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Gabriel Morrissette : « Je suis passionné d’histoire et de réalisme. »

  • En Amérique, le dessinateur Gabriel Morrissette a tout fait. Il a publié en anglais, chez des éditeurs américains (DC, Marvel) et canadiens (Matrix, JackfruitPress), autant qu'en français (dans les revues québécoises {Croc} et {Safarir}). Il a également contribué à quelques uns des plus gros titres du dessin animé. Cet été, il est parti à la conquête de l'Europe avec {Égide}, en collaboration avec Fred Weytens (Delcourt). Il nous explique les défis et réalités de la BD au Canada.
Gabriel Morrissette : « Je suis passionné d'histoire et de réalisme. »
Le timbre Fleur de Lys

Vous êtes surtout connu dans le monde du comic book canadien-anglais. Vos personnages Northguard, Fleur de Lys et Angloman créés en collaboration avec Mark Shainblum, sont devenus des icônes nationales et Bibliothèque et archives Canada leur a consacré un site Internet. Fleur de Lys a même fait l’objet d’un timbre postal. Pouvez-vous nous parler un peu de ce travail et de cet univers ?

J’ai rencontré Mark Shainblum à une convention de BD. Mark venait de lancer Orion, un magazine traitant de BD, et Matrix Graphics, une petite entreprise de publication.

En plus d’être un apprenti homme d’affaires et rêveur professionnel, Mark était un jeune écrivain et scénariste de talent. Il avait plusieurs projets dans ses cartons, dont Northguard.

On a discuté, il écrivait et je dessinais. Et ça a cliqué. On se comprenait parfaitement ! Et on a démarré Northguard qui a été ma vraie grande école. On trimait dur. On apprenait en produisant chacun des numéros. Mais on avait beaucoup de plaisir à faire tout ça. C’est là, dans cette effervescence, qu’ont poussés les super-héros canadiens de Northguard, dont Fleur de Lys, en dessinant et redessinant des visages, des postures, des costumes ! Ça a été la grande aventure pendant 4 ou 5 ans, jusqu’au crash du marché de la BD noir et blanc, dans lequel Matrix Graphics a péri.

J’ai continué à dessiner. Pour le marché américain, parce que mon style super-héros convenait à leurs productions, mais aussi avec Mark qui avait continué à écrire et qui avait un tout nouveau projet : Angloman, une BD pour rigoler de la politique québécoise.

Nous avons donc créé Angloman 1 et 2, et des tas de personnages comme Northern Magus (qui caricaturait Pierre Elliott Trudeau), Canada Man ! (Jean Chrétien), Capitaine Souche (Jacques Parizeau [1]), Bloc Man (Lucien Bouchard [2]) qui changeait de nom plus souvent que le politicien de parti !

Puis, The Mirror, un petit hebdo culturel anglophone montréalais, nous a proposé de publier Angloman en comic strip. On a dû apprendre à faire ça. C’est un rythme de production totalement différent : faut suivre l’actu de près, coller à l’évènement un peu comme les caricaturistes. C’était assez délirant comme boulot.

On a fait ça un an. Puis, ce fut au tour de The Gazette, grand quotidien anglophone montréalais, de vouloir Angloman pour sa page de BD. Le rythme de production effréné commençait à bouffer notre bonne volonté surtout qu’on n’arrivait pas à prendre de l’avance sur l’actu. On a fait cela près de deux ans et, comme on commençait à avoir moins de plaisir, on a tiré notre révérence.

Northguard

Vous avez également travaillé pour Marvel et DC, illustrant entre autres Spider-Man 2099, mais aussi Doc Savage, Ragman, New Titans et Checkmate. Comment on se sent lorsqu’on travaille pour ces deux géants de l’édition américaine ? Est-ce que cela a changé votre rapport à la BD éditée et diffusée au Canada anglais ?

Quand DC comics m’a proposé de dessiner Doc Savage et Ragman (héros de mon enfance), j’étais fou de joie ! Je réalisais un rêve ! C’étaient ces personnages qui m’avaient donné le goût d’en faire mon métier. Et là, ils prenaient vie sous ma plume ! J’ai eu un vif plaisir à travailler sur chacun de ces projets. Et c’était assez prestigieux d’entrer dans ces grandes maisons d’édition.

Pour le Québécois que je suis, le marché canadien-anglais n’est qu’une « excroissance » du marché américain. Surtout parce que les éditeurs canadiens-anglais sont très peu nombreux. Bon nombre de dessinateurs canadiens anglophones comme francophones travaillent pour le marché américain tout simplement parce que c’est là qu’ils trouvent du travail.

Vous faites également dans l’animation. Le dessin animé Arthur [3] auquel vous avez contribué connaît un énorme succès (en diffusion continue depuis 1996). En français, vous avez aussi travaillé à l’adaptation de Bob Morane qui a permis de vous faire connaître en Europe. Comment décririez-vous l’animation par rapport à la BD ? Quel genre d’expérience avez-vous connu avec Arthur et Bob Morane ?

En 1997, le marché de la BD américaine s’est écroulé, entraînant le marché canadien-anglais dans sa dérive. Le tiers des effectifs s’est retrouvé sans emploi, dont moi. J’ai dû faire le point et trouver un gagne-pain.

Comme le marché de l’animation connaissait un petit « boum » au Québec, j’ai pensé à recycler ma formation. C’est que je suis diplômé de l’Université Concordia en dessin animé ! C’était ce qu’il y avait de plus proche de la BD quand j’ai suivi ma formation universitaire.

Puis, j’ai entendu parler que Cactus animation cherchait du personnel. J’ai montré mon portfolio et proposé mes services à Norm Leblanc qui m’a donné ma chance. J’ai travaillé sur plusieurs projets dont Bob Morane, Papyrus, The Boy (Robin agent spécial), etc.

J’ai beaucoup apprécié mon expérience en animation. D’abord, ça m’a sorti de mon studio personnel et fait rencontrer des collègues au quotidien. J’ai beaucoup appris. J’ai affermi ma technique. J’ai un crayon plus solide, plus d’aisance à mieux dessiner, plus rapidement. J’espère que j’aurai l’occasion de travailler à nouveau en animation. Et c’est un sentiment assez intense de voir « son show » passer à la télé ou de l’acheter en DVD !

Récemment, vous avez illustré la vie de quelques premiers ministres canadiens (Charles Tupper, John Difenbaker, Pierre Elliott Trudeau et Jean Chrétien) pour l’éditeur canadien-anglais Jackfruit Press. Qu’est-ce qui vous attire dans ce projet ? Quel genre d’effet cela vous fait-il de dessiner la vie de politiciens comme Trudeau ou Chrétien ?

Je dessine donc une BD pour enfants (Daisy Dreamer, Catou la curieuse en français) publiée dans le magazine Chickadee (Les Explorateurs, pour le marché canadien-français) depuis plus de dix ans. C’est ce travail et l’intervention de mon bon ami Mark Shainblum qui m’a pistonné chez JackfruitPress, éditeur canadien-anglais qui cherchait justement des dessinateurs pour illustrer cette nouvelle série. Marcel Lafleur, l’admirable directeur artistique du projet voulait du mordant pour les illustrations. C‘était en plein dans mes cordes ! J’ai fait des tests et l’équipe de JackfruitPress m’a confié les illustrations d’un premier livre, Jean Chrétien.

Sur les judicieux conseils de Marcel, je suis parvenu à donner à chaque livre un ton, un genre, une couleur, une identité qui lui est propre. Par exemple, sur Diefenbaker, j’ai utilisé le style des grands illustrateurs noir et blanc américains du début du 20ème siècle, comme Franklin Booth et Joseph Clement Coll. J’ai fait plein de recherche d’images, j’ai utilisé différentes techniques de coloration pour donner aux dessins un air vieillot, etc. Alors que pour les dessins sur Trudeau, Marcel était d’avis qu’une approche « années 70 » serait des plus appropriées. J’ai donc créé des dessins aux lignes contemporaines inspirées des dessins d’Alex Raymond et travaillé l’iconographie fleurie et psychédélique de ces années.

Ça a été une expérience vraiment particulière qui m’a beaucoup préparé au travail sur Égide. Parce que je suis passionné d’histoire et féru de « réalisme » pour mes dessins, j’ai fait énormément de recherche images pour que mes illustrations collent le plus possible à la réalité telle que vécue par chacun des premiers ministres. Heureusement, il y a Internet, les archives de Radio-Canada et j’habite à deux pas de la Grande Bibliothèque du Québec !

Angloman
(c) Morrissette/Shainblum.

Avec Égide, cet été, vous nous avez proposé votre premier album de BD « européenne ». Qu’est-ce qui vous a mené vers ce domaine ? En quoi cela diffère-t-il avec vos créations plus « nord-américaine » ?

C’est mon ami Denis Rodier qui m’a mené à ce projet. Il avait fait les dessins du premier album et cherchait un dessinateur qui pourrait reprendre le travail pour le second album dans son style. Nous avons fait des tests et ils ont été concluants. J’ai donc pris le relais sur le second album d’Égide.

Égide est pour moi un beau et grand projet. 46 pages de BD à produire en si peu de temps était pour moi un superbe défi et une source quotidienne de bonheur créatif. Sous les précieux conseils du rédacteur en chef David Chauvel et tout en conservant l’incroyable travail de Yan Le Pon aux storyboards, j’ai tenté d’illustrer encore plus fidèlement les textes de l’excellent scénariste Fred Weytens en apportant ma touche perso surtout dans les décors et les prises de vue.

Avec Égide, j’ai appris le travail en équipe « à distance », le décalage horaire dans les commentaires, le suivi rigoureux de chacune des étapes de création et le plaisir d’échanger au quotidien avec des « collègues » qui devenaient lentement des amis. Une très belle expérience ! On a même tenu une cyber-séance de dédicaces lors de la sortie européenne du second album !

Gabriel Morrissette travaillant sur Egide
Photo DR

Vous repreniez le dessin d’un autre québécois, Denis Rodier, qui avait illustré le tome précédent, Energy Business. Est-ce qu’il est difficile de produire des illustrations dans un style déjà établi par quelqu’un d’autre ?

Je ne vous cacherai pas que j’en ai bavé pour reprendre le travail de Denis. Mais il ne pouvait pas en être autrement. Reproduire le style d’un autre (et surtout si cet autre est du calibre de Denis !) est un exercice de style absolument génial. J’ai dû me départir de quelques uns de mes automatismes. J’ai mis une distance entre mon crayon et mon cerveau. J’ai essayé de me coller au crayon de Denis.

Heureusement : j’avais à mon actif l’expérience de dessiner dans d’autres styles et surtout mon expérience en animation. Pour la continuité, c’est géant.

Mais je n’y serais probablement pas parvenu aussi bien sans l’apport généreux de mon ami Denis Rodier et du rédacteur en chef, David Chauvel. David m’a conseillé quotidiennement sur mes dessins, me faisant reprendre ceci cela jusqu’au produit publié. Denis m’a conseillé et orienté dès le début. Il a aussi encré tous les personnages de l’album, lui assurant ainsi la meilleure des continuités avec le premier.

Quels sont vos projets à venir ?

Je dessine Daisy Dreamer chaque mois ainsi que des illustrations pour différentes publications selon les commandes. Je continue à contribuer à Comicopia. Et j’ai trois grands projets : un projet de BD celtique pour le marché américain, un projet de BD de 5 pages dans un magazine canadien-anglais pour enfants et un projet de BD d’aventure et d’humour avec mon ami Fred Weytens, le scénariste d’Égide.

En guise de mot de la fin, je vous confierai que tout gamin, dans mon Abitibi natale, à 500km au nord de Montréal, je rêvais de faire de la bande dessinée. Je rêvais bande dessinée américaine parce que la bande dessinée européenne était absolument hors de portée de mon esprit d’enfant, parce que c’était « beaucoup trop loin » ! Maintenant, que j’y ai goûté, je n’ai qu’une envie : recommencer !

Comme le disait le commissaire Bougret de la Rubrique-à-brac : « En route vers de nouvelles aventures ! »

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire notre article « Égide - T2 : African power - Par Weytens & Morrissette - Delcourt »

[1Jacques Parizeau : alors Premier Ministre du Québec pour le Parti québécois.

[2Lucien Bouchard : d’abord ministre fédéral pour le parti Progressiste-conservateur, puis chef du Bloc québécois (parti fédéral) puis Premier Ministre du Québec pour le Parti québécois (parti provincial).

[3Arthur : Dessin animé en anglais produit par WGBH et Cinar (à présent Cookie Jar Group) et diffusé aux États-Unis sur la chaîne PBS et au Canada sur les chaînes TVO et Radio-Canada (doublure française).

 
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