Frédéric Maupomé et Dawid : un "super" duo Prix Jeunesse de l’ACBD de l’année 2017

17 décembre 2016 0
  • Déjà lauréats du Prix Jeunesse de l'ACBD de l'année 2017, Frédéric Maupomé et son dessinateur Dawid sont une des révélations de l'année 2016. Ils nous parlent de leur série "SuperS", de leurs inspirations et de leur vision de la bande dessinée jeunesse.
Frédéric Maupomé et Dawid : un "super" duo Prix Jeunesse de l'ACBD de l'année 2017
Le tome 1 se SuperS de Dawid et Frédéric Maupomé (Editions de la Gouttière)

Bonjour Frédéric Maupomé et Dawid ! Tout d’abord, félicitations ! C’est donc "SuperS" qui inaugure le Prix de la Jeunesse décerné par l’ACBD cette année.

Frédric Maupomé  : Merci ! On est très contents !

Il s’agit de votre première collaboration. Comment vous êtes-vous rencontrés et comment se passe votre travail ?

Frédéric Maupomé : Ça se passe bien ! En fait j’aimais beaucoup le travail de Dawid sur sa première BD aux éditions de la gouttière (Passe-passe), je cherchais un dessinateur mais je pensais qu’il était overbooké. Finalement, je l’ai contacté par mail, le projet lui a plu et il n’était pas si pris que ça ! On ne s’est rencontré que quelques mois plus tard ‘en vrai’ ! Sinon pour notre organisation, je donne à Dawid l’intégralité du scénario, avec tous les dialogues et des indications de mises en scène. A partir de ça, il me propose un premier découpage graphique sur lequel nous travaillons ensuite à deux (on change des scènes, le rythme, je modifie des dialogues, etc…)

SuperS de Dawid et Frédéric Maupomé (Editions de la Gouttière)

Dawid  : Pour ma part, j’ai commencé à travailler avec les Éditions de la Gouttière en 2013. Loïc Dauvillier qui était une vieille connaissance m’avait mis en relation avec Delphine Cuveele qui écrivait des histoires jeunesse mais n’osait pas trop les sortir de ses tiroirs. De là est né "Passe-passe" une bande dessinée sans texte qui a été notre premier album paru à La Gouttière.

C’est lors de la dédicace en avant-première de ce titre que j’ai rencontré Frédéric pour la première fois. Il travaillait déjà sur la série Anuki chez le même éditeur avec Stéphane Sénégas au dessin. Le scénario de "Supers" m’était déjà passé dans les mains peu de temps avant et il correspondait tout à fait au genre de récit que je voulais faire en bande dessinée jeunesse, une aventure au long cours avec des scènes intimistes (ce sont les scènes que je préfère dessiner finalement).

Dawid © DR

En termes de travail, Frédéric me fournit une continuité dialoguée avec quelques indications de mise en scène ou de décor et je me débrouille avec ça pour réaliser un premier storyboard. Je préfère ça à un découpage très précis du scénariste car je garde ainsi une totale liberté pour la mise en scène. Ensuite, on revoit scène par scène avec Frédéric pour ajuster au besoin le rythme, supprimer ou ajouter des cases, fluidifier le tout, rajouter ou supprimer des dialogues. C’est la partie du travail sur laquelle nous sommes le plus en interaction et nous réalisons l’intégralité du découpage de l’album si bien que lorsque je commence à dessiner, tout est mis en place, question mise en scène. Ensuite, je lui soumets les pages crayonnées puis les pages encrées et en couleur mais là, en général, il est déjà parti dans sa résidence secondaire aux Bahamas et il valide ça en sirotant une orangeade.

SuperS de Dawid et Frédéric Maupomé (Editions de la Gouttière)

Frédéric, quel a été votre déclic pour créer cette histoire ?

Frédéric Maupomé : C’est une question terrible… On me l’a posée au moment de la remise des prix et la vraie réponse, c’est… je ne sais pas ! Je ne suis pas particulièrement lecteur de comics de super-héros, donc je ne sais pas ce qui m’a pris. Je sais que je voulais traiter de la famille, de l’absence des parents, de l’hérédité. Mais je ne sais même pas si j’en étais si conscient que ça à l’époque où si c’est une analyse à posteriori. (Il faut dire que comme j’écris (très) lentement, j’ai parlé de cette histoire pour la première fois à mon éditeur il y a quatre ans, j’ai donc du commencer à travailler dessus, il y a cinq ans et avec l’âge, ma mémoire n’est plus ce qu’elle était ! (Rires)

La BD évoque des thèmes souvent très graves et profonds. Vous imposez-vous des limites quand vous vous adressez au jeune public ?

Frédéric Maupomé : Non. Pas dans les thèmes en tout cas. Après, le traitement doit être adapté bien sûr.

Mat, Lili et Benji, malgré leur statut de Super-héros, sont très humains. C’était quelque chose d’important pour vous que l’on puisse s’identifier à eux ?

Frédéric Maupomé : Oui, c’est même le propos de départ. Les bagarres cosmiques, les utilisations de pouvoir à gogo, tout ça, ça ne me m’intéressait pas du tout. Dans le premier tome, sur 110 pages il y a en tout et pour tout : une incendie, une bagarre de jeunes ados et un gamin qui se fait casser la figure dans les poubelles. On est loin des standards du genre ! Je pense que, de la même manière que la science-fiction est à son meilleur quand elle s’interroge sur notre société, les comics les plus intéressants (pour moi !) sont ceux qui s’intéresse à leurs personnages, à leurs sentiments, à leurs détresses. Si Superman a les mêmes angoisses que moi, je me sens proche de lui, alors que qu’il a des pouvoirs cosmiques et qu’il est d’origine extraterrestre, il me ressemble un peu moins... Peut-être que les gens que je croise tous les jours ne sont pas si éloignés que ça de moi, non ?

SuperS de Dawid et Frédéric Maupomé (Editions de la Gouttière)

Dawid  : Pour moi, c’est essentiel. Lorsque le lecteur ne peut pas s’identifier aux personnages dans l’histoire, qu’ils soient sympathiques ou détestables, peu importe, j’ai quand même l’impression que ça ne fonctionne pas très bien, en tout cas c’est le sentiment que j’ai en tant que lecteur. Les super-pouvoirs de ces trois enfants sont assez secondaires finalement, c’est le côté humain qui nous intéressait avant tout, leurs relations au sein de la fratrie, avec leur entourage, les sentiments qu’ils éprouvent.

Comme tout dessinateur de bande dessinée, j’adore me mettre dans la peau de mes personnages quand je les dessine et là sur le plan émotionnel, avec les scénarios de Frédéric, je suis gâté. J’espère que du coup, nous parvenons à bien toucher les lecteurs aussi de ce point de vue et qu’effectivement, ils s’identifient aux uns ou autres assez naturellement. Je pense que ce sont des enfants qui se retrouvent dans des situations difficiles mais dans lesquelles on aurait bien aimé aussi vivre étant gamins. Se retrouver tout seul dans une maison à se faire des raviolis tous les jours, sortir se balader comme on veut, quand on veut et bien sûr avoir des super-pouvoirs, ça fait un peu rêver non ? (surtout les raviolis en fait…).

Le tome 2 se SuperS de Dawid et Frédéric Maupomé (Editions de la Gouttière)

Dawid, lors des séquences souvenirs, vous proposez un style graphique innovant par rapport à ce que vous pratiquiez jusqu’à présent. Comment avez-vous élaboré ce style différent ? Projetez-vous de poursuivre et de développer ce genre d’expérimentation pour de futurs projets ?

Dawid  : Pour Mat, l’aîné de la fratrie, ces souvenirs que vous évoquez sont à la fois vagues - il était encore très jeune - et marquants puisqu’il y est question de cette séparation brutale et un peu énigmatique avec leurs parents. J’ai donc essayé de traduire ces sentiments graphiquement en adoptant un style de dessin plus jeté au pinceau et à l’écoline, en décidant de délaisser un peu le trait pour des taches, des formes plus floues. Ce sont comme des flashs, des images un peu obsédantes qui lui tournent dans la tête, on ne sait pas où s’arrête la réalité, où commence le fantasme comme des souvenirs de jeunesse qui sont parfois déformés ou sublimés avec le temps qui passe. J’espère que ça intrigue un peu les enfants lorsqu’ils lisent le livre.

Effectivement, c’est une technique que j’aimerais bien développer sur d’autres projets, me dispenser de l’encrage et tout traiter au lavis, j’y pense souvent, j’ai tellement de choses à expérimenter encore, ce ne sont pas les envies qui manquent…

Y-a-t-il des œuvres (BD, cinéma, littérature) dont les auteurs inspirent vos créations ?

Frédéric Maupomé : C’est toujours difficile d’isoler quelques éléments ou quelques œuvres. La vérité c’est que pour moi, tout peut m’inspirer. Par exemple, j’ai écrit un livre parce qu’une danseuse, lors d’un spectacle a fait un geste qui m’a marqué. Il y a des films pourris qui m’ont influencé plus que des chefs-d’œuvre, parce que j’ai ressenti quelque chose, à un moment, un détail sans doute, qui m’a ouvert les yeux et donné une idée.

Après, il y a des livres qui m’ont marqué quand j’étais enfant et dont on peut lire les traces dans ce que je fait. Le travail de Gotlib et de Goscinny (Les Dingodossiers notamment, mais tout ce qu’ils ont fait, ensemble ou séparément) mais aussi « L’encadreur de rêves » de Guy Viannet.

Dawid  : Pour ma part, je me suis nourri à la bande dessinée dès le plus jeune âge, à commencer par le franco-belge, c’est donc une influence évidente encore aujourd’hui et une source d’inspiration. je ne me lasse pas des Franquin, Hergé, Morris, Uderzo pour ne citer qu’eux et leur sens de la narration, de la mise en scène, la dynamique de leur dessin mais je suis toujours avec passion ce qui sort aujourd’hui et je suis complètement bluffé par des auteurs comme Emmanuel Guibert (je ne pouvais pas rêver mieux comme parrain pour le prix jeunesse ACBD !), Rabaté, Gipi, Manuele Fiore, Blain, Pedrosa, Craig Thompson entre autres.

En fait, quand je faisais mes propres BD, gamin, je sortais mes albums préférés pour les avoir à portée de main. Aujourd’hui, je fais pareil avec les albums de ces auteurs qui s’empilent sur mon bureau, je me sens bien entouré pendant que je m’efforce de leur arriver à la cheville.

Pour ce qui est du cinéma, j’ai de la chance d’habiter juste à côté un superbe cinéma d’art et d’essais (les cinémas Studio à Tours) où j’essaye d’aller le plus souvent possible. J’y ai découvert des tas de films venant d’horizons très variés, j’aime bien aller voir des films sans rien savoir dessus et me laisser surprendre mais sinon, je suis fan de Kubrick ou des frères Cohen par exemple pour ne citer qu’eux et puis, ces derniers temps, je me suis plongé aussi dans quelques séries TV scandinaves dont j’adore le côté glauque et poisseux (Bron, The killing, etc.) avec un découpage et une mise en scène hyper-efficace, des personnages fragiles et malmenés, un peu comme nos petits SuperS...

De gauche à droite : Flavie Souzy, éditrice de SuperS ; Dawid et Frédéric Maupomé lors de la remise du premier prix Jeunesse de l’ACBD © DR

Qu’est qui vous a amené vers la Bande Dessinée, et plus particulièrement vers la BD jeunesse ?

Frédéric Maupomé : En fait, c’est con à dire, mais j’aime bien raconter des histoires ! Et j’ai toujours aimé la BD. Quand j’ai commencé à écrire professionnellement, je suis rentré dans l’édition par la porte de la littérature jeunesse. J’avais envie de faire de la BD, mais je me heurtais à la difficulté de monter un projet solide. J’ai fini par laisser un peu tomber, il m’a fallu du temps (et plusieurs tentatives) avant de faire ma première BD (Anuki, avec Stéphane Sénégas).

Après avoir fait pas mal de bouquins en littérature jeunesse, passer à la BD jeunesse était assez naturel. Mais je ne me sens pas spécialement ‘auteur jeunesse’, plutôt ‘auteur tout court’ Quand j’ai commencé à écrire (pour le théâtre) j’écrivais pour les adultes, et Stéphane et moi avons un projet de BD adulte.

Dawid  : La bande dessinée, comme je le disais plus haut, j’en lisais constamment étant jeune, avant même de savoir lire, je feuilletais les Tintin et partout où j’allais dans ma famille, il y avait des BD qui traînaient, je découvrais des trésors d’ailleurs, des vieux Spirou des années 1950-60, j’avais fini aussi par tomber sur toute une collection du journal Pilote, je lisais le journal de Mickey, le journal de Spirou, j’empruntais des albums à des copains, bref, j’ai le souvenir d’avoir été immergé dans cet univers en permanence. C’est donc assez naturellement que, alors que j’étais en classe de CE1, j’ai pris un cahier de brouillon et j’ai commencé à faire moi-même mes premières BD.

Ceci dit, en discutant avec des collègues dessinateurs, il s’avère que c’est le cas de beaucoup d’entre nous, on a tous débuté un peu comme ça. C’était vraiment mon mode d’expression, j’étais plutôt introverti, solitaire, je passais beaucoup de mon temps libre à en lire et à en faire. J’inventais mes histoires, je reliais mes productions, une vraie aventure éditoriale (!). Et pour ainsi dire, ça ne m’a pas vraiment quitté par après, j’ai eu beau tester un certain nombre de choses une fois sorti du lycée, tout finissait par me ramener à ça, je ne crois pas exagérer en disant que c’est presque une vraie obsession ! Mais bon, c’est une passion surtout, une histoire d’amour, on va dire...

Et donc, pourquoi la BD jeunesse ? Il se trouve que pour le moment, mon dessin se prête bien à la jeunesse et je prends beaucoup de plaisir à dessiner pour le jeune public (et à le rencontrer aussi du coup) mais ce n’est pas mon ambition de ne faire que de la jeunesse, j’ai juste envie de faire de la bande dessinée en général, peu importe le public, du reste, je travaille mon dessin pour essayer d’aller vers des choses plus adultes, j’ai encore beaucoup à apprendre et à faire dans ce médium que j’aime passionnément et qui offre une liberté incroyable.

SuperS de Dawid et Frédéric Maupomé (Editions de la Gouttière)

On constate un réel intérêt, et de plus en plus de considération pour la BD jeunesse depuis quelques années. Votre avis à ce sujet ?

Frédéric Maupomé : Disons que je trouve que la BD jeunesse a longtemps était traitée par-dessus-la jambe (dans les vingt dernières années disons). C’était souvent vu comme une récréation par des auteurs (et des éditeurs !) adultes. Du coup il y a eu une disette importante, et les éditeurs ont petit à petit déserté le secteur, alors que les Schtroumpfs, Lucky Luke… Tous les classiques sont de la BD jeunesse ! Il y a encore trois-quatre ans, c’était extrêmement compliqué de placer des projets jeunesse, parce que ça n’intéressait personne, ‘c’est difficile à vendre’, ‘je sais pas faire’, etc. voilà le discours qu’on entendait. Heureusement qu’il y a eu quelques phénomènes d’édition pour relancer l’intérêt des éditeurs.

Il faut dire que contrairement à la littérature jeunesse, la BD jeunesse subi une concurrence féroce : La BD ‘classique’ (Lucky Luke, etc… que des chef d’œuvres en plus, ça tombe mal pour nous !). Moi-même, j’ai acheté tous les Schtroumpfs à mes enfants, et tous les parents sont pareils : ils ont tendance à acheter à leurs enfants ce qu’ils connaissent, ce qui est une part de leur propre enfance. Du coup, la BD jeunesse contemporaine ‘ne se vend pas toute seule’. Et il faut un vrai travail de médiation, un travail militant même, comme celui que fait les éditions de la gouttière, pour amener le public à s’intéresser à ce qui se fait aujourd’hui.

Dawid  : Je ne sais pas s’il y a un intérêt accru ces dernières années pour la BD jeunesse en particulier. Il est clair que lorsqu’on va en salon, qu’on rencontre des classes comme je suis amené à la faire, la BD jeunesse suscite beaucoup d’intérêt auprès des petits comme des grands et le public est au rendez-vous et toujours friands de découvrir de nouvelles choses.

À ce titre, les Éditions de la Gouttière font aujourd’hui un travail formidable dans ce domaine et en particulier autour de la BD muette qui permet aux primo-lecteurs d’aborder la lecture bande dessinée dès le plus jeune âge. Mais je crois tout simplement que la bande dessinée en général continue d’être de plus en plus considérée et reconnue comme un médium d’une extrême richesse dont on est encore loin d’avoir exploré les limites, y compris en jeunesse.

Propos recueillis par Tahani Biernat.

(par Tahani Biernat)

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