Grand Prix d’Angoulême : le FIBD fait un rappel au règlement

  • Les AAA (Autrices Auteurs en Action), ces « Gilets Jaunes » de la BD qui agissent en marge des syndicats et autres instances officielles de représentation des auteurs, après le report du FIBD de janvier puis de juin (le coronavirus y a beaucoup aidé…), se sont attaqués à l’élection du Grand Prix en suggérant aux auteurs de voter pour Bruno Racine, rédacteur d’un rapport sur la précarité du métier assorti de 23 recommandations par eux favorablement accueillies. Mais le règlement est le règlement et le FIBD n’en démord pas : Bruno Racine n’est pas un auteur de BD ! Des suffrages est sorti un trio de tête composé de Pénélope Bagieu, Catherine Meurisse et Chris Ware. « Manipulations !», « manque de transparence ! » rageait-on aussitôt du côté des AAA qui exigaient un décompte des voix et la production du « règlement du concours ». Le FIBD leur répond point par point.

Le délégué général du FIBD, Franck Bondoux, ne se laisse pas impressionner : tout en soulignant que le FIBD a de tout temps œuvré, depuis 47 ans, pour « valoriser la création des autrices et auteurs de bande dessinée et à faire reconnaître leur art auprès du plus grand nombre et des pouvoirs publics », il rappelle que l’un des vecteurs de cette reconnaissance est précisément le Grand Prix.

Et de faire ce rappel au règlement : « comme cela a déjà été indiqué, le Festival - en 2021 et comme précédemment - suit une démarche conforme au règlement de cette désignation, lequel stipule dans son article 3 [règlement que nous publions intégralement ci-dessous en PDF] que « Tout auteur·autrice vivant·e de bande dessinée est éligible, à l’exception des auteurs/autrices déjà récompensé·e·s d’un Grand Prix par le passé. »

Grand Prix d'Angoulême : le FIBD fait un rappel au règlement
Tract de soutien aux manifestations d’autrices & d’auteurs lors du FIBD 2020
© F. Hojlo 1er février 2020

Contestations et objections

Les porte-paroles du AAA exigeaient (voir notre podcast) « la publication du règlement de l’élection du Grand Prix, dont la dernière version connue date de 2017  ». Que nenni répond le festival : ce règlement était disponible cette année encore sur la plateforme où les auteurs étaient invités à voter. « Il a par ailleurs été adressé à tous les éditeurs au moment où ils étaient sollicités pour renseigner les noms de leurs auteur·rice·s sur la plateforme en ligne. . Car c’est un fonctionnement du prix qui est peu mentionné : ce sont les éditeurs, petits et grands, qui désignent les électeurs à cette élection suprême.

Déplorant ce « vote protestataire », le FIBD dit avoir obtenu « une large majorité de votes ». Il ajoute que l’expression de ce suffrage impose le respect : «  Il serait incohérent, qu’il ne prenne pas aujourd’hui en compte leurs votes – et ce d’autant plus qu’il s’agit de promouvoir l’un.e des leurs. »

Quant à la transparence, le FIBD confirme que « l’ensemble du déroulement de la désignation du Grand Prix s’effectue toujours sous contrôle d’huissier. »

Mais il ajoute que « si le Festival ne communique pas, et ce depuis l’origine, les chiffres de la ventilation des voix qui se sont portées sur des noms d’auteur·rice·s lors de la désignation du Grand Prix, c’est par respect pour ces dernier·e·s : s’il les diffusait cela reviendrait à établir un classement qui n’entre pas dans l’esprit de ce Prix, créé il y a près de 50 ans, et qui a compté dans la carrière de nombreux artistes. »

Pourquoi le FIBD ?

Le FIBD revient sur l’injustice que constitue à ses yeux cette action. Il rappelle ses états de service : il a accueilli la première réunion des États Généraux de la bande dessinée ; il a accompagné les différentes actions de visibilité des auteurs (défilés, débrayages de dédicaces, prise de parole pendant les remises de prix, etc.) ; il a également favorisé le dialogue avec le ministère de la Culture, et même avec le Président de la République, offrant sa vitrine médiatique à l’expression des auteurs : « Le Festival s’efforce de jouer un rôle qui lui semble essentiel : constituer un espace d’échanges entre les acteurs de l’écosystème de la bande dessinée et entre eux et les pouvoirs publics ». Et de rappeler qu’il ne possède lui-même « aucun pouvoir décisionnaire par rapport aux causes que le collectif souhaite faire aboutir. »

Il conclut en exprimant franchement son agacement : « [Le FIBD] espère passer à un autre mode d’échange que celui de l’interpellation publique, lequel commence à prendre sérieusement maintenant des allures de règlement de comptes avec le Festival. »

Il faut dire qu’après bientôt deux ans d’inactivité et après le départ de l’un de ses directeurs artistiques, le FIBD est déstabilisé.

Rétroactes

Ces « mauvaises humeurs » des auteurs à l’encontre du Festival ne sont pas nouvelles. Elles s’exprimèrent avec l’élection en 1999 de Robert Crumb qui se solda par une affiche du festival quasiment mortuaire. On se souvient aussi du rôle de Lewis Trondheim en 2013 qui, en twittant en catimini ses impressions sur l’élection du Grand Prix, aboutit à la suppression de l’Académie des Grands Prix instituée depuis 40 ans.

Les AAA, une communauté revendiquée de 1200 auteurs dont le sigle rappelle celui de l’anarchie, s’arcboute sur le Rapport Racine sans mentionner qu’une autre consultation ministérielle faite cette fois auprès d’un juriste -le rapport Sirinelli/Dormont- soulignait les limites et les risques juridiques d’un bouleversement irréfléchi des relations entre auteurs et éditeurs dont les conséquences pourraient être à double tranchant.

Et de renvoyer les recommandations du Rapport Racine à une renégociation entre les instances collectives, en clair, entre les syndicats représentatifs des auteurs et des éditeurs. Or, comme ils l’ont expliqué, les AAA œuvrent en marge de ces instances, ils se revendiquent comme un organe d’expression.

Lever les ambigüités

Mais en perturbant l’élection du Grand Prix, ils vont bien plus loin : ils posent un véritable acte politique. La situation est d’ailleurs bien ambigüe. Ainsi voit-on un Benoit Peeters, à la fois fondateur des États généraux de la Bande dessinée, avec Valérie Mangin et Denis Bajram et un temps administrateur d’une instance de représentation collective comme la Société civile des auteurs multimedia (Scam), soutenir ouvertement ce « vote protestataire ». On voit par conséquent que la crise est bien plus profonde.

Et maintenant ?

Rien n’est joué pour l’heure et la tension reste palpable : rien n’empêche que Pénélope Bagieu ou Catherine Meurisse ne s’abstiennent, vu les circonstances, d’accepter ce Grand Prix, comme l’avait fait Riad Sattouf en 2016 qui avait rejeté sa nomination au profit d’une autrice. Le prix reviendrait automatiquement à Chris Ware qui pourrait très bien, lui aussi, le décliner. On ne serait pas plus avancé...

Il devient plus que nécessaire de s’interroger sur la finalité de ces actions contre le FIBD et sur l’utilité de ce « vote protestataire. » On en profiterait alors pour lever les ambigüités et permettre de voir s’exprimer d’autres voix que ces mouvements de protestation non structurés et sporadiques, ou les auteurs anonymes de nos forums, des voix qui représenteraient effectivement la profession et qui viendraient avec des vraies propositions dans un esprit de concertation. Le métier en a besoin en ces temps de reprise.

Le visuel du FIBD pour le Grand Prix 2021 détourné par le collectif AAA
Le règlement du Grand Prix [PDF]

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
15 Messages :
  • « si le Festival ne communique pas, et ce depuis l’origine, les chiffres de la ventilation des voix qui se sont portées sur des noms d’auteur·rice·s lors de la désignation du Grand Prix, c’est par respect pour ces dernier·e·s : s’il les diffusait cela reviendrait à établir un classement qui n’entre pas dans l’esprit de ce Prix, créé il y a près de 50 ans, et qui a compté dans la carrière de nombreux artistes. »

    À partir du moment ou trois noms sortent d’un chapeau et qu’un des trois doit être choisi, il y a classement. L’esprit d’un prix, c’est la compétition avec un podium. L’esprit d’un prix c’est le classement.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 8 juin à  22:20 :

      Sur ce point, le FIBD a raison. Diffuser le résultat complet des votes conduirait à faire connaître un classement de l’ensemble de la profession selon les critères de popularité de chacun. Ce serait désastreux pour les relations des auteurs entre eux, et pour leur estime personnelle. Au tennis, le 497e mondial sait qu’il existe 496 joueurs meilleurs que lui. Mais la création de BD n’est pas un sport ni même une compétition entre auteurs. Il s’agir de choisir les auteurs qui méritent le Grand Prix, pas de classer tout le monde selon sa popularité parmi ses pairs, faut pas délirer !

      Répondre à ce message

      • Répondu le 9 juin à  17:19 :

        Il ne faut pas classer les auteurs, il ne s’agit pas d’une compétition, mais il y a quand même un classement et un trio de tête qui "méritent" le Grand Prix, vous vous êtes relu ou vous dîtes toujours tout et son contraire ? Cette sélection opaque d’auteurs est à l’image d’un festival qui fait du placement de produits avec des auteurs qui correspondent à l’image de la BD qu’il veut véhiculer, ni plus, ni moins. Tout le monde le sait, ça fait des années que c’est comme ça. Il faut faire avec. Quant aux relations entre auteurs et estime de soi, il suffit de voir avec quel mépris nous sommes considérés par les institutions, les éditeurs et certains salons, comme celui-là, pour comprendre qu’elles ne sont pas au beau fixe.

        Répondre à ce message

  • Sans transparence totale, pas de vote démocratique, c’est pas très compliqué à comprendre.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 8 juin à  09:46 :

      Qualifier les AAA de « gilets jaunes de la BD », évoquer une ressemblance imaginaire de leur logo avec le symbole de l’anarchisme ne va pas contribuer à apaiser les débats. D’autre part, si les auteurs s’expriment anonymement sur Actua Bd, c’est parce que l’interface du site le leur permet.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 9 juin à  06:21 :

        Je trouve la comparaison plutot juste
        petit rappel d’une des revendications principales des gilets jaunes "pouvoir vivre décemment de son travail"
        pour l’anarchie oui peut etre, quoi que le mouvement défend le partage des richesses.
        Quand a l’apaisement, on est loin de la révolution et de toute façon c’est la sourde oreille des institutions, du ministere et du marché.

        Répondre à ce message

    • Répondu le 8 juin à  09:58 :

      C’était en 2016 la polémique sur la faible représentation des autrices, pas en 2006. Riad Sattouf n’était pas parmi les premiers à refuser la récompense. De plus il a accepté d’être chevalier des arts et lettres cette année-là, tandis que les autrices Julie Maroh, Tanxx, Aurélie Neyret et Chloé Cruchaudet refusaient cette distinction.

      Répondre à ce message

  • Je lis ledit règlement proposé en pdf joint à l’article et si en effet l’article 3 désigne « toute auteur/autrice vivant.e de bande dessinée », il ajoute un « (cf.article 5) », et lisant cet article 5 extrêmement mal rédigé j’arrive à la conclusion qu’il établit bien que toutes les saisies libres, même erronées au regard des critères d’attribution du prix, seront acceptées.
    Il est clair que le Festival ferait mieux de publier les chiffres des votes, et de démontrer que Bruno Racine n’arrive pas dans les trois premiers en pourcentage (article 5.3), s’il veut épuiser cette polémique.
    Car la démonstration qu’il propose fuit pour le moment par plusieurs larges trous.
    Je note d’ailleurs que l’article 8 stipule que « le règlement peut être modifié à tout moment sous forme d’un avenant par 9e art + » en rigolant fort.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 9 juin à  04:54 :

      Sans compter que " vivant de la bande dessinée" de veut pas dire grand chose. Je connais quelques votants - et donc publiés, parfois depuis des années - pour qui la bande dessinée n’est qu’un boulot secondaire. A leur grand regret...

      Répondre à ce message

      • Répondu le 9 juin à  06:39 :

        Vous pouvez très bien être auteur de romans et éditeur de bandes dessinées. Vos romans ne vous font pas vivre parce qu’ils ne vous rapportent pas assez mais fait de vous un auteur quand même. En revanche, les bandes dessinées des autres que vous publiez vous rapportent un salaire confortable. Par conséquent, vous vivez de la bande dessinée. Conclusion : vous êtes un auteur vivant de la bande dessinée.

        Répondre à ce message

        • Répondu par Eric Wantiez le 9 juin à  18:54 :

          C’est "auteurs vivants de bande dessinée" et pas "auteurs vivant de la bande dessinée". Grosse nuance, et heureusement parce que les auteurs vivants de la leur travail de bd ne sont pas bien nombreux !

          Répondre à ce message

      • Répondu le 9 juin à  06:54 :

        « toute auteur/autrice vivant.e de bande dessinée »

        En français, le neutre s’accorde au masculin, à quoi bon s’embêter la vie avec cette révolution de salon. Ou bien on invente un accord neutre qui ne soit ni masculin, ni féminin. Ou bien on laisse la langue avec ses séquelles pour nous simplifier la vie. Mais pitié, l’écriture inclusive avec sa graphie aléatoire, c’est illisible.
        Vivant ne veut pas dire la même chose que vivant.e
        Un autrice vivant de la bande dessinée ne veut pas dire une autrice vivante vivant de la bande dessinée.

        Tout auteur de bandes dessinées vivant.
        Parce que la plupart des auteurs qui votent ne vivent pas de la bande dessinée mais survivent…

        Répondre à ce message

      • Répondu par Ced35 le 9 juin à  08:03 :

        La rédaction de ce texte est là encore pas terrible, car j’ai eu un petit doute moi aussi, mais il s’agit bien de « vivant.e de bande dessinée », soit en vie, pas décédé.e. Et non pas vivant.e de la bande dessinée, gagnant sa vie avec, ce qui serait un critère trop restrictif et difficile et long à vérifier en effet.

        Répondre à ce message

  • Il devient plus que nécessaire de s’interroger sur la finalité de ces actions contre le FIBD et sur l’utilité de ce « vote protestataire. »

    Ce que monsieur Pasamonik qualifie de vote protestataire nous a semblé être un bon moyen de faire parler de notre lutte dans les médias. Cette action n’était pas contre le FIBD, mais utiliser le plus grand festival bd du monde pour faire connaitre notre lutte ne nous a pas semblé complètement idiot. Nous voulions une action médiatique, il semble que nous ayons plutôt réussi.
    Et non, je ne suis pas un gilet jaune anarchiste.

    Répondre à ce message

  • Franchement, Didier, Franck baudoux aurait pu la jouer plus finement, plus fair play, ou avec un peu d’humour. C’est pas contre le fibd, mais contre un système qu’il faudrait réformer. Les a.a.a. l’indiquent dans leur réponse. On n’écoute ou ne voit les auteurs en bande dessinée que quand il y’a fond, sinon pas.

    Répondre à ce message