En fait, je comptais ne passer qu’un trimestre à réaliser les quatre intégrales. Et j’y ai finalement travaillé un an …

Frédéric Jannin, un auteur multimédia
Germain & Nous
Années 80, l’époque de la "Bof Génération"

Chaque planche a donc été retravaillée ?

Effectivement. J’ai pu récupérer les coloriages originaux. Je les ai scannés pour les retravailler. Je n’ai quasiment jamais modifié un trait. Cependant, j’ai enfin gommé certaines frustrations liées à la à la couleur. A l’époque, certaines couleurs n’étaient pas en symbiose avec mes souhaits. J’en avais fait mon deuil. Je n’allais quand même pas colorier des planches qui allaient de toute manière être retravaillées par un coloriste.
André Franquin réalisait pour chacune de ses planches un calque avec des indications de couleurs. Celles-ci sont bien évidemment des chefs-d’œuvre. Mais André fut frustré de remarquer que les coloristes avaient saccagé son travail après ces indications détaillées ! Il en a été malade…

On comprend sa déception.

Oui. Franquin faisait ce travail chaque semaine, tout en sachant que le résultat allait être décevant. Pour ma part, je suis beaucoup moins travailleur qu’André. Je n’avais pas sa patience et sa volonté. Dans les années 70 et 80, les dessinateurs de Dupuis n’avaient malheureusement pas grand-chose à dire sur cet aspect de la création… Je modifiais simplement les erreurs trop flagrantes. Aujourd’hui, j’ai pu nettoyer certaines choses qui m’avaient fait du mal à l’époque…

N’avez-vous pas exploré, grâce à Germain, une certaine bande dessinée plus introspective, qui a beaucoup de succès actuellement ? Je pense notamment à Monsieur Jean

Je ne connais pas assez la BD d’aujourd’hui. Je ne pourrais pas établir de point de comparaison avec la série que tu me cites. J’étais âgé d’une vingtaine d’années lorsque j’ai créé Germain, avec Thierry Culliford. Nous ne nous posions pas de questions.
La BD classique était en perte de vitesse. La BD underground démarrait en France, je songe à Fluide Glacial, l’écho des Savanes, Bretécher et ses Frustrés, etc. Je me suis inconsciemment situé entre Gaston Lagaffe et les Frustrés. En y ajoutant plus d’éléments de la vie quotidienne et sans doute moins de gags rigolos.

Cela peut faire sourire que vous employiez le terme BD underground pour caractériser ce type de BD car ce sont devenus des classiques… Aujourd’hui, on emploie ce terme pour des auteurs comme Lewis Trondheim, Joan Sfar, etc

Evidemment ! Le Spirou des années 50 était très underground pour l’époque. Les gens demandaient à Franquin ou à Delporte : « Mais comment faites vous pour gagner votre vie ? ». Les choses choquantes deviennent bien souvent des classiques !

Vous êtes un artiste multimédia ! Dessinateur, réalisateur de dessins animés et de sketches télés, chroniqueur radio, etc… Avez-vous d’autres envies ?

Créer une armée et envahir la Pologne (Rires) ! Tous ces projets sont venus de manière naturelle, sans que je me dise : « Tiens, il manque cette corde-là à mon arc, je ferais bien des sketches télévisés  ». Je n’aurais jamais cru monter sur une scène. Pourtant, je l’ai fait, en 1996, lorsque j’ai adapté Pierre et Le Loup, avec Liberski,..

Vous aviez déjà ce genre d’expérience avec les Bowling Balls, le groupe musical dont vous faisiez partie avec notamment Thierry Culliford et Bert Bertrand (le fils d’Yvan Delporte)

Ce n’était pas pareil ! Nous faisions les cons, en chantant en play-back ! Ce n’était pas Fred Jannin qui montait sur scène, mais une bande de copains qui n’avaient qu’un seul objectif : s’amuser…

Les Bowling Balls
Jannin et les Bowling Balls dans les années 80.

Vous faites actuellement partie des chroniqueurs de l’émission radiophonique belge « La Semaine Infernale » et le « Jeu du Dictionnaire »…

Là aussi, je n’aurais jamais cru que cette expérience m’amuserait. J’ai plutôt tendance à être introverti, et je n’aime pas faire le clown spontanément devant un public. Eh bien, cela m’a permis de me surpasser…

Un coffret regroupant les quatre intégrales de Germain et Nous sortira pour la Noël, avec un mystérieux cadeau... Pourriez-vous lever le voile sur sa nature ? Est-ce le CD des Bowling Balls ?

Non. Mais un double CD des Bowling Balls sortira sans doute en fin d’année. Ariane Musique, une filiale de RTL-TVI, s’y intéresse très sérieusement…
Le Lombard aimerait joindre au coffret un CD Sampler contenant un titre des Bowling Balls, un de Zino, un des Snuls et le fameux rap de Germain, chanté par Yvan Delporte…

Vous travaillez actuellement sur une suite de « Germain et Nous »…

Il ne s’agira pas à proprement parler d’une suite, car je n’utilise pas les personnages de Germain et Nous. J’y croque la vie actuelle de personnes qui étaient adolescentes dans les années ’80, sous une forme humoristique, bien entendu…
Il aurait été facile de reprendre « le dragueur » et de voir comment il a évolué. Je ne m’interdis cependant pas de le faire, mais pour le moment cela n’amène rien !
Je m’amuse à observer à nouveau mes congénères quadragénaires et à suivre leurs évolutions familiales, sentimentales, professionnelles, etc. En fait, j’essaie de reproduire ce que je faisais dans les années ’80.

A l’époque, vous considériez les quadragénaires comme des vieux cons !

Oui. Tout à fait (Rires). Il est certain que le regard était plus placé du côté des adolescents dans Germain et Nous… Il est logique qu’il soit à présent axé du côté des adultes dans la nouvelle série…

Et donc, la série s’appellera « … et Nous » ?

Je n’en sais rien ! Pour le moment, cela s’appelle Nous Autres. Serge Honorez, le scénariste de certains albums de Germain, m’a donné cette idée…
J’assumerai les gags en solo, mais quelques gags seront très proches de ceux que nous avions failli faire avec Serge, sur l’album N°15 de Germain. Nous voulions faire des planches axées sur les familles explosées, divorcées. La rédaction de Spirou trouvait que cette idée était superflue et la série s’est arrêtée…

Lors d’une interview radiophonique, Jean-Pierre Hauttier vous a posé une question gênante pour Thierry Culliford et vous-même, à propos d’un projet d’adaptation cinématographique de Benoît Brisefer.

Thierry fut assez gêné, car des journalistes sont venus ensuite sonner à sa porte pour l’interviewer, sur ce qui n’est toujours qu’un vague projet. Ceci dit, nous avons eu beaucoup de plaisir à nous réunir, Thierry Culliford, Stéphane Liberski et moi-même pour ébaucher un synopsis.
Il ne s’agira pas d’un film d’animation. Il serait plutôt joué par de vrais acteurs. Ce serait sympa de bénéficier des nouvelles technologies pour mettre en avant le travail de Peyo. De toute manière, il y a beaucoup de chance que ce film ne voie jamais le jour…

Vous aviez créé conjointement avec Franquin et Delporte, la série Arnest Ringard… Vous aviez redessiné le premier album, et terminé un second juste avant la mort de Franquin. Ces deux albums pourraient très bien être publiés dans une petite structure, comme les éditions Niffle, par exemple…

C’est marrant, car j’avais justement montré ces planches à Niffle. Il n’était pas intéressé par ce projet. Il y a pourtant de la matière pour réaliser une intégrale : deux albums et surtout une tonne de fax échangés avec Franquin. Je lui envoyais une copie des planches par fax, et il me les renvoyait avec des corrections.
Plusieurs éditeurs ont été envisagés, mais aujourd’hui, je crois qu’il serait plus judicieux de le mettre à la suite de l’intégrale Germain aux Editions du Lombard. On y ajouterait éventuellement les Collectionneurs (avec Delporte), Didi, etc… Cela dit, Frédéric Niffle a sans doute eu raison de refuser le projet, car mes planches sont moins belles en noir et blanc qu’en couleurs !

(par Nicolas Anspach)

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