Gibrat : « On peut prendre position en décrivant des personnages ! »

13 octobre 2008 1 commentaire
  • {{Jean-Pierre Gibrat}} nous a étonné avec {Le Sursis} et subjugué avec {Le Vol Du Corbeau}. Il nous décrit cette fois avec la même rigueur et la même sensibilité le destin d’un quinquagénaire sur le marché de l’emploi. Avec Christian Durieux au dessin, il nous sert une chronique sociale contemporaine étonnante… Rencontre autour de cet album et de ses projets d'avenir.

Gibrat : « On peut prendre position en décrivant des personnages ! »Pourquoi, avec « Les gens honnêtes » avoir scénarisé un récit contemporain, ?

Je souhaitais aborder un univers différent du Sursis ou du Vol du Corbeau. J’avais déjà dessiné la période contemporaine dans Goudard, une série écrite par Jacky Berroyer. Cela me manquait de ne plus parler de la vie actuelle. Pour Les gens honnêtes, je voyais plutôt un dessin spontané pour illustrer ce récit. Les choses se démodent terriblement vite. Il fallait que je modifie mon trait pour gagner en efficacité et en simplicité. Je devais consacrer beaucoup de temps pour me rôder. Or, le dessin est, pour moi, une souffrance ! J’ai donc décidé de confier ce sujet à quelqu’un d’autre …

Votre prochaine série est néanmoins en solo.

Le premier album de Mattéo a pour cadre la Première Guerre mondiale. Je pouvais m’accorder tout le temps nécessaire pour le boucler. Dans Les gens honnêtes, le récit se passe de nos jours. Même si l’actualité n’y est pas importante, j’y parle quand même de Sarkozy à un certain moment. Il y a des allusions à certains évènements précis. Il fallait que ces albums soient dessinés rapidement car le récit est en prise directe avec notre temps. Je ne pouvais pas l’illustrer moi-même. Changer mon trait pour adopter un style différent aurait représenté trop d’angoisse, trop de complications. Et il n’était pas certain que j’arrive à un réglage qui me plaise.
Il a donc fallu trouver un dessinateur. J’ai pensé à différentes personnes, dont Dupuy & Berbérian. Je n’ai pas osé leur présenter l’histoire. Un jour, mon éditeur, Claude Gendrot, m’a donné vingt pages photocopiée de Central Park, l’album réalisé par Christian Durieux et Jean-Luc Cornette. On était en pleine impression du deuxième tome du Vol du Corbeau. Je les ai fourrées dans mon sac. En rentrant en France, dans le train, je les ai regardés. J’étais bluffé par le trait de Christian. C’était ce que je voulais : un dessin qui soit capable de faire passer de l’humour, de la fantaisie, de la sensibilité et de la profondeur dans les sentiments. Il était dans la subtilité.

Extrait des "Gens Honnêtes"
(c) Durieux, Gibrat & Dupuis.

Dans Les gens honnêtes, n’offrez-vous pas une version manichéenne : un homme, qui a travaillé pendant trente ans, se fait virer, et se retrouve à la rue… sans rien !

Cela peut paraître un peu gros ! Mais en fait, cela ne l’est pas. Il y a quatre ou cinq ans, différents amis me parlaient des rentrées financières que j’aurais lorsque je serais à la retraite. Je cotissais à l’AGESSA. Mes amis me disaient que j’aurais, donc, un jour, une retraite. Je n’y croyais pas ! J’ai appelé cet organisme, et ils ont étudié ma situation.
J’ai commencé à travailler fort jeune. A 18 ans, je réalisais des caricatures pour Télé 7 jours et des dessins de presse. Et bien, mes employeurs n’avaient pas cotisé pour moi. Il me manquait trois ou quatre ans. Si cela m’était arrivé sur une courte période, pourquoi ne le serait-ce pas sur un laps de temps plus long ?
Ce point de départ était un prétexte. Je voulais parles des gens, de la vie. J’aurais pu parler avec le même amusement d’un homme qui gagne au loto.

Le personnage principal vous ressemble ?

Oui. J’ai calqué les personnages sur ma vie. Philippe me ressemble. Je me moque, à travers lui, de mes défauts, de mon côté hypocondriaque. Mes enfants et mes amis sont présents dans Les gens honnêtes. Pour parler de cela de la manière la plus juste possible, autant se servir de ce qui se passe autour de soi, non ?

Aviez-vous l’impression d’être prisonnier du style narratif, que vous aviez imposé avec Le sursis et Le vol du corbeau ?

Non ! Je ne le suis pas. Je l’adore. Traiter le passé me permet d’être dans l’universalité pour raconter les rapports humains : la jalousie, la rivalité amoureuse, etc. Traiter de ces années me permet aussi de partager des choses que j’ai connues. Mon grand-père s’est battu durant la Première Guerre mondiale. À travers lui, je connais le langage des années ’30, et les tournures de phrases désuètes mais intemporelles comme par exemple : « Oh, c’est champion ! ».

Et puis, j’adore aborder tout ce qui tourne autour des gens : leurs manières de s’habiller ou de se tenir, leur langage, etc.

Extrait "Des Gens Honnêtes"
(c) Durieux, Gibrat & Dupuis

C’est un livre militant ?

Je me suis attardé sur la dureté et la cruauté du licenciement de Philippe, le personnage principal. J’ai le sentiment que c’est en abordant des faits comme celui-là que l’on porte un discours efficace. Cela ne sert à rien de pousser les autres à voter à gauche en le leur disant ! Ce n’est pas pour cela que cela va changer. Par contre, on est plus efficace en surlignant l’absurdité et la dureté de certains évènements. Avoir de la sympathie pour les gens que l’on décrit, c’est aussi prendre position ! On est ainsi à leur côté. C’est dans ce sens-là que Les gens honnêtes est une chronique sociale, presque militante. Mais ce n’est pas un livre purement militant. Le militantisme pur et dur m’agace aujourd’hui. Pourtant je l’ai été …

C’est la première fois que vous écriviez un scénario pour un autre.

Oui. Je suis heureux d’avoir, avec lui, une complicité, égale à celle que j’avais avec Jacky Berroyer. Les scènes de l’album évoluaient grâce aux échanges que j’avais avec Christian…

Les femmes sont moins présentes dans Les gens honnêtes.

C’est vrai. Il n’y a pas de préméditation. La seule qui est véritablement présente est sa fille. J’ai une écriture totalement libre pour cette histoire. J’attends avec impatience de voir ce qui va se passer dans les mois prochains pour m’appuyer là-dessus pour la suite du récit. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de la chronique contemporaine.

Pourriez-vous nous parler de votre prochaine histoire, Mattéo ?

Je souhaitais changer d’époque, et réaliser une parenthèse dans mon travail pour parler d’autres sujets. Curieusement le naturel est revenu au galop. Il y a, dans Mattéo, des prises de position sociales ou politiques qui sont liées à l’affectif et à une rencontre féminine. Je crois beaucoup au fait que tout soit imbriqué : le cœur a ses raisons que la raison ignore ! L’échec des théories socialistes peut d’ailleurs s’expliquer par une absence d’affectif. Ils étaient tellement certains d’avoir une solution scientifique au problème humain qu’ils en oubliaient l’affectif…

Vous parlez du dogme communiste ?

Des pays qui se disaient socialistes mais qui étaient gouvernés par la logique communiste. Je ne parle pas des Socialistes français.

Quel est l’intrigue de Mattéo ?

L’histoire débute en août 1914, au moment de la déclaration de guerre. Mattéo a été élevé dans le pacifisme et s’engage dans l’armée. Il va découvrir l’horreur de la guerre. Ce jeune garçon est issu d’un milieu modeste, d’anarchistes espagnols. Il est amoureux d’une jeune fille de bonne famille. On retrouvera ensuite ces personnages durant la révolution russe, dans les années ’30 et ensuite durant la Guerre d’Espagne.

Comment expliquez-vous que tous vos lecteurs tombent amoureux de vos héroïnes ?

Mais je fais tout pour (Rires) ! Blague à part, je ne sais pas. J’essaie de dessiner les femmes en évitant les clichés…

Extrait du T1 de Mattéo
(c) Gibrat & Futuropolis

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Jean-Pierre Gibrat, sur actuabd.com, c’est les chroniques de :
- Le Vol Du Corbeau T2 et T1
- Les Gens Honnêtes T1
- Les Années Goudard

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Photo © Nicolas Anspach

 
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1 Message :
  • Gibrat a bien raison de nous plonger dans l’affectif de ses histoires, comme exemples à suivre (ou à se méfier) plutôt que de succomber à de la propagande trop directe. Ses récits sont pleins d’humanité et d’intelligence. Le dilemne de l’immigré assis entre deux chaises ou d’un chômeur en fin de droit est bien mieux perçu lorsque l’auteur nous met dans sa peau.

    Pour autant, l’échec des théories politiques, quelles qu’elles soient, vient plus des volontés de l’Homme de contrôler lui-même ce qui devrait ne s’appuyer que sur des équilibres naturels (le communisme et l’économie plannifiée ou pas, le parti unique ou le multi-partisme, les taux d’intérêts artificiellement bas et les prêts trop faciles ou le respect de la logique économique, les mariages libres ou arrangés, les contrôles des naissances qui déséquilibrent le ratio hommes/femmes, les choix des lecteurs imposés ou pas, la culture intensive ou l’écologie, etc...) que de l’ "affectif" ;) !

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