Gregory Laurent (Foire du Livre de Bruxelles) : "Rendre la Foire du Livre gratuite nous a permis de renouer le dialogue avec les éditeurs"

19 février 2016 4 commentaires
  • Opération séduction à la Foire du Livre de Bruxelles. Une nouvelle équipe a pris les rênes du salon et propose une vision audacieuse de ce grand rendez-vous littéraire en le rendant gratuit. Gregory Laurent et Fabrizio Borrini, respectivement Coordinateur général et Coordinateur du pôle BD, affichent sans complexe leurs ambitions et leur discours va droit au but.
Gregory Laurent (Foire du Livre de Bruxelles) : "Rendre la Foire du Livre gratuite nous a permis de renouer le dialogue avec les éditeurs"
La Foire du Livre taille un costume à Manneken Pis
Designer du costume : Olivier Saive
Crédit photo : DR

Fabrizio Borrini, vous êtes le coordinateur du pôle BD de la Foire du Livre de Bruxelles et le créateur de la Comix Factory, qui remplace désormais l’Imaginarium. Pourriez-vous nous présenter cette nouvelle attraction ?

Fabrizio Borrini : La Comix Factory est le nouveau parti-pris scénique qui remplace l’Imaginarium. Nous avons élargi cet espace qui faisait initialement 200 m2 à 800 m2. La grande nouveauté de ce lieu de spectacle, où les dessinateurs sont confrontés à d’autres formes d’expression telles que la video maping, le théâtre ou la musique, est que nous avons créé un espace consacré aux ateliers, aux laboratoires, aux rencontres, aux rencontres multimédias entre la BD papier et la BD numérique. Voilà en quelques mots ce que propose la Comix Factory.

L’Imaginarium était un rendez-vous bien installé auprès du public de la Foire du Livre. Il a d’ailleurs permis à des auteurs tels que Romain Renard d’expérimenter de nouveaux concepts narratifs. Pourquoi avez-vous décidé de remplacer cette animation qui avait pourtant fait ses preuves ?

Fabrizio Borrini : Nous avons changé parce qu’il fallait passer à autre chose. Il y a eu un changement de direction au sein de la Foire du Livre. L’Imaginarium est devenu la Comix Factory mais c’est la même équipe, les même créateurs, le même coordinateur. Avec Gregory Laurent, nous nous sommes mis d’accord pour une refonte du concept afin de proposer au public et aux auteurs quelque chose de plus créatif et de plus réjouissant encore.

Cette année, vous avez changé de politique en faisant de la Foire du Livre un événement gratuit. Pourquoi ?

Gregory Laurent : Je sais que vous avez déjà la réponse... Lorsque l’on regarde la plupart des festivals tels que La Fête de la BD ou La Foire du Livre Belge, à un moment, il faut avoir le courage de voir les choses en face et reconnaître que dans les événements littéraires, il y a ceux qui sont en progression et d’autres qui sont en perte de vitesse. C’est à dire : le modèle gratuit et le modèle payant. Pour moi, c’est un contresens que de payer une entrée à un événement où l’on va s’acheter des livres. L’idée c’est d’acheter des livres, c’est cela qui est important ! Acheter des livres, c’est apporter sa contribution à l’industrie du livre, c’est aussi soutenir l’émergence de nouveaux talents et d’aider toute la profession. C’est cela qu’il faut faire ! Nous, nous sommes une association sans but lucratif. Nous ne sommes pas là pour faire du chiffre. Notre mission est d’organiser des événements pour la profession, pour la collectivité et c’est important de se recentrer sur cet objectif.

Fabrizio Borrini et Gregory Laurent
Crédit photo : Christian Missia Dio

La Foire du Livre de Bruxelles est un rendez-vous important pour les amateurs de BD en Belgique. Que représente ce secteur en terme d’affluence pour votre manifestation ?

Fabrizio Borrini : C’est assez difficile à dire... Ce qui est évident pour nous c’est que la BD est de plus en plus présente à cet événement et les éditeurs nous font de plus en plus confiance, particulièrement cette année. La Foire du Livre prend des risques en tentant des expériences et en créant des pôles d’expérimentation où on laisse de l’espace à des auteurs émergents, des artistes underground, et pas seulement dans la BD.Cell-ci est d’ailleurs présente grâce à l’Atelier 24 et la Fanzinorama.

Notre idée est de recevoir des auteurs, qui seront visible grâce à ce que nous avons mis en place pour eux, mais aussi grâce à leur esprit de partage car ils inviteront d’autres collectifs. Finalement, nous nous retrouverons avec une centaine d’auteurs sur cinq jours. Des auteurs qui n’auraient pas eu la possibilité de s’offrir des stands mais à qui nous mettons à disposition des espaces. C’est du win-win car ils nous offrent aussi du contenu que nous pourrons mettre à la disposition des visiteurs du salon.

Gregory Laurent : Il y a une étude qui est parue dans Livres Hebdo qui expliquait que la BD est le premier genre de livre vendu dans le commerce. Je pense que la BD représente entre 35 à 40% des livres vendus en Belgique. C’est pour cela qu’à la Foire du Livre, nous sommes en train de mettre en place un nouveau système pour mesurer les attentes du public car nous savons que la BD est très appréciée.

Le Marsupilami par Batem
Illustration réalisée jeudi lors de la Comix Factory.
Crédit photo : DR

La Foire du Livre est le rendez-vous des grandes signatures belges et internationales. On y croise des auteurs tels qu’Amélie Nothomb ou Dany Laferrière. Où se situe la Foire du Livre belge par rapport aux autres grands rendez-vous littéraires européens comme le Salon du livre de Paris ?

Gregory Laurent : C’est marrant que vous parliez de Paris parce que l’événement français se repositionne, se questionne en ce moment, comme l’a fait Bruxelles dans le passé, mais de manière différente, en discutant avec d’autres organisateurs de salons du livre. Tout le monde se pose la question de savoir quel est l’avenir d’une foire du livre. En ce moment, tout le monde essaie d’organiser des événements en laissant de plus en plus de côté l’aspect "foire", mais en valorisant l’aspect “rencontres”.

Par rapport aux autres événement européens, je pense que Bruxelles reste l’une des destinations les plus importantes parmi les villes francophones en ce qui concerne les salons littéraires. Livre Paris, c’est très grand et je pense que notre salon se situe en seconde position dans la hiérarchie des événements autour du livre. Après il y a Montréal, Genève, Québec, mais c’est autre chose.

Le rendez-vous belge doit être marqué dans les agendas de tous le monde. Y compris des éditeurs. Y compris des exposants. Ça, nous l’avions bien compris. Il faut travailler avec eux, il faut les écouter. Nous devons être plus au service de la profession. Ça prendra du temps mais c’est une démarche nécessaire.

Depuis ses débuts et jusqu’en 1996, la Foire du Livre de Bruxelles se tenait sur le Plateau du Heysel. C’était une période faste. Puis, la Foire a dû quitter cette adresse prestigieuse et s’est cherchée durant tout un moment, ce qui a nuit à ses relations avec certaines maisons d’édition. Comment se portent vos relations avec les éditeurs aujourd’hui ?

Fabrizio Borrini : C’est vrai, nous l’avions ressenti. Lorsque nous avions repensé le concept de la Foire du Livre, nous avons été à la rencontre des éditeurs et je pense qu’aujourd’hui, ils reprennent confiance. Il y a un nouveau climat.

Il y a une nouvelle direction, une nouvelle équipe, un nouvel état d’esprit et je pense que les éditeurs sont bien conscients que nous mettons en place de nombreux événements éclectiques afin de valoriser au mieux leurs auteurs. Nous cherchons à toucher le plus large public possible. Lorsque nous programmons la Comix Factory, nous ne le faisons pas sans les éditeurs. Nous travaillons main dans la main avec eux et il y a un vrai rapport de confiance qui s’est installé entre nous. Pour nous, il est très important que les éditeurs de BD se sentent bien avec nous car nous avons encore de nombreux projets à mener avec eux.

Crédit photo : Christian Missia Dio

Êtes-vous dans la même démarche avec les éditeurs des autres secteurs du livre ?

Gregory Laurent : Je pense qu’il y a quelque chose qui se met en place. Souvenez-vous : nous avions fait une annonce par rapport à la gratuité vis-à-vis des enseignants et des enfants de moins de 12 ans. Nous avions ensuite communiqué auprès des professionnels. Mais je trouvais que cela n’allait pas assez loin. Il nous fallait poser un acte fort afin de pouvoir installer un dialogue et séduire à nouveau certains éditeurs qui ne venaient plus. Je pense notamment à toute une série d’éditeurs jeunesse. Proposer la gratuité de la Foire du Livre à tous les publics nous a permis d’atteindre cet objectif et nous avons multiplié par trois le nombre d’écoles inscrites pour visiter notre événement.

Par rapport aux enseignants aussi, car nous travaillons avec l’association Carte Prof. Nous leur offrons même le café ! Cela peut paraître anodin mais, par ce geste, nous montrons que nous sommes totalement investis dans notre démarche ! C’est une année d’investissements pour la Foire du Livre. Beaucoup de gens ont crié au loup lorsque nous avons décidé de la rendre gratuite. Nous leur avons expliqué qu’ils nous ont donné les clés de cet événement. Nous sommes une équipe jeune mais expérimentée et nous avons la certitude qu’il faut investir aujourd’hui car demain, ça ira mieux. Cela nous permettra de mieux contrôler les dépenses dans le futur.

À l’heure actuelle, suite aux changements forts que nous avons connus en interne l’été dernier, je pense que le plus important est de se recentrer sur les enjeux du secteur, de la profession et des lecteurs.

Est-ce que dans 10 ans ou 15 ans, les gens auront-ils encore envie de lire des livres ou des BD papier ? Nous sommes clairement dans une période de refonte du projet afin de l’adapter à l’évolution du marché. Quand vous voyez l’affluence que nous avons aujourd’hui, j’ai envie de dire que cela tient du miracle parce que le public est toujours là pour acheter des livres et rencontrer des auteurs. Quelque part, nous pouvons faire la démonstration que le tout numérique, ce n’est pas encore totalement vrai en ce qui concerne le livre. Il y aura de plus en plus de place faite au livre numérique à la Foire du Livre, c’est une certitude mais il coexistera de manière harmonieuse avec le livre papier. Le papier est encore l’un des derniers supports physique pour la création.

Pour le public, venir à un événement comme la Foire du Livre c’est aussi l’occasion de recevoir de la part des auteurs une signature sur du papier car cela a plus de sens que d’obtenir une signature numérique. Ne nous voilons pas la face : le numérique n’empêchera pas les gens d’avoir envie de conserver des objets un peu sacrés tels qu’un livre dédicacé. On le voit aussi dans la musique. Même si la musique en streaming progresse d’année en année, on constate aussi que le physique, en particulier le vinyle, revient en force. La Foire du Livre n’a jamais fait autant de buzz que depuis qu’elle est gratuite ! Le papier est présent mais le numérique aussi. Pour preuve, nous avons invité des booktubeurs tels que Cyprien.

Fabrizio Borrini : Il ne faut pas opposer le papier au numérique car ils sont tous les deux au service des auteurs. C’est ce que nous cherchons à démontrer avec la Comix Factory. Il y a du numérique avec la video maping qui offre un espace vibratoire au dessin. Le trait est là aussi à travers l’encre de chine, le crayon gras, le papier. La Foire du Livre, ça sent le papier et ça “sent” aussi le numérique.

La Fanzinorama
Crédit photo : Christian Missia Dio
L’Atelier 24
Crédit photo : Christian Missia Dio
Crédit photo : Christian Missia Dio

Voir en ligne : La Foire du Livre de Bruxelles

(par Christian MISSIA DIO)

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La Foire du Livre de Bruxelles
Du 18 au 22 février 2016 à Tour & Taxis

Avenue du Port, 86C – 1000 Bruxelles (accès piéton) ou Avenue du Port, 88 (Parking extérieur)

Heures d’ouverture :
Jeudi : 10h – 19h
Vendredi : 10h – 22h30
Samedi : 10h – 19h
Dimanche : 10h – 19h
Lundi : 10h – 18h

Découvrez le programme complet des animations BD sur le site de la Foire du Livre de Bruxelles

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