Gaza 1956 - Par Joe Sacco - Futuropolis

31 janvier 2011 2 commentaires
  • Dix ans après, Joe Sacco retourne à Gaza pour fouiller dans le passé et enquêter sur un massacre bien vite enterré. Un retour en arrière de 50 ans pour une bande dessinée puissante, couronnée en 2011 par le "Fauve d'Angoulême - Prix Regards sur le monde" et le "Prix France Info".

En témoignant de l’état du monde, à travers ses périples et à hauteur d’homme, Joe Sacco a tout simplement inventé le bédéreportage. Jusqu’à présent, seules deux destinations ont retenu son attention pour les transposer en albums : la Bosnie et la Palestine. Deux pays ravagés par la guerre dans lesquels il s’est immergé, pour être au contact de l’habitant et donner ainsi plutôt la parole à ceux qui subissent. L’exercice ne se veut pas être une vision objective d’une situation géopolitique car chacun dit "sa" vérité. La posture de (faux) naïf de l’auteur libère la parole et crée un instantané d’une grande sincérité.
Avec Gaza 1956, Sacco revient dix années plus tard sur les lieux de Palestine, sa première BD publiée en France. Il passe un mois logé chez l’habitant à Khan Younis, dans la bande de Gaza, près de la frontière égyptienne. Son idée, enquêter sur des événements qu’il a découverts quelques années plus tôt au détour d’une lecture : l’assassinat par l’armée israélienne de 275 Palestiniens (chiffre de l’ONU) à Khan Younis, pendant la crise du canal de Suez en 1956.

Gaza 1956 - Par Joe Sacco - Futuropolis
(c) Sacco/Futuropolis


Dans ce pavé de 400 pages, Sacco essaye donc de reconstituer les faits pour y voir plus clair dans ce massacre qui a été rapidement enterré par toutes les autorités (c’est pourtant le plus important de l’histoire palestinienne). Le lecteur assiste à la quête de l’auteur : retrouver des témoins du carnage encore vivants. Au fil des planches, les témoignages s’accumulent et les pièces du puzzle se mettent en place. Parallèlement à ces flashbacks, c’est la vie dans la bande de Gaza qui apparaît, avec son lot d’aberrations de toutes sortes, la mort qui rôde à chaque coin de rue et la difficulté extrême de vivre dans cette petite partie du monde.
Le talent de Joe Sacco se matérialise de plusieurs manières. On peut déjà saluer sa virtuosité graphique. Cette plongée dans le quotidien de la bande de Gaza est tout simplement fascinante. La reconstitution des bâtiments et la précision des scènes associées à sa science des hachures donnent des cases de toute beauté. La construction de l’histoire est également remarquable. Le parallèle entre les événements de 1956 et la vie actuelle est édifiant.

(c) Sacco/Futuropolis


Mais ce qui frappe le plus, c’est l’honnêteté du travail de Sacco. Même si la sympathie pour les Palestiniens est évidente, l’artiste ne tombe jamais dans le procès à charge. Les habitants de Gaza des années 2000 ne sont pas exemptés de toute critique et l’attitude trouble des Fedayins en 1956 est soulignée. Mais surtout, Sacco souligne bien la fragilité des témoignages des survivants du massacre. 50 ans après les faits, la mémoire joue souvent des tours à ses interlocuteurs et il est impossible de reconstituer de manière sûre le déroulement de ces journées sanglantes. Seul bémol, on aurait aimé pouvoir recouper la version palestinienne avec les témoignages des soldats israéliens de l’époque. L’auteur aussi. Mais les autorités israéliennes ont refusé de répondre à ses demandes.
Au final, si la réalité du massacre et la responsabilité de l’armée israélienne ne fait aucun doute (elle n’avait d’ailleurs jamais été remise en cause), la frustration l’emporte car les zones d’ombre sont encore nombreuses sur les circonstances exactes des faits. Ce qui ne réduit en rien la qualité du travail de Joe Sacco, qui montre que la bande dessinée est, là aussi, parfaitement pertinente.

(c) Sacco/Futuropolis

(par Thierry Lemaire)

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