Grégory Charlet : « Le vivant n’est pas forcément décryptable ».

5 juin 2004 0
  • Révélé par la série « Le Maître du Jeu » (Editions Delcourt), une aventure fantastique dérivée de celle des Stryges qu'il réalise sur un scénario d'Eric Corbeyran, Grégory Charlet s'est jeté seul à l'eau avec une nouvelle saga pour Dargaud, « Kabbale », dans laquelle le naïf Gaël se débat entre le monde imaginaire qui surgit de sa planche à dessin et la réalité grise d'une société dans laquelle un gosse peut mourir parce qu'il a volé une voiture.

Hélas pour lui, « Ici-bas est maître » et la réalité se rappelle à lui au cours d’une manifestation l’entraînant de force dans une aventure aux méandres tumultueux. Le deuxième tome de la série, Carole, est paru il y a quelques semaines. Rencontre avec son créateur.

Grégory Charlet : « Le vivant n'est pas forcément décryptable ».  Quel est le sens donnes-tu au mot Kabbale par rapport à ton histoire ?

-  Dans la société, il y a des choses qui nous dépassent, des gens qui n’ont pas des codes de conduite dans leurs relations avec les autres, du respect par exemple. Dans les préceptes de la Kabbale, il ressort un ensemble de règles de conduite dans la société avec un mode de vie le plus épanoui possible et respectueux vis-à-vis des autres.

"Carole"
Le deuxième volet de la série "Kabbale". (Editions Dargaud).

Il y a aussi surtout la recherche d’une probation de soi-même, une logique qui pourrait se retrouver dans le cheminement de mes albums. On a dit aussi que dans la Kabbale, il y a toute l’histoire de l’humanité qui est écrite, du commencement à la fin. Je vais peut-être aussi travailler sur cela. Je ne sais pas encore. Il y a beaucoup d’onirisme dans ces deux premiers albums. Je n’ai pas l’intention d’en faire une exploitation directe de toute façon. Mais mon personnage vit dans un monde où il n’est pas bien. Il trouve que la vie est peut-être un peu injuste. Or, un jour, il va découvrir que tout est déjà écrit et qu’il donc en chier pendant toute sa vie. Il trouve cela dégueulasse. Ce sont des choses comme cela que je voulais exploiter.

-  C’est quoi l’histoire ?

-  Il s’agit d’un personnage qui évolue dans une société. Il est vachement candide au départ. Ce qu’il va vivre va le changer. Il va évoluer psychologiquement, changer d’opinion sur les choses de la vie, croire puis ne plus croire en certaines choses. Ce n’est pas une histoire qui fait évoluer le personnage : c’est le personnage qui va faire évoluer l’histoire.

"Kabbale"
"C’est le personnage qui fait évoluer l’histoire" (Editions dargaud)

-  Il y a une dimension personnelle dans ce récit. On te sent très impliqué.

-  Oui. C’est parmi les projets que je fais l’un de ceux où je mets le plus mes tripes.

-  Dans le sens d’une révolte ?

-  Le monde va mal. Je suis un peu atterré par tout ce qui se passe. Ne serait-ce que dans le comportement des gens vis-à-vis des autres. Rien qu’en allant dans la rue on peut s’en apercevoir. Il n’y a pas longtemps, j’ai eu un accident. Je portais des béquilles et je me suis fait bousculer dans la rue par des gens parce qu’ils étaient pressés.

-  C’est une BD à message ?

-  Je ne donne aucune solution et je ne dénonce pas. Dénoncer, c’est facile. Si on prend la politique du Front National, ils dénoncent. Ce n’est pas pour autant une bonne chose. Il y a des problèmes qui sont posés et mon personnage, Gaël, réagit par rapport à cela. Il essaye de trouver un sens à la vie par rapport à cette société. Qu’est-ce qu’on fout là ? A quoi on sert ? Quel est notre cheminement ? Est-ce qu’on est seulement là pour consommer ?

-  Il y aussi l’idée que l’on est manipulé, que « La Vérité est ailleurs ».

-  Je vois plus la société à la manière de Zola dans La Bête humaine. C’est un livre violent, parfois trop même. Il y a une scène où le conducteur d’une locomotive se jette dans le vide. Le train n’arrête pas d’augmenter la cadence. Dans un wagon, des soldats assistent à la scène et continuent de chanter comme si rien ne s’était passé. J’imagine un peu la société comme cela avec de temps en temps quelqu’un qui essaie d’arrêter la machine.

Grégory Charlet
"Le lecteur doit parfois accompagner mon personnage." Photo : (c) D. Pasamonik

-  Chez Zola, il y a un déterminisme lié à l’atavisme des Rougon-Macquard. On retrouve cela chez toi ?

-  Je pense qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il y a moyen de vivre mieux dans cet univers et ce, à plein de niveaux. Nous devons réaliser que l’autre est aussi un personnage vivant. Quand un mec arrive en fin de soirée pour faire la baston, qu’il pense aux conséquences que cela peut avoir pour les autres. Il faut prendre ses responsabilités. Comme vis-à-vis des problèmes écologiques, alors que l’eau est en passe de valoir aussi cher que le pétrole.

-  Cette BD est un exutoire à tes angoisses sur l’avenir ?

-  Il y a un petit peu de tout cela. En même temps, je ne donne pas des prescriptions pour que tout aille mieux. C’est mon personnage qui mène l’histoire. Il arrive souvent que mes histoires aillent dans une direction que je n’avais pas prévue à cause de cela. Ils deviennent pour ainsi dire vivants à part entière. J’apprécie quand mes lecteurs prennent Gaël à partie, le traitent de connard au premier degré, comme s’ils le connaissaient. Par ailleurs, mes albums ont plusieurs sens de lecture. Il y a un effort à faire pour accéder à la pleine compréhension de mes histoires. Tous les lecteurs n’y parviennent pas, notamment dans ces scènes d’introspection où mon personnage se retrouve seul devant la fenêtre, l’air un peu perdu dans ses pensées. Il est avec lui-même, en train de réfléchir. Et c’est à nous, lecteurs, de l’accompagner.

-  C’est la première série où tu interviens seul. C’est très différent de ton travail avec Corbeyran sur « Le Maître du Jeu » ?

-  Ah, mais, travailler avec Corbeyran, c’est une récréation ! C’est uniquement un travail de graphiste. Bien sûr, je réfléchis sur la narration, sur les décors, sur la mise en page. Mais ici, je décide de tout : cadrage, mise en scène, etc. Ce n’est pas forcément bien géré, mais je le fais. Cela me demande parfois de recommencer des pages. Cela sort beaucoup plus de l’intérieur. Mes lecteurs réagissent bien. Ils apprécient de trouver des choses plus intimistes, proches de leurs préoccupations. Gaël et Carole ne sont pas forcément compréhensibles. Déjà leur amour est compliqué. Parmi les gens que l’on connaît, il y a parfois des comportements que l’on ne comprend pas parce qu’on ne connaît pas la personne. C’est ce que j’ai voulu un peu montrer. Le vivant n’est pas forcément décryptable.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 4 juin 2004.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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