Fukushima, cinq ans déjà, et quelques mangas

15 mars 2016 0 commentaire
  • Cinq ans déjà que la catastrophe de Fukushima a endeuillé le Japon, enflammé nos consciences. Alors que Livre Paris accueille jeudi un débat sur le sujet, deux mangas abordent frontalement l'événement et en fournissent une lecture engagée. Mais diamétralement opposée.

Fukushima, cinq ans déjà, et quelques mangasNous vous en avions parlé quasiment en temps réel, la catastrophe de Fukushima avait ébranlé le Japon en mars 2011. Divers mangakas avaient témoigné de leur soutien aux victimes (par exemple, les dessins des auteurs du Weekly Shonen Jump sont visibles ici et ) et, en France, Kazé avait publié, un an après, un volume hommage regroupant huit histoires brèves touchant à ce sujet.

Et au-delà du drame, c’est une réflexion sur l’écologie et le modèle énergétique japonais que l’on avait vu s’amorcer dans l’opinion japonaise et mondiale, réflexion dont le manga, y compris commercial, s’était fait le reflet. Ainsi, Boichi, plus connu pour ses titres d’action comme Sun-Ken Rock ou Wallman, avait imaginé une étonnante quête des énergies alternatives avec HE - The Hunt for Energy.

Mais parler directement de Fukushima, c’est, nécessairement, amorcer un discours politique et c’est ce que proposent deux titres actuellement : Colère nucléaire, de Takashi Imashiro (Akata), et Au cœur de Fukushima de Kazuto Tatsuta (Kana).

Grosse colère

Élément déclencheur d’une colère qui devait couver depuis un moment déjà, la catastrophe de Fukushima éveille un puissant sentiment de révolte chez Takashi Imashiro. Le mangaka décide alors de traduire ce sentiment dans un manga qui se fait l’écho direct de ses préoccupations et de son opinion sur l’actualité politique de son pays.

Si le manga s’amorce autour de préoccupations environnementales (liées aux risques causés par les radiations), il adopte bientôt un point de vue plus large : c’est que l’indignation suscitée par la gestion des centrales nucléaires par les responsables industriels et politiques amène le mangaka à s’interroger sur le fonctionnement démocratique, sur les rouages institutionnels et sur le modèle de développement économique de son pays.

La vie politique du Japon de l’après 2011 y est donc passée au crible, et, grâce aux notes proposées par Akata en fin de volume, on parvient à s’y retrouver dans ce flot d’informations dont nous abreuve Takashi Imashiro. La lecture est exigeante, c’est évident, mais elle est aussi et surtout interpellante, car on y sent bien la passion -toute colérique- de l’auteur.

Ainsi, le mangaka glisse de Fukushima aux méandres du bipartisme japonais et explore les effets pervers du TPP, l’Accord de partenariat transpacifique alors en négociation entre les États-Unis et le Japon. La grande finance et les Hedge Funds font aussi l’objet d’attaques directes et, il faut bien le dire, jubilatoires.

Très vite, Takashi Imashiro procède à une critique des médias et de leur traitement de l’information. C’est pourquoi l’on voit souvent son personnage s’informer via le téléphone portable et non à la télévision. Et quand il ne peste pas après ce qu’il apprend sur Internet, il se mobilise et participe à des manifs dont les planches -au dessin très simple et légèrement old school- rendent régulièrement compte. Et ce malgré la difficulté à mobiliser les gens aux Japon dont se plaint fréquemment le mangaka.

Et oui, notre Président se retrouve dans ce manga !
Colère nucléaire T2 © Takashi Imashiro

On aperçoit aussi quelques grandes figures internationales dans ce manga, comme François Hollande dont l’élection en 2012 est célébrée comme porteuse d’espoir de renouvellement politique pour l’Europe, passage qui ne manque pas de sel près de quatre ans plus tard...

Mais c’est Barack Obama que l’on croise le plus souvent. Car si le positionnement idéologique de Takashi Imashiro correspond clairement à la (vraie) gauche, il s’inscrit néanmoins dans un contexte politique japonais précis qui pourra troubler. En effet, s’y manifeste ouvertement un souverainisme à la limite du nationalisme et un antiaméricanisme des plus francs.

On trouve en outre à la fin des volumes des entretiens d’une grande richesse entre le mangaka et des figures intellectuelles japonaises apparemment fers de lance de la contestation. Le parti-pris est donc total et assumé, et devrait combler les lecteurs en attente de bande dessinée engagée, en prise sur le monde contemporain et qui se fait témoignage de l’actualité la plus brûlante.

L’envers de l’avers

Si Takashi Imashiro témoigne de son aversion pour cette société développée autour du nucléaire, Kazuto Tatsuka, dans Au Cœur de Fukushima, nous présente l’envers du décor en nous plongeant, non pas au cœur du réacteur, mais au sein d’une équipe travaillant directement sur le site de "1F" - prononcez "ichi-efu" - dans la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi.

On a là un témoignage direct, et inédit, d’une réalité à laquelle peu de gens ont pu, à l’époque, avoir accès, et surtout vivre aussi intimement. C’est le plus grand mérite de cet ouvrage, doté qui plus est d’un trait fin, précis et détaillé qui rehausse la dimension documentaire du projet.

C’est que Kazuto Tatsuka - c’est un pseudonyme - possède un parcours particulier. Mangaka n’ayant jamais réussi percer, il alterne divers petits boulots et décide, après le 11 mars, de se rendre utile en cherchant un emploi dans la zone du sinistre. C’est ce qu’il racontera, plus tard, avec ses compétences de dessinateur, en détaillant les obstacles à son intégration dans les équipes travaillant directement sur le site.

Il possède donc une expérience directe, personnelle, intime même, de ce chantier monstrueux qui fut celui de cette centrale en ruine. Sa retranscription des conditions de travail, et notamment de tout ce qui concerne l’équipement et la logistique, constitue une mine d’informations passionnantes qui saisiront les curieux. Et sa décision de transformer cette expérience en manga, sous une forme proche de celle du reportage fait pleinement sens.

De multiples précautions
Fukushima T1 © Kazuto Tatsuta / Kodansha

Reste que l’on peut aussi émettre certaines réserves quant à certains aspects du projet et notamment le discours qu’il véhicule. Le fait d’avoir travaillé au sein de secteur nucléaire colore naturellement, et manifestement, le propos de l’auteur. Au-delà du témoignage, de nombreux commentaires émaillent le compte-rendu de la vie sur le site, et, mis bout à bout, ils forment peu à peu une sorte d’apologie de Tepco, la compagnie qui gérait la centrale de Fukushima.

S’il y a quelque chose de poignant et de convaincant dans cette manière de donner parole et visibilité à ceux qui en sont habituellement dépourvus, et il s’agit ici des ouvriers du nucléaire, tout ce qui donne sa portée à l’événement originel, à la catastrophe, c’est-à-dire les risques que le modèle nucléaire fait courir à la population, demeure une sorte d’angle mort du manga.

Le sentiment que cela suscite est donc assez troublant car l’héroïsation des personnages conduit à une forme d’éloge du secteur nucléaire et nourrit directement le discours des défenseurs du lobby qui lui est associé au Japon. S’il y a donc bien un engagement, politique de surcroît, dans Au cœur de Fukushima, on se situe au final aux antipodes de celui de Colère nucléaire.

Et cette opposition de regard sur la catastrophe, la société japonaise et le monde dans lequel elle est prise, s’avère directement liée à une opposition de point de vue, l’un s’élevant de l’extérieur de la centrale, l’autre plongeant dans ses entrailles.

Le quatrième réacteur, au plus près
Fukushima T1 © Kazuto Tatsuta / Kodansha

LIVRE-PARIS : LE MONDE APRÈS FUKUSHIMA

JEUDI 17 MARS 2016 de 14H30 - 15h30. DÉBAT. SCÈNE BD-MANGA S66
Présentation : Maxime Bender (Manga.tv)

Comment créer après Auschwitz, interrogeait naguère Adorno ? Comment créer après Fukushima ajoute-t-on aujourd’hui ? Jeudi aura lieu au Salon du livre de Paris, Livre Paris, un débat sur ce sujet, avec Dominique Véret, éditeur d’Akata, fondateur de Tonkam, pionnier du manga en France et grand connaisseur des cultures asiatiques, éditeur de Colère nucléaire de Takashi Imashiro, le scénariste de BD français Jean-David Morvan qui s’est rendu sur les lieux de la catastrophe et qui avait vécu en direct le séisme, le scénariste japonais Eiji Otsuka auteur de Unlucky Young Men (Ki-Oon) et de Mishima Boys (Akata), l’éditrice Christel Hoolans qui publie chez Kana : Au cœur de Fukushima par Kazuto Tatsuta, et la dessinatrice chinoise Daishu Ma, auteure de Feuille chez Presque Lune, on évoquera ce qui, dans la culture asiatique et dans la bande dessinée en particulier, a changé depuis la tragédie de Fukushima.

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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LIVRE-PARIS, du 17 au 20 mars 2016.
PARIS PORTE DE VERSAILLES – PAVILLON 1 BOULEVARD VICTOR, 75015 PARIS

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