Graton, Lapière & Benéteau : « Il fallait que le personnage de Michel Vaillant puisse rejoindre les questionnements du vingt-et-unième siècle. »

9 décembre 2013 4 commentaires
  • Pour son retour en grâce, Michel Vaillant ne joue pas la carte du vintage. Récit du retour réussi d’une série qui se cherchait de nouveaux défis. Philippe Graton, Denis Lapière et Benjamin Benéteau nous parlent de la réalisation de « Voltage », le nouvel album.

Les héros classiques de la bande dessinée, disons ceux qui ont passé les 50 ans d’existence, ont rarement l’occasion de se poser la question de la modernité. Or, c’est complètement le cas de la nouvelle saison de Michel Vaillant. Cette remise à plat était essentielle ?

Philippe Graton : Oui. D’abord, je n’ai rien inventé, Michel Vaillant a toujours évolué avec son époque. Il a couru contre Jean-Manuel Fangio et Jean Behra dans les années 1950, contre Senna et Prost dans les années 1980 ou Schumacher dans les années 2000. Il suivait l’évolution du sport automobile. Mais en revanche, il était resté ce personnage créé dans les années 50, avec les caractéristiques des héros de ce temps-là. Dans les dernières aventures, et je ne pouvais m’en prendre qu’à moi même puisque que ça fait vingt ans que j’écris les scénarios de « Michel Vaillant », il y avait un sentiment de tourner en rond. J’avais envie d’autre chose, mais je n’y arrivais pas. L’évolution actuelle du monde automobile est passionnante, sur le plan sportif, technologique, sur les enjeux stratégiques des nouvelles énergies, mais aussi à propos de la place de la voiture dans la société. C’est une remise en question globale. Il fallait que le personnage de Michel Vaillant puisse rejoindre ce questionnement du vingt-et-unième siècle.

Graton, Lapière & Benéteau : « Il fallait que le personnage de Michel Vaillant puisse rejoindre les questionnements du vingt-et-unième siècle. »
"Voltage" est le deuxième album de la nouvelle saison
© Graton - Lapière - Bourgne - Benéteau

C’est une optique un peu à contre-courant, car généralement, les héritiers d’une série mythique jouent la carte du vintage, et figent la série dans une époque précise…

PG : Je savais qu’en suivant cette option, j’allais m’attirer les foudres des talibans de la BD des années 1950, dont beaucoup, y compris des gens très proches, me disaient : « resitue Michel Vaillant dans les années 1960, qu’est-ce que les bagnoles étaient belles, pourquoi ne pas faire la jeunesse de Michel Vaillant ? ». Mais je n’ai pas envie de regarder en arrière. Ce qu’il se passe aujourd’hui est passionnant. Le problème, c’est qu’il faut rendre crédible un personnage créé il y a plus de cinquante ans, dans les défis actuels. Là était la clé : il fallait enrichir et approfondir le personnage, lui donner des questionnements, des failles, des doutes.

Denis Lapière : Quand je suis arrivé sur le projet de la nouvelle saison, je suis posé la question : fallait-il actualiser complètement ? Certainement, car les derniers albums avaient laissé de côté les problèmes que pouvaient rencontrer une marque comme Vaillante. Il fallait la rendre plus réaliste. Mais, il est vrai qu’on aurait pu faire un Michel Vaillant rétro, à l’époque du « Treize est au départ ». Peut-être que ça pourrait faire un super one-shot un jour. Cependant, le défi de la modernité était bien plus excitant.

Suite aux événements de l’album précédent, Michel Vaillant se retrouve privé de licence et donc de courses sur circuit. C’est plutôt surprenant d’enlever son permis de conduire au héros d’une série dont le sujet est la course automobile !

PG : C’était le coup de théâtre pour le début de ce deuxième album. On en a beaucoup parlé avec Denis Lapière, qui avant de s’y connaître beaucoup en voiture et d’aimer Michel Vaillant est un très bon scénariste, il connaît la dramaturgie et les règles d’architecture d’un récit. A la fin de « Au nom du fils », Michel Vaillant a quitté une course au moment du départ, commettant une imprudence que personne n’aurait jamais pensé qu’il puisse commettre. Peut-être a-t-il compris qu’il y avait quelque chose qui comptait plus pour lui que le sport automobile ? C’était intéressant pour l’évolution du personnage et ça donnait une scène très spectaculaire. Mais tout cela a un prix… Si un pilote fait ça, il reçoit une sanction. Michel n’est pas au dessus des lois de la course.

Privé de licence, Vaillant est dans le doute
© Graton - Lapière - Bourgne - Benéteau

DL : La caractérisation des personnages est certainement ce qui m’a attiré dans ce projet. En plus, j’ai introduit un personnage qui permet de mieux connaître Michel, petit à petit. L’envie de cette reprise, c’était de donner plus d’humanité à tous les personnages. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles ils sont venus me chercher. Je suis connu dans mon boulot pour être quelqu’un qui restitue l’humanité dans ses histoires. Je me suis rendu compte que dans tous le travail préparatoire, tous les personnages étaient revisités, sauf Michel ! Parce qu’on osait pas y toucher. Alors, forcément, j’ai eu envie de m’y frotter !

« Voltage » fait écho à l’un des titres les plus célèbres de la série , « Mach 1 pour Steve Warson », sauf qu’ici, les rôles s’inversent. Michel s’illustre sur le Lac Salé de Bonneville et Steve rêve d’un destin politique… Vous revisitez les classiques en vous ouvrant de nouvelles pistes ?

PG : Je n’ai pas eu en tête un remake, et je vous avoue que je n’ai pas un seule seconde pensé à « Mach 1 pour Steve Warson » en écrivant ce tome avec Denis. Le seul point commun, c’est le lieu. On ne fait que très brièvement référence à Chuck Danver et au Sonic Bird. C’est l’objet d’un dialogue je crois. L’idée n’était pas du tout de revisiter « Mach 1 ». Ceci dit, j’ai eu l’occasion de faire un reportage au Lac Salé et d’observer tous les fous furieux qui s’y rendent pour battre des records de vitesse. C’est un endroit unique et j’ai été séduit parce qu’on retrouve là l’esprit d’origine du sport automobile. Ce sont des gens qui bricolent des engins incroyables, extravagants et qui risquent leur vie pour battre un record. Ça fera peut-être un jour l’objet d’un Dossier Michel Vaillant.

DL : A aucun moment je me suis dit que nous étions en train de revisiter un classique. J’ai relu « Mach 1 pour Steve Warson » après, et j’en ai conclu que nous étions ailleurs. Dans cet album, c’était l’avènement du Leader. Avec « Voltage », on n’a pas gommé le passé, mais on ne s’intéresse pas à l’autocitation ou à l’hommage permanent. Par exemple, on voit Hawkins, l’un des Texas’Drivers, sur le Lac Salé. C’est n’est pas un clin d’œil. C’est normal qu’il soit là : c’est un pilote américain, du Texas, le type même de gars assez fondu pour aller rouler à du 500 km/h dans un machin qui tient à peine avec des boulons et qui s’arrête avec deux parachutes !

C’était déjà le cas dans le premier tome de la saison, mais à nouveau fiction et réalité se rencontrent. Pour cet album, vous avez collaboré avec Venturi. Comment est né ce partenariat ?

PG : A l’origine, c’est une lettre de Gildo Pastor, l’homme qui a racheté Venturi et lui a donné un nouveau souffle avec cette orientation électrique. C’est un aventurier de la technologie automobile, amoureux et passionné. Il m’a écrit il y a 5 ou 6 ans pour attirer mon attention sur l’activité de Venturi. J’avais gardé en tête cette idée. Quand on a attaqué le scénario de « Voltage », j’ai repensé à sa proposition. Je suis allé avec Denis le rencontrer à Monaco et nous avons réalisé qu’ils étaient en train de vivre de véritables aventures. Pas seulement en battant le record du monde de vitesse avec un moteur électrique, parce que Venturi mène aussi des challenges en Antarctique avec des véhicules électriques dans des conditions subarctiques,… Ils font des prouesses technologiques extraordinaires ! On y a trouvé de la matière pour un scénario.

DL : Philippe et moi essayons d’inscrire cette BD, non pas dans le présent, mais carrément dans le futur. Il faut avoir un coup d’avance.

On évoque de plus en plus l’électricité comme l’avenir de l’automobile. On sent tout de même des tiraillements chez les Vaillant. Des conflits générationnels couvent ?

DL : C’est surtout le monde de l’automobile qui est divisé là dessus. Beaucoup d’entreprises se sentent obligées d’y aller parce que le public y croit, mais pas eux. Il y a des firmes qui sont schizophrènes !

PG : Je connais des personnes qui s’occupent de recherche et développement de marques automobiles, qui m’ont dit qu’ils n’iront pas dans l’électrique, parce qu’ils ne savent pas où ça mène. Mais d’un point de vue marketing, ils sont obligés de proposer des véhicules électriques. Il y a un terrain à occuper.

Conflits générationnels
© Graton - Lapière - Bourgne - Benéteau

DL : C’est une nouvelle économie. Technologiquement, on peut savoir où l’on va. On sait que tout l’univers de l’automobile va dépendre des batteries et de la gestion des batteries. Donc de l’informatique et de l’avancée technologique dans l’accumulation et la restitution de l’électricité. Pour le reste, une fois que la voiture sera construite elle pourra durer quinze ans ! A part les suspensions et les plaquettes de frein, l’usure sera bien moindre qu’avec un moteur à explosion. En changeant les batteries et le processeur, la voiture sera renouvelée. Dans ce contexte, que vont devenir les fabricants d’automobiles ? Des fournisseurs d’ordinateurs et de batteries ? Je pense que ça les effraie.

Philippe Graton, Denis Lapière et Benjamin Benéteau
à Bruxelles, en décembre 2013

Graphiquement, ce deuxième album explore d’autres atmosphères, il n’y a pratiquement pas de scène sur circuit. L’essentiel de l’action se déroule sur le Lac Salé…

DL : Ce qui était intéressant du point de vue du scénario, c’est comment on raconte en bande dessinée l’histoire d’un bolide de 80 cm de haut qui file à 700 à l’heure sur une étendue blanche. Franchement, il n’y a rien de moins facile à mettre en scène ! Voilà un challenge pour les auteurs ! On a beaucoup sué là dessus avec Benjamin Benéteau, pour arriver à rendre ça le mieux possible. J’espère que les lecteurs seront convaincus.

Benjamin Benéteau : En lisant le scénario, je me suis dit que ça ne serait pas de la tarte. Je me suis heureusement rapidement rendu compte qu’autour de ce lac, il y avait des éléments graphiques qui pouvaient être intéressants. C’est à dire que je pouvais jouer sur le blanc du désert, les montagnes, des contrastes et des nuances particulière. Il y a également un travail sur les bruitages, plus proches de ceux des réacteurs d’avion. Enfin, ce scénario était une véritablement occasion d’interroger la mise en scène : trouver des plans plus intéressant pour exprimer la vitesse, les accélérations linéaires,… La palette graphique m’a permis de faire des effets spéciaux comme cette planche où j’ai intégré un effet de vibration dans le cockpit. Ce sont des innovations.

Après deux albums accomplis, près d’une centaine de planches de « Michel Vaillant », comment vous sentez vous dans ce rôle difficile de designer des nouvelles Vaillante ?

BB : J’évite de penser au fait que j’assume l’héritage de 70 albums, sinon ça me tétanise. J’essaie plutôt d’assumer au mieux ce qu’on m’a confié : imaginer des voitures en phase avec notre modernisation de la série. Pour le premier album, c’était une découverte, le début d’une méthode de travail avec Marc Bourgne. Pour celui-ci, on confirme, on prend plus de plaisir, car nous sommes plus au point. Dans « Voltage », j’ai créé un tout nouveau modèle en liberté, une voiture de sport racée, dans la lignée des Vaillante, mais à ma façon. Je pense que Marc et moi sommes plus à l’aise dans nos planches, on arrive à trouver un équilibre plus évident que dans «  Au nom du fils ».

Une dernière question rituelle, pour conclure : quel est l’album qui vous a donné envie de faire de la bande dessinée ?

PG : « Le retour de Steve Warson ». Je me suis rendu compte avec cet album que la BD pouvait être au moins aussi évocatrice que le cinéma. Mais en fait, le déclic, c’est un reportage photo au Vietnam pour l’agence Sigma, mon premier métier. Je suis revenu avec des tonnes de clichés et de notes sur ces décors. J’ai pensé que situer l’action d’un Michel Vaillant dans un rallye au Vietnam sera génial. C’est ainsi que, poussé par Jean Graton, j’ai écrit « La Piste de Jade » .

BB : J’en citerai deux. Tout d’abord, « Du sable plein les dents » de Hermann. Je le relis encore et à chaque fois, j’ai l’impression de le redécouvrir : quelle mise en scène, quelle narration ! Ensuite, le cycle du Pays Qâ dans « Thorgal », qui a été mon premier contact avec la bande dessinée adulte : un dessin fascinant et une histoire assez dure.

(par Morgan Di Salvia)

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4 Messages :
  • Chic, un nouveau Bob Morane !
    9 décembre 2013 16:21

    Mais où est Bill Ballantine ?

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  • ""C’est une optique un peu à contre-courant, car généralement, les héritiers d’une série mythique jouent la carte du vintage, et figent la série dans une époque précise…

    PG : Je savais qu’en suivant cette option, j’allais m’attirer les foudres des talibans de la BD des années 1950, dont beaucoup, y compris des gens très proches, me disaient : « resitue Michel Vaillant dans les années 1960, qu’est-ce que les bagnoles étaient belles, pourquoi ne pas faire la jeunesse de Michel Vaillant ? ». Mais je n’ai pas envie de regarder en arrière. Ce qu’il se passe aujourd’hui est passionnant. Le problème, c’est qu’il faut rendre crédible un personnage créé il y a plus de cinquante ans, dans les défis actuels. Là était la clé : il fallait enrichir et approfondir le personnage, lui donner des questionnements, des failles, des doutes.""

    Bravo ! Un peu d’air frais dans les vieilles bd’s !

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    • Répondu par Joel le 11 décembre 2013 à  08:01 :

      Je n’étais pas très "voiture et M. Vaillant", mais je m’étais laissé aller pour le tome 1 (le nom Lapière y était pour quelque chose). Je ne l’avais pas regretté, excellent moment de lecture. Une série bien relancée et modernisée, pas toujours le cas ces derniers temps.(NB : la ressemblance avec BM existait déjà avant la nouvelle saison)

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