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Grégory Mardon : « La part d’intime est assez présente ».

  • Remarqué dès son premier album « Vague à l'âme » (Humanoïdes Associés, 2000), qui évoquait le souvenir de son grand-père, Mardon est de ces auteurs dont on attend fébrilement chaque parution. Depuis, il a signé « Cycloman » avec Berberian (Cornélius, 2002) et, de nouveau en solo, « Corps à corps » (Aire Libre, 2004). En février dernier, il entamait une série dont le protagoniste se croit invisible. Drôle d'idée. Mardon s'en explique et nous en dit un peu plus sur ses amours et centres d'intérêt.

Quelles sont vos principales sources d’influences graphiques ?

Grégory Mardon : « La part d'intime est assez présente ».Je n’étais pas un boulimique de BD lorsque j’étais plus jeune mais j’ai lu et relu les albums de Tintin, de Lucky Luke et d’Astérix. Rien de bien original. J’avais aussi un livre de contes russes illustrés par Ivan Yakovlevitch Bilibine que j’adorais. Je ne lisais pas Pif Gadget, ni d’autres revues de BD à part Picsou Parade ou des choses comme ça. Par contre, dès l’adolescence, je me suis pris de passion pour la peinture et l’illustration : Gustave Doré, Rembrandt, Gustav Klimt, Egon Schiele, Claude Monet, Paul Gauguin, Pierre Bonnard, Paulo Ucello, Félix Vallotton, Wesselman... C’est aussi à cette période que je me suis mis à lire des romans lorsque j’ai découvert Boris Vian avec L’Écume des jours. J’étais vraiment séduit par son univers. Ensuite, les lectures ont été hétéroclites, mais quelques auteurs m’ont marqué plus que d’autres, comme Gabriel Garcia Marquez, James Ellroy, Russel Banks, Armistead Maupin, Tom Sharp, Laurence Block, Céline... Pour ce qui est des influences graphiques plus récentes en BD, je me sens proche des univers de Christophe Blain, Blutch, Crumb, Gus Bofa, et encore Hergé. Je lisais peu de magazines ou alors au hasard des choses que je trouvais. Enfant, je lisais beaucoup de livres sur les oiseaux, j’étais hyper calé. Je faisais d’interminables balades dans la campagne et dans les bois où j’habitais.

Vous avez fait des études de BD ?

Oui. J’ai un Bac A3 (littérature et arts plastiques) ; j’ai fait quatre années aux Beaux-Arts de Tournai en Belgique, dans la section BD, avec Antonio Cossu comme prfesseur ; ensuite, un stage de lay-out/décor à l’école d’animation des Gobelins à Paris. Ma première publication a été Vague à l’âme aux Humanos.

Quel est votre rythme de travail ?

Mon rythme de travail est variable mais, depuis Cycloman, j’ai fait un album par an. Bien lancé, je produis deux à trois pages par semaine en noir et blanc (j’en produisais deux par jour pour Cycloman). Mais j’effectue un gros travail de préparation, avec l’écriture du scénario, un découpage assez précis avant la réalisation des planches.

Avez-vous une opinion sur le rachat de Dupuis ou sur la reformulation du label Futuropolis ?

Pas d’opinion précise, j’attends de voir. Aujourd’hui, on ne peut malheureusement et difficilement pas faire face aux rachats, aux pouvoirs des actionnaires et aux grands groupes quelle que soit l’entreprise.

Vos personnages ont des occupations très diverses. Quelles sont les vôtres ?

J’aime le cinéma, la photo, la peinture, certaines séries télé américaines (Six feet Under, Seinfeld). Je fais du sport (boxe française, que je pratique en débutant). Je pratique aussi les terrasses de café où je passe mon temps à regarder les gens passer.

Extrait de Corps à corps © Mardon / Dupuis
Jean-Pierre Martin, en gamin qui explore sa libido

Vous travaillez en atelier. Cela vous est-il nécessaire ?

Plus que nécessaire. Je travaille avec Marjane Satrapi, Winschluss, Cizo et Frankie Balonney (du magazine Ferraille), ainsi qu’Anne Teuf... j’ai besoin d’échanger des idées, d’un lieu de travail pour faire la part entre le boulot et la vie privée. C’est aussi une manière d’échapper à la solitude.

Votre album, « Incognito », est sorti récemment chez Dupuis. Pouvez-vous préciser l’origine de Jean-Pierre Martin, personnage déjà rencontré dans « Corps à corps » ?

Jean-Pierre est sûrement une partie de moi. Un homme ordinaire et timide, mais son ami Cyril aussi, avec un côté râleur, jamais satisfait. Ses parents ressemblent par ailleurs un peu aux miens. J’aime parler des gens ordinaires qui cachent parfois des vies extraordinaires ou mystérieuses, plus complexes qu’en apparence. Ce qui est le cas de la plupart d’entre nous, je crois. Après Corps à corps, je n’avais pas prévu de réutiliser ces personnages mais les histoires auxquelles je pensais pouvaient leur convenir. Ils existaient, autant m’en servir. La part d’intime est assez présente dans mes récits. Je pars de récits personnels ou de gens que je connais, ensuite j’exagère, je mets en scène et tout cela évolue selon une logique propre.

Vous devez apprécier un certain cinéma français (Jaoui, Klapisch et d’autres) qui fait la part belle au relationnel, aux amis, aux dialogues, aux destins croisés...

Pour ce qui est du cinéma français dont vous parlez, oui, j’aime bien. Il y a un rapport étroit, surtout dans Corps à corps, à cause de la structure du récit (destins croisés), mais j’aimerais aller vers des choses plus surprenantes, plus étranges, et je fonctionne par réaction d’une histoire à l’autre. Je ne continuerai donc pas forcément sur cette voie par la suite. Mais je suis curieux de mes contemporains, comme eux, c’est vrai !

Extrait de Incognito 1 - (c) Mardon / Dupuis
Jean-Pierre Martin, en adulte aimant le cinéma d’Hitchcock

Dans ce volume d’« Incognito », vous rendez nommément hommage à Alfred Hitchcock, vos personnages allant à une séance de « Soupçons ». En poussant plus loin, l’idée d’invisibilité dont vous usez renvoie aussi à différents métrages du réalisateur, notamment « Rear Window (Fenêtre sur cour) » où James Stewart en chaise roulante explore un certain voyeurisme... quelle est votre relation avec Hitch’ ?

J’adore Hitchcock, sa mise en scène, ses thèmes, le glamour, les personnages de “Monsieur tout le monde” confrontés à des situations qui les dépassent et qui révèlent leur ambiguïté ou leur perversion. Le suspens n’est finalement pas l’intérêt principal de son œuvre, même s’il en était un virtuose. J’aime l’élégance de Cary Grant dans Notorious (Les Enchaînés) et la beauté innocente en apparence de Grace Kelly dans To catch a thief (La Main au collet), etc.

Les pulsions criminelles et les relations hommes-femmes sont aussi traitées à la manière du réalisateur, non ?...

Oui, les relations hommes-femmes sont toujours prétexte à un conflit et une attirance en même temps, j’aime ce rapport déroutant et ambigu de la séduction.

Les femmes, justement, que vous mettez en scène, sont un doux mélange entre les actrices pulpeuses (ou fatiguées) des années 1940, et les fantasmes crumbiens. Explications, docteur.

Je ne sais précisément pas d’où me viennent ces « doux mélanges » et les fantasmes qu’ils soient crumbiens ou felliniens. Ou alors ce serait trop indiscret. Vous en saurez peut-être plus par la suite dans de prochaines histoires. Toujours est-il que les femmes me fascinent et me laissent parfois perplexe et rempli d’effroi à la fois, à cause de cette sensation de n’y rien comprendre.

J’ai le sentiment que vous butez souvent sur les fins de vos histoires. La dernière se termine sur une pirouette qui se veut à caractère social.

Je ne pense pas buter sur les fins. J’aime simplement qu’elles soient ouvertes et que le lecteur fasse sa part de travail, lui donner des pistes et lui suggérer le hors-champs pour qu’il y mette ses propres fantasmes. Dans le cas de Corps à corps, je racontais des tranches de vie. On prenait les personnages en cours et on les laissait poursuivre. Je les ai juste observés à un moment donné. Leurs histoires se concluent toutes. Il n’y a plus rien à raconter d’essentiel à ce moment-là.

(par Christian Marmonnier)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo de l’auteur (c) c. Beauregard / Humanos

 
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