Gani Jakupi ("La Dernière Image") : " La simplification, les pictogrammes, c’est bon pour trouver les toilettes, mais pas pour s’orienter dans la vie. "

4 mai 2012 0 commentaire
  • Avec "La Dernière Image", Gani Jakupi nous livre un témoignage saisissant du Kosovo de l'après-guerre sur les pas des grands reporters internationaux, mais aussi une réflexion profonde sur la finalité du journalisme.
Gani Jakupi ("La Dernière Image") : " La simplification, les pictogrammes, c'est bon pour trouver les toilettes, mais pas pour s'orienter dans la vie. "
La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre par Gani Jakupi - Ed. Noctambule

-Vous êtes d’origine yougoslave, vous habitez Barcelone et vous publiez plutôt en France. Expliquez-nous votre parcours.

Je suis né au Kosovo, alors province autonome de l’ex-Yougoslavie. J’ai fait le tour de la plupart des pays de l’Europe (occidentale principalement, mu par une attraction facilement explicable dans le contexte de l’époque : la fin des années 1970), en autostop. Par goût (c’est un moyen excellent pour faire des rencontres), et aussi par manque de moyens (provenant d’une classe sociale plutôt démunie, c’était ça ou rien). Finalement, je me suis installé en France, parce que je m’y suis senti bien, il y avait la BD, et je suis tombé amoureux. Ma démarche ne procédait pas d’un besoin économique : en Yougoslavie, j’avais la perspective d’une situation aisée, étant licencié en Électronique et Télécommunications, tandis qu’à Paris, je vivais dans une chambre de bonne. Il s’agissait simplement d’affinités artistiques, intellectuelles et humaines. En 1983, j’ai acquis la nationalité française.

Une décade plus tard, j’ai déménagé à Barcelone. À cause d’une femme – que voulez-vous - on ne se refait pas !

Avec le recul, je réalise que le nombre des professions que j’ai exercé est considérable. J’ai commencé, dans le pur style du réalisme socialiste, par l’usine métallurgique, la décharge de camions, les travaux dans les vignes… Par la suite, j’ai exploité mes connaissances des langues -mis à part Europe Assistance, je crois que je suis passé par toutes les autres entreprises du genre, traductions de livres, mais aussi de la traduction simultanée (jamais plus !). J’ai fait du design, de l’illustration, j’ai été journaliste, photographe, régisseur de théâtre, j’ai écrit des histoires courtes et un polar (en espagnol), j’ai composé la bande sonore d’un documentaire, et j’en passe.

Gani Jakupi à DokuFest.
Photo Samir Karahoda - DR

Vous êtes plutôt dessinateur, scénariste, journaliste ou musicien ? Comment conciliez-vous ces métiers très différents ?

À un moment donné, réalisant que la dispersion m’empêchait d’aller au fond de mes projets, j’ai décidé de faire le vide et de ne garder que la BD et la musique. Mais je considère que toutes les expressions artistiques s’interpénètrent. Dans les années 1980, j’ai eu la chance de me lier d’amitié avec J.C. Forest, Enki Bilal et Yves Got. Ce dernier m’a inculqué la manière de penser la BD à travers d’autres moyens d’expression, comme la peinture, la littérature, le théâtre, etc. Maintenant, quand je compose (ou joue) de la musique, je tâche de raconter une histoire, quand je dessine (ou j’écris), je suis très attentif au rythme et à l’harmonie. L’expérience du journalisme m’a laissé le sens de la rigueur dans mes recherches et de la responsabilité dans mes assertions.

Comment a évolué votre approche du récit entre Le Roi invisible que vous dessinez vous-même, Matador, Jour de grâce et Les Amants de Sylvia ?

Je n’aurais jamais écrit Matador sans Labiano (le dessinateur). La première fois qu’il m’a proposé le sujet, j’ai douté. Écrire la bio d’un footballeur ou, en occurrence, d’un toréro, ne me disait rien. Mais, située dans le contexte des années 1930 –l’avènement de la IIe République espagnole, la guerre civile en germe,… l’idée prenait une autre dimension. Elle est devenu une histoire d’amour et d’amitié, et de la difficulté de prendre conscience de ces sentiments lorsqu’on se trouve brusquement en face d’eux.

J’ai toujours dessiné, j’ai commencé à publier à l’âge de 13 ans, mais les prouesses techniques de Labiano m’ont inhibé au point que durant longtemps, je suis resté scénariste. En 2005, j’ai crée une collection de BD sur le jazz et les musiques latino, en Espagne. Au fur et à mesure, j’ai senti que je développais un graphisme qui m’était propre. Ça m’a encouragé pour revenir sur le marché français. Futuropolis m’a accueilli les bras ouverts, et c’est comme ça qu’est né Le Roi invisible, l’histoire d’un homme dont la vie oscille entre l’extrême misère et la célébrité, et qui survit grâce à sont art, la musique. C’est un personnage réel, un grand artiste du jazz, ami de Django, d’Ellington ou de Louis Armstrong, chef d’orchestre de Joséphine Baker, et qu’on avait été complétement oublié. Le traitement couleur de cet album marque un point d’inflexion dans ma carrière. Les coups de pinceau en acrylique traduisaient, à mes yeux, l’aspect passionnant de la vie du protagoniste. Dans les projets suivants, j’ai bridé un peu le « fauvisme » de cette première approche, mais je crois que ses conséquences ne disparaîtront pas de sitôt.

L’argument pour Les Amants de Sylvia m’a séduit par l’aspect dramatique des destins sacrifiés dans les luttes pour le pouvoir travesties en combat idéologique.

Jour de grâce est l’adaptation de mon propre roman publié en espagnol, une dizaine d’année auparavant. Il s’agit d’un roman noir où les métaphores se substituent au suspens d’un polar d’action. En général, lorsque je m’engage dans un projet, l’idée doit transcender l’intrigue, afin que je puisse m’y investir sans réserve, de me sentir habité par ce que je veux transmettre et de pouvoir communiquer ma passion au lecteur.

La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre par Gani Jakupi - Ed. Noctambule

La politique n’est jamais loin...

Évidemment. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de remettre les pendules à l’heure. Avec le passé d’abord, pour être capable de comprendre le présent. Nous vivons des fictions historiques, des mensonges qui nous sont commodes, car elles simplifient la réalité et nous permettent de faire l’économie de la réflexion. Mais, comme disait Goya : «  Le sommeil de la Raison engendre des monstres  ». La simplification, les pictogrammes, c’est bon pour trouver les toilettes, mais pas pour s’orienter dans la vie. Par ailleurs, si on se considère apolitique en faisant des blagues sur les blondes ou sur les Belges, on ne fait que mentir à soi-même. Alors, moi, je préfère l’assumer en âme et conscience.

La musique n’est pas loin non plus...

Jamais. Le choix, dont je viens de parler n’était pas le résultat d’un quelconque pragmatisme. J’ai opté pour les activités qui m’aident à affronter la vie, et à en jouir pleinement. Pas matériellement, mais spirituellement. Je ne suis pas croyant, je ne peux pas compter sur une entité surhumaine pour résoudre mes dilemmes existentiels. Il ne me reste que l’art. La musique a l’avantage de l’immédiateté, de la communication directe. La BD,… je suis tombé dedans quand j’étais enfant, et je n’ai jamais réussi à m’en sortir ! Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Pendant une quinzaine d’années, je me suis éclipsé du milieu de la BD, mais peine perdue : voilà que je reviens ! C’est l’espace dans lequel je me sens plus à même de réaliser mes visions.

Croquis inédit pour La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre par Gani Jakupi - Ed. Noctambule

Avec La Dernière Image, vous revenez au dessin pour un sujet, une autofiction, qui vous tient à cœur : la Yougoslavie. Comment avez-vous décidé de traiter ce sujet ? Quel est l’objet de votre démarche ?

La Yougoslavie était peut-être une fiction, pourtant elle a fait vivre en paix 20 millions de personnes pendant 40 ans, mais certainement pas mon histoire. J’ai fait mon possible pour rester fidèle non seulement aux événements, mais aussi aux réflexions, à l’état d’esprit qui était le mien à l’époque. C’était essentiel pour que le lecteur puisse me rejoindre dans ce voyage et s’immiscer entre les gens qui nous informent, qui forment nos opinions.

Quant au traitement, ça a exigé un véritable choix. J’ai renoncé aux dialogues, le texte est en off, et il est plus proche du langage journalistique que celui de la BD.

La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre par Gani Jakupi - Ed. Noctambule

Vous êtes très critique sur le principe même du journalisme. Vous dites ; "Je n’imaginais ni le pouvoir d’un journaliste, ni son impuissance." Pensez-vous que l’on est mal informés, sinon désinformés par rapport à cette histoire ? On voit pourtant en fin de volume quelques figures de journalistes qui ont risqué leur vie pour apporter cette information, traités quasi en héros...

Tout dépend de ce que vous entendez par critique. Je ne pourrais jamais défendre une cause envers laquelle je ne serais pas capable d’être critique. Mais cela ne veut aucunement dire « attaquer ». Je pense qu’un journalisme de qualité est le sine qua non d’une société civilisée. La faute est à partager entre certains journalistes, certains médias et nous autres, les consommateurs de l’information. Si nous préférons du « déjà mâché », quelque chose qui ne nous ferait pas réfléchir, une présentation de l’Autre qui nous éviterait de culpabiliser de notre indifférence envers son sort… Il ne faut pas s’étonner que des médias jouent la carte de l’opportunisme en nous offrant du fast-food informatif. Les quelques cas de journalistes sans scrupules (la tentation est forte !) n’invalident pas le mérite d’une profession qui exige d’énormes sacrifices et qui est fondamentale pour la démocratie. Alors, avant d’accuser quiconque, commençons donc par nous remettre en question nous-mêmes !

Le revers de la puissance fictive d’un journaliste est son impuissance réelle. Face à des gens en détresse, le journaliste réalise n’être qu’un maillon dans la chaîne de information. Le conflit entre ce qu’il y a d’humain en nous, ce qui réagit par le biais de l’émotion, et l’exigence professionnelle d’une objectivité non-négociable, est extrêmement violent. On a besoin de gens qui surmontent ce conflit et continuent à nous informer, mais j’ôte mon chapeau aussi devant ceux qui se laissent déborder par leur humanisme.

Rousseau, dans L’Émile, énonçait que "ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale, n’entendront jamais rien à aucune des deux..." Est-ce que cela s’applique ici ?

Dans cette œuvre, j’ai employé mon savoir-faire d’auteur de BD, mais aussi mon expérience (et ma déontologie) journalistique. J’ai incité un débat sur ce thème entre différents reporters, et je trouve que leurs réponses donnent à réfléchir. Je n’ai pas voulu y insérez mon opinion. Mais j’avoue être entièrement d’accord avec la pensée que vous citez.

Croquis inédit pour La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre par Gani Jakupi - Ed. Noctambule

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Photo en médaillon : D. Pasamonik (L’Agence BD)

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