Glénat et Delcourt, les duellistes de l’érotisme chic

3 décembre 2010 3 commentaires
  • Si les soirées se rafraîchissent, les catalogues de certains éditeurs tendent à se réchauffer, grâce des titres sulfureux. Le porno a partiellement quitté les petites maisons d'édition pour se parer de chic et tenter de toucher un public plus large.

Voici quelques années que le phénomène s’était affirmé : création de nouvelles maisons d’édition avec Tabou, catalogue étoffé parmi celles déjà présentes comme Dynamite - la Musardine, mais aussi effort de rééditions chez des éditeurs qui ont pignon sur rue, tels que le lancement d’Erotix chez Delcourt, ou une meilleure utilisation des titres du catalogue chez Glénat après le rachat du fond BD Albin Michel.

Glénat et Delcourt, les duellistes de l'érotisme chic

Alors que Media et Soleil continuent à demeurer impassibles en 2010, Glénat et Delcourt sont bien décidés à ne pas demeurer aussi prudes, jouant tous deux la carte de rééditions aussi attendues qu’incontournables : Pichard, Magnus, Frollo, Manara, etc. Les titres de cet automne confirment cette position engagée des deux éditeurs, bien décidés à se faire missionnaires de l’érotisme.

Erotix : deux chefs d’œuvre en intégrale

Delcourt marque d’entrée le coup ces dernières semaines en publiant deux titres emblématiques : les deux récits d’Histoire d’O dans un gros recueil de 250 pages, ainsi que les cinq volumes de Liz & Beth dans un format plus dense, mais légèrement plus petit. Analysons-les en détail.

Nous avons déjà eu maintes fois l’occasion de revenir sur la contribution de Crepax à la bande dessinée en général, notamment lors de la remarquable exposition Sexties à Bruxelles. Avec Emmanuelle et Justine, Histoire d’O fut sans doute l’apogée de la finesse du trait du maître italien. Choisissant d’adapter le sulfureux roman de Pauline Réage, Crepax se mit délibérément à part de la bande dessinée traditionnelle qui l’avait pourtant remarqué avec Valentinaet Bianca.

Crépax : un découpage innovant, un encrage détonnant !

Histoire d’O n’est certes pas à mettre entre toutes les mains, car le récit évoque une jeune femme qui se livre pieds et poings liés à son amant, entraînée comme esclave au sein d’un château où l’on dresse les femmes. Crepax assume donc son intérêt graphique pour le sadomasochisme, ainsi que ses bandes précédentes le laissaient progressivement deviner. Que l’on soit adapte ou pas de ces pratiques, le découpage inventif (pour ne pas dire novateur) et la finesse du trait de l’auteur font de cet album un incontournable du genre.

La réédition proposée par Delcourt a l’intelligence de rassembler les deux volumes de la série, le second tome étant effectivement particulièrement difficile à dénicher. L’esprit de l’œuvre a été respecté dans cette nouvelle maquette qui propose un découpage différent en chapitres, ce qui donne un meilleur rythme à l’ensemble. Mis-à-part une grande illustration hors-récit qui a été retirée, le lecteur profitera d’une bonne demi-douzaine de planches supplémentaires, absentes de l’œuvre originale, mais réintégrées ici au bénéfice du récit.

Autre chef d’œuvre, mais univers bien différent, Delcourt reprend l’intégrale des ébats de Liz & Beth, deux jeunes femmes toutes en rondeurs qui n’ont de cesse de repousser les limites de leurs fantasmes.

Leur auteur, G. Lévis alias Jean Sidobre, était aussi réputé pour ses récits érotiques que pour ces illustrations de livres d’enfants pour les bibliothèques rose et verte. On se souvient d’ailleurs de ses autres récits qui mêlèrent les deux univers, tels les Petites filles modèles et L’École des biches. Malgré la pertinence du propos, Lévis ne se laissait pas aller à trop de détails dans son illustration, lui préférant une allusion plus globale, ce qui ne rend pas ennuyeuse la lecture de son travail, loin de là.

G. Lévis : quand l’illustration bien pensante rejoint l’érotisme évocateur

Pourtant, le travail de maquette est ici plus osé : l’auteur ayant monté différemment ses planches au fil du temps, Erotix a choisi de réunir l’ensemble dans un recueil dense et de plus petit format, en décomposant la presque totalité du premier volume d’origine. Cela ne choque pourtant pas le regard, et il y a fort à parier qu’une réédition grand format aurait encore fait monter les prix. Pour l’heure, ce choix d’un recueil avec des cahiers cousus et un signet permet un meilleure manipulation que les Casino dont nous avions déjà parlés. Il aurait pourtant été intéressant de proposer quelques pages des superbes tableaux que Lévis avait réalisés, ainsi qu’ils étaient présentés dans la collection Marquis de Sade. Cela aurait permis de se faire une réelle idée de son travail d’illustrateur.

Il s’agit néanmoins d’un réel pied-de-nez à Glénat, car les volumes étaient originellement publiés par l’éditeur grenoblois.

Maîtrise italienne et irrévérence

Ceux-ci n’en demeurent pas interdits pour autant, car Drugstore continue de redonner vie au catalogue d’Albin Michel : après Le Déclic, c’est l’autre chef-d’œuvre de Manara, le Parfum de l’invisible qui retrouve grâce après une réédition couleur plus discutable. Pour rappel, Milo Manara avait imaginé un inventeur loufoque, détenteur d’une crème qui rend invisible mais qui est néanmoins reconnaissable à sa douce odeur de caramel. Ce détournement du roman d’HG Wells permettait surtout au maître de l’érotisme d’exhiber les courbes de ses splendides jeunes femmes sans concours masculin.

Drugstore réédite donc les deux tomes dans une belle maquette. À les voir tous deux ainsi rapprochés, on peut se demander d’où proviennent, d’un récit à l’autre, les différences si marquantes entre les bandes de l’auteur : il s’agit de l’évolution graphique du travail de Manara, travaillant sur la fin avec des cases moins hautes.

Alex Varenne, que nous avions rencontré l’année dernière, est aussi à l’honneur avec l’intégrale d’Erma Jaguar, un personnage aussi trouble que sulfureux, qui déambule dans les coins sombres de la ville, à la recherche d’aventures étranges, accompagné(e) d’une bien naïve jeune femme, témoin de ses affres.

Varenne : des aplats noirs pour illustrer au mieux le milieu sombre de la nuit

Après le sadomasochisme de Crepax, les rapports lesbiens de Lévis, l’exhibitionnisme de Manara, Erma Jaguar joue de la frontière entre les sexes, mais aussi du lien entre lecteur et auteur, dans un final moins imaginaire que délirant. Ce road-movie dans lequel le scénariste joue avec son personnage, permet effectivement une mise-en-abîme plus qu’intéressante, même si elle n’en est que plus déstabilisante.

Sans nul doute, Delcourt et Glénat ont décidé de jouer la carte de l’érotisme chic, grâce à des auteurs reconnus. D’ailleurs, le travail de restitution des encrages, dans un noir et blanc élégant appliqué sur un papier légèrement ivoire achève d’en faire un produit autant artistique qu’érotique. Pourtant, la collection de Delcourt annonce ne pas vouloir en rester là, annonçant pour le début de l’année prochaine,Celluloïd, un pavé de 240 pages de fantasmes colorés du très grand Dave McKean. Comment Glénat répliquera-t-il à travers son label Drugstore ?

La guerre de l’érotisme est lancée…

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire nos précédents articles à ce sujet :
- le retour du charme
- 2009, année érotique
- l’interview de Vincent Bernière, directeur de la collection Erotix : "Il faut être très vigilant, car la pornographie goûte mal la vulgarité."

 
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