Grzegorz Rosinski (Thorgal) : "Je suis un ’parasite’ qui s’immisce dans l’imaginaire de mes scénaristes"

28 décembre 2010 0 commentaire
  • Le créateur graphique de Thorgal a souhaité diversifier les possibilités narratives des personnages qu’il a créés avec Jean Van Hamme en confiant certains d’entre eux (Kriss de Valnor et Louve, notamment) à d’autres auteurs. Rosinski nous parle de ses choix, mais aussi de la fin du « cycle de Jolan », marquée par la publication du 32e album de la série, "La Bataille d’Asgard". Yves Sente s’y montre beaucoup plus convaincant que quand il a repris en marche la locomotive lancée par Van Hamme.

Alors que Thorgal poursuit les ravisseurs du jeune Aniel, son fils aîné Jolan s’apprête à franchir définitivement le seuil de l’adolescence. Vainqueur de périlleuses épreuves, il doit maintenant pénétrer le royaume d’Asgard pour en rapporter un fruit du jardin d’Idun, unique remède pour sauver Vylnia, la mère de Manthor. Afin d’atteindre cet objectif, ce dernier lui a confié une étrange armée, composée de poupée animée par les âmes de soldats mort au combat. Mais, pourront-ils éviter les pièges du Royaume des dieux, où les humains ne sont pas admis ?

Yves Sente continue à poser ses marques dans la série Thorgal en approfondissant, avec plus de fluidité, la mythologie autour d’Aniel, le fils que Thorgal a eu avec Kriss de Valnor. Ce sera sans doute l’axe que les auteurs suivront dans les prochains albums, laissant de côté Jolan. Thorgal part donc à la recherche de son fils cadet kidnappé par des hommes aux sombres desseins.

La Bataille d’Asgard est un récit plus linéaire et classique, axé d’un côté sur la quête de Thorgal et de l’autre sur la perte de l’insouciance de Jolan. Celui-ci aura une relation charnelle (représentée très pudiquement) avec la déesse Idun, la propriétaire de la pomme de l’éternelle jeunesse. Seul ce fruit peut sauver la mère de Manthor.

Auteur en recherche permanente, Grzegorz Rosinski joue sur les contrastes. Ses peintures sont plus lumineuses lorsqu’il dessine le destin de Jolan dans le domaine des dieux, plus ombrageuses lorsqu’il peint celui de Thorgal à la recherche de son fils sur le territoire nordique des vikings.

Grzegorz Rosinski aborde avec nous La Bataille d’Asgard, le nouvel album de Thorgal, ainsi que ses projets autour de l’univers qu’il a créé.



Grzegorz Rosinski (Thorgal) : "Je suis un 'parasite' qui s'immisce dans l'imaginaire de mes scénaristes"

Grzegorz Rosinski, qu’avez-vous ressenti en voyant vos personnages dessinés par un autre auteur ?

GR : Mes personnages ne m’appartiennent plus depuis longtemps ! Les lecteurs se les sont accaparés. Giulio De Vita et Yves Sente ont inventé, avec talent et efficacité, la jeunesse de Kriss de Valnor. En tant qu’auteur de bandes dessinées, je me considère un peu comme un cinéaste qui choisit ses comédiens, et je continue à travailler avec les plus doués d’entre eux. Les autres, je les mets sur le côté. Je les chasses de mes planches, et ne les engage plus. Il faut avant tout qu’un personnage soit efficace dans une histoire. Le résultat final m’importe plus que mon égo. Ces personnages sont plus la propriété d’un univers, des Mondes de Thorgal, que la mienne. Mon objectif principal est que les lecteurs aient du plaisir à lire les livres des Mondes de Thorgal, que cela soit les miens ou ceux d’autres auteurs. Une fois que les albums sont entre leurs mains, je m’en désintéresse totalement. Là, je suis plongé dans le prochain album de Thorgal où je dois dessiner un drakkar qui doit faire face à une mer démontée. Bref, les ambiances sont différentes.

Il y a quelques années, vous m’aviez confié ne pas avoir de style graphique.

GR : Je confirme ! Je me suis même battu pour ne pas avoir de style. Qu’est-ce qu’un style ? C’est un esclavage, une manière de reproduire quelque chose à vie. On trouve des astuces, et on les utilise continuellement. Beaucoup d’auteurs ont un style reconnaissable. Certains disent qu’ils ont de ce fait-là, une grande personnalité, et que ce sont des grands artistes. Pourtant, ils n’évoluent pas, et dessinent continuellement de la même manière. Je trouve cela dommage.
J’aime apprendre de nouvelles techniques, me poser des questions, trouver de nouvelles matières. Vous m’interviewez autour d’une table. Autour de nous, je vois deux éléments, sans chercher, que je pourrais très bien incorporer à mes peintures : A quoi ressembleraient mes couleurs si je mélangeais de la peinture avec du café, ou avec des cendres de cigarettes. J’aime trouver de nouvelles choses, faire de nouvelles combinaisons picturales. Créer une image, c’est avant tout salir le papier ! Dans le sens positif, bien sûr. En contrôlant les tâches que l’on y fait ! Qu’est-ce que la musique ? … Du bruit, tout simplement. C’est de cette manière que je perçois l’art !

Rosinski n’a signé que la couverture de « Kriss de Valnor  », mais cautionne l’album qui est particulièrement réussi.

Pourquoi utilisez-vous de la gouache au lieu de l’aquarelle ou de l’écoline pour vos planches de Thorgal ?

GR : Vous vous trompez. J’utilise de tout. Je mélange les matériaux selon mon envie, selon les sujets. Je peux vous confier qu’aujourd’hui j’utilise de l’aquarelle pour mes planches. Demain, je peux très bien en utiliser d’autres. Pour Le Comte Skarbek, par exemple, je mélangeais un bon nombre d’outil : du crayon, du feutre, de l’aquarelle, de la gouache, de l’acrylique, etc. Je me sentais plus libre d’expérimenter et de suivre mes envies que dans Thorgal. Cette histoire n’était pas destinée à un public précis comme Thorgal. Il y a sans doute des amateurs de Thorgal qui ont acheté ce diptyque, mais pas tous. Je pouvais dessiner selon mes envies, selon mon inspiration et faire preuve d’audace. Si je faisais preuve d’une trop grande liberté dans Thorgal, je risquerais de me faire lyncher par le public ! On me lapiderait pour trahison (Rires). Je ne peux pas m’écarter trop des codes de la série. Je dois être beaucoup plus sage, malgré mon changement de technique. Je suis passé de l’encrage traditionnel à une technique de couleur directe, mixte. Thorgal doit rester lisible, et le lecteur doit avoir le même plaisir de lecture.

Comment est-ce que les lecteurs ont perçu ce changement graphique ?

GR : Bien, je pense. Peu de gens m’ont confié regretter ce changement. Certains me disent même : « Enfin ! ». Quand j’étais l’unique dessinateur de Thorgal, cela a été une décision très importante. Maintenant, cela n’a plus réellement d’importance. Il y aura la série traditionnelle, et d’autres auteurs vont nourrir l’univers avec des histoires parallèles avec le même esprit « Thorgalien ».

Extrait du T32 de Thorgal
(c) Rosinski, Sente & Le Lombard.

Vous impliquez-vous dans le scénario d’Yves Sente en lui donnant des idées ?

GR : Jamais ! … C’est important de conserver une liberté totale. Je n’interviens pas dans le scénario. Je collabore avec les meilleurs scénaristes, qui ont un univers à raconter et qui ont le plaisir d’écrire. Je ne veux pas interrompre ou briser cela. Mais en revanche, je demande à Yves qu’il ne s’ingère pas dans mon graphisme, dans mes désirs visuels. Je traduis son scénario en langage visuel. Je n’ai pas d’idée particulière pour raconter une histoire, alors je ne suis qu’un « parasite » qui s’immisce dans l’esprit d’un écrivain. Je profite de ses idées. Mais mes idées sont avant tout visuelles, et sont liées à tout ce qui touche l’image : le livre objet, ou le multimédia. Je vois toujours les mêmes livres, les mêmes formats dans les librairies. J’ai envie de faire exploser tout cela, de plus jouer sur l’efficacité visuelle…

Extrait du T32 de Thorgal
(c) Rosinski, Sente & Le Lombard.

Il y a quelques temps vous avez publié « Le Petit Lutin Noir » aux éditions Alice Jeunesse. Livre jeunesse écrit par Philippe Malempré et Jean-Luc Goosens que vous avez mis en image…

GR : J’adore l’illustration ! J’en faisais beaucoup en Pologne. J’aime aussi le théâtre. En Pologne, j’étais très lié avec ce milieu. Ici, je regrette de ne pas avoir le même plaisir… Il y a la barrière de la langue.

Il y a-t-il un genre que vous aimeriez traiter en bande dessinée, et que vous n’avez pas encore abordé ?

GR : Il y a toujours un genre qu’un auteur n’a pas encore traité. Mais avec Le Comte Skarbek, j’ai touché à peu près à tout. Lors d’une conversation, j’ai confié à Yves Sente que j’aimerai dessiner une histoire de pirate, une autre ou l’on traiterait de la peinture du XIXe siècle, de la littérature française de cette époque, car j’adore Alexandre Dumas. Etc. Et Yves m’a préparé une histoire qui regroupait tous ces sujets ! Il m’a donné ce scénario avec un grand sourire. Il m’avait compris ! Aujourd’hui, je suis confronté au temps qui passe, et je ne peux pas multiplier les projets, les genres !

En 2011, André-Paul Duchâteau fêtera ses 70 ans d’écriture, et ses 60 ans de publication aux éditions du Lombard. Yves Sente, en tant qu’ancien éditeur au Lombard, quel a été votre plus grand plaisir en travaillant avec lui ?

YS : André-Paul Duchâteau est avant tout un homme charmant. Quand j’ai postulé aux éditions du Lombard, à l’âge de 26 ans, j’ai eu une première rencontre avec le directeur général de l’époque. André-Paul était présent lors du deuxième entretien, et il m’a interviewé. Il était alors directeur littéraire du Lombard. Si je suis aujourd’hui dans ce métier, c’est aussi grâce à lui ! Je garde un souvenir merveilleux de sa première épouse, Odette, qui est malheureusement décédée aujourd’hui. Et puis, André-Paul et Tibet font partie des auteurs que j’ai adoré, et qui m’ont donné envie de mieux découvrir la bande dessinée grâce à Ric Hochet. C’est un monsieur étonnant et surprenant. Je lui tire mon chapeau pour ses 70 ans de carrière.

GR : C’est aussi André-Paul qui m’a engagé au Lombard. Il était alors rédacteur en chef de Tintin. J’ai dessiné cinq albums de la série Hans, scénarisé par lui, dont un que j’ai fait avec Kas.

Extrait du T32 de Thorgal
(c) Rosinski, Sente & Le Lombard.

Kas me disait que pour le cinquième tome, La Loi d’Ardélia, vous aviez interverti les rôles : il dessinait les personnages et vous les décors. Généralement, c’est l’assistant qui se charge de ce dernier travail …

GR : Quand je regarde moi-même cet album, je ne suis pas certain des éléments que j’ai dessiné ! On était en symbiose totale. Je faisais Thorgal en même temps que Hans. La série écrite par Jean Van Hamme commençait à bien se vendre, et l’éditeur m’a demandé de choisir. J’ai alors abandonné Hans, pour me consacrer à Thorgal. Depuis lors, je me suis juré de ne plus réaliser deux séries de front !

Avez-vous une anecdote à raconter à propos d’André-Paul Duchâteau ?

GR : Au début de notre collaboration, je vivais toujours à Varsovie, en Pologne. Je recevais le scénario par la poste. Il m’a envoyé le découpage des premières planches de La Dernière île, le premier album de Hans. J’ai dessiné un univers post-atomique, avec la terre calcinée, un climat relativement chaud, etc. Quelques semaines après, il me livre quelques pages de découpages supplémentaires. Je m’aperçois que l’univers post-atomique dans lequel vivait Hans était miné par le grand froid. André-Paul avait oublié de mentionner que le climat était glacial, enneigé, etc. J’avais habillé les personnages avec des tenues légères, et je ne pouvais plus rien modifier. Les bleus de coloriage étaient déjà faits ! J’ai donc joué sur les couleurs pour rattraper cela ! Tibet m’a confirmé plus tard qu’André-Paul était relativement distrait. Il lui avait écrit une intrigue qui tenait sur une chose simple : le méchant était manchot et avait un bras articulé. Et Tibet a découvert cette particularité en dessinant la dernière séquence de son album (Rires).

(par Nicolas Anspach)

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Photo en médaillon : (c) Didier Pasamonik.
Illustrations : (c) Rosinski, Sente & Le Lombard.



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